CHAPITRE X
Offres de Luther rejetées par le cardinal. Départ et appel du premier. Réflexions sur la conduite du cardinal dans cette affaire.
1. Luther donc s'abstint de voir le cardinal, et lui écrivit qu'il lui serait inutile de se rétracter , parce que d'un côté il ne pouvait, par ce moyen, changer la vérité; et d'un autre côté sa conscience ne le lui permettait pas. Il disait de plus que l'autorité
Gong, de Trente. L
de saint Thomas et des scolastiques n'était pas d'un si grand poids auprès de lui pour qu'il dût y déférer.
2. Il lui offrit , comme il avait toujours fait , de se soumettre au jugement de l'Eglise. Cette offre n'était qu'un masque ; par là il déguisait évidemment sa désobéissance, puisque, se voyant pressé, il avait nié même l'autorité de l'Eglise, en condamnant les constitutions de Clément VI et de Sixte IV, et qu'alors même il refusait de se soumettre au jugement d'un légat a latere, que le pontife lui-même avait spécialement délégué pour connaître de cette cause.
3. Il ajoutait à cela deux offres de quelque importance : l'une que, reconnaissant avoir failli en parlant du pontife avec peu de respect, quoiqu'il eût été poussé à cela par ses adversaires, il rétracterait cette faute dans la chaire et s'en abstiendrait à l'avenir ; l'autre, qu'il se tairait à l'avenir sur la question des indulgences, pourvu que ses adversaires en fissent autant.
4-. Sur cela encore Soave tombe dans une erreur des plus manifestes en racontant que Luther écrivit ces lettres après qu'il en eut appelédulégatet après qu'il fut parti d'Augsbourg: car l'une et l'autre assertions sont opposées à la date de ces lettres et à la relation même de Luther que nous avons citée.
5. La proposition que faisait Luther dans ses lettres ne pouvait satisfaire le légat: premièrement , parce que les erreurs de Luther ne regardaient pas seulement la matière des indulgences, mais encore d'autres points d'une importance capilale, comme nous l'avons déjà exposé ; secondement , parce que le silence gardé à l'avenir aurait abouti seulement à ne pas multiplier les erreurs , et non à les corriger : car les écrits que Luther avait fait imprimer et propager subsistaient toujours, et l'on savait qu'il persévérait dans la même croyance ; troisièmement, parce qu'il exigeait pour un tel silence une solde dont le paiement aurait été trop honteux pour la majesté du pape : c'està-dire un semblable silence imposé à la vérité catholique et à renseignement de l'Eglise. Le légat crut donc qu'il valait mieux ne pas répondre au billet de Luther, espérant que ce ballon, gonflé par le vent de l'orgueil, finirait, s'il n'éprouvait aucun choc, par descendre de lui-même à terre ; mais il en arriva tout autrement. D'abord , Staupitz , effrayé soit par les paroles de ceux qui cherchent à montrer beaucoup d'amitié en imaginant des dangers et témoignant des craintes, soit par les menaces de sa conscience qui lui reprochait son infidélité, et ne se voyant pas à l'abri par un sauf-conduit, comme Luther, s'éloigna, sans rien dire et sans prendre congé du cardinal. Bientôt après, Martin lui-même, agité par les soupçons et par son impatience, résolut de se retirer à l'improviste , faisant par acte public une protestation, qui après son départ fut affichée dans la place d'Augsbourg , et laisrsant une lettre adressée au légat pour s'excuser et se justifier. Il y reprenait toute la
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suite de l'affaire, el montrait qu'aller à Rome, comme le lui avait d'abord ordonné le monitoire , était chose impossible pour lui , à cause de sa faible santé, de la pénurie d'argent , et enfln parce que le séjour de Rome n'offrait de sûreté à personne , pas plus aux autres qu'au pontife lui-même ( il désignait par là, je crois , la conjuration qui avait été récemment tramée contre Léon); qu'il se défiait des deux premiers juges que le pape avait délégués, parce que le maître du sacré palais avait écrit contre lui , avant sa légation , et que l'auditeur de la chambre pouvait bien juger avec connaissance d'une cause civile , mais non un article de théologie, de manière qu'il n'aurait pu que se laisser conduire par l'autorité de son collègue ; que l'électeur ayant ensuite obtenu du pape que cette cause serait examinée en Allemagne, et que celui-ci l'ayant confiée au légat, Martin avait bien voulu, malgré les conseils d'un grand nombre, venir, quoique à pied et avec des peines infinies , jusqu'à Augsbourg pour lui exposer sa cause ; qu'il avait été bien reçu par lui , mais qu'il n'avait pu obtenir que la matière fût discutée conformément aux témoignages de l'Ecriture, et qu'on lui avait expressément enjoint de se rétracter : mais qu il ne le pouvait faire en conscience, et qu'il savait d'ailleurs que son prince le verrait plus volontiers faire un appel qu'unerétractation; qu'ainsi ne pouvant plus rester en ce lieu, à cause de sa p;uvreté , il avait résolu de se retirer , en protestant qu'en tout lieu il serait fils obéissant du pontife et de l'Eglise, et mettant aux pieds de Léon et sa personne et tout ce qui lui appartenait; qu'en attendant il appelait du même légat comme d'un juge suspect, à cause de l'ordre des dominicains, dont il était membre , de la science scolastique qu'il professait , et de la doctrine des thomistes, dans laquelle il avait été élevé ; qu'il appelait pareillement du pontife mal informé présentement au même pontife mieux informé.
6. C'est ainsi que se termina cette scène. Martin y joua deux rôles opposés : l'un de rebelle et de contempteur, l'autre d'homme obéissant et docile à l'autorité du pontife romain. En effet, non-seulement dans les lettres qu'il écrivit au légat et dans son appel solennel, mais encore dans beaucoup d'autres lettres qu'il adressa à Léon X, on ne saurait croire en q-uels termes larges et pompeux il lui promet une pleine obéissance et d'esprit, et de volonté, et d'action, une obéissance attentive au moindre signe de sa part. Chacun peut voir combien ces manières doubles et trompeuses convenaient à un homme qui se donnait pour l'envoyé de Dieu, ayant mission de corriger le monde et de porter la lumière dans la religion. Mais les années suivantes il employa deux artifices pour cacher aux yeux des autres cette tache honteuse (1). Le premier fut de feindre une profonde humilité, de se condamner lui-même de ce que
( 1 ) Dans la préface du premier tome , et oaiis les relations déjà citées de ces affaires,
n'étant pas encore bien éclairé du ciel, ilétait aloi^ comme Saul et reconnaissait l'aotorité du pape. Le second fut d'alléguer que la politesse demandait de lui dans cette circonstance ces formes extérieures de soumission. Mais sialors il était encore comme Saul, il n'étaitdonc pas encore alors Tapôlre désnations ainsi qu'il le prétend? Et si alors il recon-^ naissait l'autorité du pontife , pourquoi la combattait-il en même temps? Ensuite la politesse impose, il est vrai, le respect des convenances, telles que ne sut jamais les observer Luther dans ses écrits, en quoi il fut repris même par son ami Méîanchton ; mais elle n'exige pas l'offre d'abandonner la vraie foi, autrement il serait permis d'être idolâire par politesse. Ainsi Luther fut un sacrilège s'il regarda comme vraie cette foi dont il offrit de se détacher si le pape le jugeait à propos, puisqu'il ne le reconnaissait pas comme légi lion interprète de la parole de Dieu.
7. J avoue qu'avant d'entreprendre cet ouvrage et d'examiner à fond tous ces faits , je me laissais entraîner par l'opinion vulgaire à laquelle chacun défère volontiers en ce qui ne le regarde pas. Ainsi j'étais dispose à croire que, d'un côté, le défaut d'érudition ecclésiastique dans Cajétan , érudition qu'il n'aurait, disait-on, acquise que plus lard, et d'un autre côté l'âpreté excessive de ses manières impérieuses, avaient privé le cerveau de Luther du remède nécessaire, et empoisonné son cœur. Mais après avoir appris ces détails de la plume même de Luther, je ne vois pas que lors même que le cardinal eût été un arsenal vivant de toutes les sciences ecclésiastiques, il eût pu en user avec avantage dans cette affaire en prenant le rôle d'argumentateur , rôle désavantageux par lui-même et odieux à celui qui doit se soumettre; c'était affaibhr l'autorité déjuge, et imiter ces généraux qui en viennent à tirer l'épée dans une dispute avec leurs soldats. D'ailleurs il usa d'une si grande modération à l'égard d'ua simple moine hérétique qui n'était pas encore dans une position à pouvoir prendre un cheval pour le porter de Wittenberg à Augsbourg, et auquel la charité des religieux carmes donnait le vivre et le couvert {Luther dans les lettres et les relations citées) , que si l'issue de l'afffiire avait été différente , on aurait avec plus de raison accusé le cardinal d'avoir faiblement soutenu sa dignité. Bien plus, il sut tellement se commander à lui-même, qu'après s'être vu récusé avec tant d'audace et de solennité, comme personnage dont on suspectait la justice, et qu'après avoir vu Luther l'abandonner avec mépris, sans même lui demander congé, il ne fit pas ce que fait ordinairement, en pareilles circonstances, tout juge même d'un rang inférieur, c'est-à-dire il n'en vint point à la condamnation de l'accusé. Mais c'est la coutume des hommes de fiatter la fortune et de calomnier l'imprudence ; on justifie celle-là , et on charge celle-d de tous les maux publics,
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