LIVRE PRKMlKn
en vertu du privilège; qu'il ne pouvait plus frc contenir à la vue d'un si grand désordre, et qu'il suppliait, au nom de Jésus-Christ, rélccteur d'y opportcr u,n remède efficace. C'est là ce qu'écrivait Luther, mais il ne voulait pas du remède qu'il demandait ; peutêtre même se réjouissait-il du mal, pour justifier le poison qu'il préparait en forme de remède : aussi ajoutait- il en bas de la lettre que l'électeur, pour se convaincre de tout ce qu'il y a d'incertitudes sur l'article dos indulgences, n'avait qu'à lire, s'il voulait en prendre la peine, une feuille de propositions qu'il lui adressait sur cet objet (1).
k. Sans attendre la réponse , il proposa fe même jour cette série de 97 propositions (OEuvres de Luther, 1. 1) parmi lesquelles il y avait beaucoupde vérités ; mais son unique but était de diminuer la dévotion des indulgences et de discréditer ceux qui los prêchaient, à cause de l'esprit de rivalité qui animait les augustins contre eux. C'est dans ce dessein qu'il mêla à ces vérités différentes erreurs tirées, il est vrai, pour la plupart, de quelque scholastique, mais contraires aux sentiments les plus reçus et les plus conformes à l'enseignement de l'Eglise, et par là favorables à ses vues.
Ces erreurs étaient : que les indulgences ne remettent d'autre peine que celle qui est imposée par les prêtres ;
Que le pontife n'a aucun pouvoir d'absoudre, mais seulement de déclarer quelqu'un absous , et d'approuver en cela ce qui a déjà été fait ;
Que les âmes des défunts , si elles ne sont pas parvenues en cette vie à la perfection de la charité, éprouvaient en purgatoire une crainte qui diffère peu du désespoir , et que c'est là toute la différence qu'il y a entre l'enfer et le purgatoire;
Que ces âmes peuvent croître en charité et en mérite, et qUe l'opinion contraire n*a aucun fondement dans l'Ecriture;
Que ce que le pape peut faire à l'égard de ces âmes, l'évêque et le curé peuvent le faire également dans les limites de leur juridiction ;
Que quiconque se repent du fond du coeur de ses péchés, obtient la pleine rémission de la peine, sans le secours des indulgences;
Que les trésors du Sauveur et de l'Eglise appartiennent tellement aux fidèles que le pape ne peut donner à ceux-ci aucun droit nouveau sur ces mêmes trésors ;
Que le trésor de l'Eglise , d'où le pape lire les indulgences, n'est point composé des médites de Jésus-Christ et des saints.
5. Tels étaient en abrégé les points sur ti^squels ces propositions différaient des doctrines orthodoxes. Ainsi Soave se montre ici mal informé dans deux assertions de son récit. La première , c'est lorsqu'il dit que Martin se contenta d'abord de s'élever contre
(1) Que les proposiiions aient éié préseniécs le mcmc jour, c'est un fait qn'allesle la date de la lettre; elle esl du dernier jour d'octobre, jour auquel les pnïposuions furent indiquées , comme rallcsic Sponde dans son supplément à rannéo 1617, et IMartiu Crusius dans ses. Annules de SuissCf liv. X, c. C.
les abus des quêteurs , et que ce ne fut qu'après avoir eu ainsi occasion d'étudier la matière qu'il combattit les indulgences en général. La seconde, c/est lorsqu'il avance que les Romains, s'étant servis contre Lutherd'arguments puisés dans la doctrine de l'E-* glise louchant le purgatoire, la pénitence et la rémission des péchés, la discussion se trouva en conséquence engagée sur ces différents articles. On reste convaincu de la fausseté de ces deux allégations , quand osi voit que l'efficacité et la valeur des indulgences furent réellement attaquées par Luther, et que les erreurs relatives aux autres dogmes mentionnés se trouvent dans les propositions mêmes qu'il envoya à l'arche^ vêque de Mayence avec ses premiers gric fs, contre les quêteurs, propositions qu*il soutint solennellement le même jour.
6. Dans ces mêmes propositions, aux erreurs que nous avons rapportées ci -dessus, se mêlent plusieurs arguments populaires tendant à attirer la haine sur les prédicateurs et le mépris sur les indulgences. Luther y disait qu'il était difficile de dire comment le pape, qui était plus riche que cent Crassus, ne construisait pas cette église à ses frais. Autant cet argument esl de peu de poids auprès des hommes éclairés et qui savent les embarras de finances de monarques au moins vingt fois plus opulents que le pape, autant il a de force auprès de la foule, qui pense que les princes ont les mains de Midas, et que le Tibre surtout est appelé par les poètes le fleuve jaune , parce qu'il roule des flots d'or.
7. Il ajoutait que le pape devrait et que certainement il voudrait (Luther employait celte ironie, en apparence pour excuser l'intention du pape, mais en réalité pour critiquer ses actes avec plus de liberté) ; que le pape, dis-je, devrait, et que certainement il voudrait vendre la basilique de Saint-Pierre pour secourir plusieurs de ceux à qui quelques prédicateurs venaient demander des aumônes; oui , le pape la laisserait plutôt réduire eu, cendre que de la bâtir avec la chair et les os. de ses pauvres brebis. En cela il affl^ctait de ne pas voir la différence qu'il y a entre les contributions forcées et les aumônes volontaires, d'autant plus agréables à Dieu qu'elles viennent de personnes moins aisées, telles que ces deux deniers mis par la veuve dans le tronc. Ajoutez à cela que non-seulement ces innombrables offrandes ne pouvaient, à cause de leur exiguïté, être une charge pour aucun de ceux qui se les imposaient, mais encore elles tournaient à la plus grande gloire de Dieu , en montrant la religion de la chrétienté dans la magnificence de ce temple le plus majestueux que possède l'Eglise , et élevé par la pieuse libéralité de tous ses membres. Si le raisonnement de Luther était concluant, à plus forte raison faudrait-il s'élever contre tant d'autres églises qui ne doivent leur érection qu'aux offrandes volon-" taires des pauvres paysans. Mais quoi? est-» ce que les palais et les châteaux de plaisance des princes ont été élevés autrement que par
lîISÎOIRE I)D CON ILE DE TRENTE.
contribution non pas volontaire, mais forcée, de leurs vassaux ?
8. Luther fait ici un grand bruit de ce que les prédicateurs s'attachent bien plutôt à faire valoir l'avantage des indulgences, qui ne font que racheter la peine temporelle, que les œuvres de charité, qui augmentent nos droits à la béatitude éternelle. Mais ne eoniprenait-il pas que les œuvres prescrites pour gagner les indulgences, étant des œuvres pieuses, proiurenl en même temps ce double avantage, quand elles partent d'une intention droite?
9. 11 avance qu'on ne peut facilement dire pourquoi, si le pape peut appliquer aux détunts les mérites inépuisables du Sauveur, il ne délivre pas d'un seul mot tout le purgatoire : objection dont la frivolité saute aux yeux de quiconque n'a pas perdu le jugement ! Comme si, de ce que Dieu a établi le purgatoire, il ne résulte pas évidemment qu'il ne veut pas qu'il soit vide ; et comme si les catholiques prétendaient qu'il est le maître plutôt que l'administrateur des trésors de l'Eglise, et qu'il ne faut pas, quand il dispense les indulgences, que sa libéralité soit motivée par une raison sufûsante. Cette demande reviendrait à celle-ci : Si le prince peut faire grâce, pourquoi ne fait-il pas évacuer les prisons et les bagnes?
Il s'écrie que si l'on publiait les indulgences au son d'une seule cloche, on en devrait sonner cent quand on lit l'Evangile, puisqu'il est incomparablement plus saint. Mais qui peut ignorer que la solennité des cérémonies nedoit pas tant se mesurer parla dignité de la chose qu'on honore que par sa rareté. Tout ce qui se répète trop souvent ne peut se faire avec solennité, sans qu'il en résulte un dégoût et un ennui insupportables ? Et quel est le prince qui, se promenant souvent dans sa capitale, exige le concours et la pompe dont s'entourent, aux jours solennels, les magistrats inférieurs qui paraissent en public? D'après la règle de Luther , il faudrait donc blâmer tous les princes qui font promulguer les lois humaines dans les assemblées royales avec plus de solennité qu'on n'en met à prêcher l'Evangile, tous les matins, dans chaque église.