CHAPITRE V. lude de l'histoire, profond dans les sciences
D'où vient que cetteHistoire a trouvé quelque ^^''''^'^'''^'''^''^'''''^^^^^^
crédt auprès de la multitude ? Nous sommes, en effet, t^es-Pef^^^^s a croir P
^ ceux qui nous ont donne une haute idée a(|
1 . Toutefois, ni la haine déclarée, ni la mali- leur talent , parce qu'il nous semble que celui
gnité manifeste, ni l'infection des sources là dit plutôt la vérité, qui est plus habile a 1;
où a puisé Soave, n'ont pas suffi pour em- connaître, j
pêcher cetécrivain de trouver créance auprès 3. Il a su en outre employer deux arlitice,
d'un grand nombre de lecteurs. Une par- usités chez les plus ingénieux menteurs, j-
reille disposition de la part du public aurait veux dire les poètes. L'un est de montre
de quoi étonner ceux qui ne prendraient une intrépide assurance dans ses athrma-
pas garde à une autre disposition assez gé- lions, parce que l'assurance dans le discour
nérale , laquelle ne semble pas moins étran- provient d'ordinaire de la certitude du tait
ge au premier abord, mais qui étant dérivée et partout celui-là est maître des conviction
du même principe, nous met sur la voie d'autrui, qui sait être maître de son visage
pour le découvrir. Le plus sûr moyen d'ob- L'autre artifice consiste à décrire les evene
irnir les éloges du plus grand nombre, c'est ments en détail, avec lès circonstances qui le
décrire contre le plus grand nombre. Gela accompagnent d'ordinaire ; c'est ce qui leu
vient de ce que chacun aime qu'on lui repré- donne une apparence de vérité les represeat
sente» /'espèce comme imparfaite, afin que /'m- comme une synagogue d'imposteurs sacn
dividu n'ait pas à rougir de ses imperfections, léges, d'adulateurs intéressés, de bavards, u
Or nous trouvons plus de plaisir à entendre gens ridicules et d'ignorants? Le silence e
ainsi rabaisser par le discours, ceux que pareil cas ne devait-il pas plutôt passer pou
nous exaltons davantage par nos actes , c'est- un signe de mépris quo pour un aveu ?
à- dire ceux auxquels nous accordons ou /t. A tous ces genres de recommandation
un pouvoir, ou une vénération qui fait bril- qui, dans le principe, accréditèrent Soav
1er leur mérite au-dessus de nous; il nous auprès des gens médiocres, c'est-à-dire au
semble que les abaisser d'un côté soit un près du plus grand nombre , il est venu s ei
moyen de compenser la supériorité que joindre un autre que le temps a fait naître
nous leur accordons d'autre part. C'est ainsi, je veux dire la lenteur de la réplique, altri
selon la remarque de Lucien, que le vul- buée par la plupart à l'impossibilité do re
gaire était au comble do la joie toutes les pondre. Et ici se trahit la faiblesse des rai
821 INTRODUCTION
Bonnement du vulgaire. En effet , si ce livre dans lesquels on n'enregistre que les céré-
mettait au jour des raisons spéciales et so- monies ou les disputes , et où Ton ne trouve
lides contre les articles de la foi romaine , on pas une seule ligne sur les matières polili-
pourrait interpréter le silence comme un ques. Qui ne voit que si l'Eglise s'est abstenue
aveu des esprits convaincus ; mais comme il de la publication de ces actes, c'est unique-
ne renferme que de simples récits non prou- ment à cause de leur excessive longueur, et
vés, quelle œuvre plus facile que de former, à cause du complet développement donné à
même à plaisir, le tissu d'un récit tout con- la réduction des décrets , ce qui rend la lec-
traire, si les partisans de Rome procédaient ture des actes superflue? En effet, comme les
d'après le système de fraude qu'il plaît à décrets de ce seul concile égalent en nombre
Soave de supposer ? D'après cette manière les décrets de presque tous les autres conciles
d'argumenter, on devrait ajouter foi à toutes œcuméniques ensemble, à cause de la longue
les satires, à toutes les pasquinades aux- durée du concile et de la multiplicité des ma-
quelles on n'oppose pas de réponses. tières qui y furent examinées , les actes pri-
5. A plus forte raison il est juste de ne pas rent un développement démesuré et devincroire aux médisances contre lesquelles on rent aussi incommodes à imprimer et à lire peut opposer la présomption légitime. Or la que peu nécessaires à connaître. Du reste ils présomption légitime ne militait peut-être pas sont gardés , il est vrai , avec le soin conveen faveur d'une assemblée où se trouva réuni nable dans les archives pontiflcales , mais tout ce qu'il y eut de mieux en fait d'érudi- non dans l'inaccessible clôture qu'imagine tion , d'autorité et de prudence dans la plus l'archevêque de Spalatro; ils ont été, au conexcellente portion de l'humanité entière , traire, en diverses circonstances, communitelle qu'est , de l'aveu de tous , la chrétienté qués et prêtés. Dans le vrai, cette inculpation catholique ; en faveur d'une assemblée à la deviendra, auprès des hommes éclairés et célébration et à la conclusion de laquelle sages, une justification de la partie accusée concoururent, avec les hommes les plus parce qu'il ne peut y avoir qu'une calomnie éminents de chaque pays, et le souverain là où la première preuve qu'on apporte est pontife, et l'empereur, et les plus grands évidemment calomnieuse. Plût à Dieu que rois , et le sage sénat de Venise, et une foule dans les actes du concile on pût trouver ces innombrable d'autres princes et seigneurs ? intrigues et ces secrets que suppose l'épître Maintenant que chacun se. demande quelle dédicatoire en question ; parce que , dans ce obligation il y avait de répondre aux asser- cas, ils suffiraient pour fournir à l'histoire tiens sans preuves d'un ennemi déclaré, du présente les matériaux nécessaires; et Alciati contempteur manifeste de toute religion, d'un n'aurait pas éprouvé les difflcultés dont nous historien qui , par la manière dont il traite parlerons, touchant l'exposition delà vérité et les Pères de cette auguste assemblée ; par la la réfutation de Soave. Mais tandis que ceîuimalignité qu'il prête à toutes leurs vues, à ci avait trouvé légitime d'accuser sans toutes leurs intentions , par le ridicule qu'il preuve, ce qui, d'après toutes les lois, est jette tantôt ouvertement, tantôt ironiquement puni de la peine du talion , le premier ne sur tous leurs actes , par le mépris qu'il té- voulut pas nier sans avoir la preuve du menmoigne pour leurs décisions et les raisons songe, obligation dont il était décharo-é par qui les motivent , les représente comme une toutes les lois. C'est ce qui fut cause qu'il synagogue d'imposteurs sacrilèges, d'adula- employa bien des années à chercher des méteurs intéressés, de bavards, de gens ridi- moires certains sur tous ces faits : il les réucules et d'ignorants? Le silence, en pareil cas, nit avec des peines extrêmes ; mais non tonne devait-il pas plutôt passer pour un signe jours avec des succès proportionnés. Ce n'éde mépris que pour un aveu ? tait donc pas assez pour satisfaire aux exi-
6. Néanmoins il faut reconnaître que la gences de son esprit, lesquelles étaient sans charité doit remédier même au scandale qui, bornes; en sorte que pour ne pas demeurer dans les écoles, est appelé scandale des fat- au-dessous de la souveraine perfection il blés, et qui résulte non de la grandeur du tombait au-dessous du plus bas degré, c'estmal, mais de la faiblesse de ceux qui en reçoi- à-dire dans la nullité absolue. Plus tard le vent les impressions. Ainsi, au bout de quel- froid de l'âge , l'indécision de son caractère que temps, voyant qjie la déception était gé- sa lenteur à écrire, qui était en proportion de nérale, Térence Alciati, théologien distingué la perfection de ses écrits, les occupations du de notre compagnie, et jadis mon maître , gouvernement intérieur de notre société ont entreprit de réfuter l'ouvrage de Soave, et été cause qu'à sa mort il a laissé seulement d'écrire en même temps une histoire véridi- quelque ébauche de l'ouvrage dont il avait que de tous les événements qui se mêlèrent aux conçu l'idée. Mais cette ébauche est encore affairesdu concile. Et ici quel honimedesens suffisante pour me servir de modèle dans la pourra ne pas détester la calomnie que met en construction du mien. Les matériaux étant j avant Marc-Antoine deDominis, dans son épî- ainsi préparés , il me devient plus facile d'y I tre dédicatoire au roi d'Angleterre, savoir, que donner la forme; et si sous ce dernier rap- I que SI les papes n'ont pas publié jusqu'à ce port on peut m'attribuer le travail en entier ' jour les actes du concile de Trente, c'est afin je ne puis prétendre à la meilleure partie du ae cacher les menées et les artifices qui y mérite. D'ailleurs on lui doit d'autant plus lurent mis en usage par leurs prédécesseurs? d'éloges que, dans les dernières années de Lomme s'il supposait que les artifices iniagi- sa vie, il y travaillait davantage avec moins nos par Soave sont consignés dans les actes d'espérance d'en avoir la gloire. Il n'est per-
CoNc. DE Trente. I, [Dix-sept,)
sonne en effet qui mérite mieux du public sonnelle , tandis que la parlialité de Soave
mie les hommes qui consacrent le fruit de était due à la passion. Il avait profondément
Icur^ sueurs non-seulement au bonheur , offensé le chef de l'Eglise catholique ; et , ce
mais à la eioire de ceux qui viennent après qui est le propre de l'offenseur, il haïssait,
eux^ Un autre érudit qui avait spontanément parce qu'il se croyait haï; ainsi, pour con-
fon'xé. la même entreprise , n'avait pas ren- server le droit de s'estimer, il accusait volon-
con'^ré de moindres obstacles dans la pé- tiers d'être méchant celui qui Ten accusait
rprie des documents; et, prévenu par la lui-même. Il savait qu'on avait travaillé à le
mort n'avait pu y consacrer autant d'an- faire déchoir du rang d'autorité dont il jouis-
/ ' sait dans sa patrie. Et d'après cela , comme
'^^ t'eh conséquence , peu de mois après la les grands crimes ont toujours pour bour-
niort d'Alciati, qui eut lieu vers la fln de reau une crainte presque frénétique, il soup-
çonna souvent qu'on en voulait à sa vie. Un poignard fut levé pour attenter à ses jours ; et il crut que l'auteur de cet attentat était, non celui que désignait la vraisemblance (1), mais celui qu'il avait le plus irrité.
3. La petite histoire de sa vie déjà citée voir combien cette persuasion était
l'année 1651 (1), mes supérieurs me chargèrent de ce soin. Et moi, pour m'en acquitter, je me propose de raconter la vérité avec candeur, et aussi de réfuter les mensonges les plus saillants. Je dis les plus saillants,
parce que, de même que toutes les vérités ne ^- i^a i
sont pas d'une telle importance qu'elles mé- peuUaire ., ^ . t
ritent de passer aux âges suivants, toutes les profondement empreinte dans son esprit. Je
faussetés non plus ne sont pas d'une telle sais qti« tout homme qui a des pensées un
conséquence que ce soit la peine d'éclairer peu élevées au-dessus du vulgaire, et qui
là-deslus la postérité. Il suffit de ne pas les connaît la cour romaine, aperçoit l'invroi-
avouer pour qu'elles n'usurpent pas plus semblance d'un pareil soupçon; car on sait
de créance que ne peut leur en mériter la bien que les souverains pontifes n'ont pas
simple affirmation d'un auteur toujours si coutume de se déhvrer de leurs ennemis par
suspect, comme nous l'avons déjà montré, et àe semblables moyens. Certes ils auraient pu
souvent si infidèle dans les matières de la le tenter pour de plus graves motifs, et dans
des temps plus favorables , contre Luther, Calvin et autres, qui leur enlevaient la moitié de leur diadème. 11 suffît d'ailleurs de la seule considération des intérêts humains pour démontrer l'absurdité d'une pareille supposition. Une telle conduite serait trop préjudiciable à la vénération qui est la base de leur autorité. Et d'autre part, quand il s'agit d'un homme sorti du cloître, qui, au grand scandale des bons, parmi les rivalités des ambitieux, avec la haine des mécontents et la réprobation de tous, obtenait une si grande part d'autorité dans toutes les affaires publiques, et qui avait généralement un mau-
dernière gravité, comme nous le démontrerons par la suite. Seulement parfois je ne laisserai pas que d'énumérer quelques-uns de ses mensonges moins importants, pour enlever à mon adversaire l'autorité d'historien bien informé et véridique dans les faits plus graves.