CHAPITRE XVIII
Nouvelles tentatives de Miltiz auprès de Luther, et leurs résultats,
1. Tant de difficultés ne rebutèrent pas Milliz : il chercha d'autres moyens pour gagner Luther; il consacra des années à cette entreprise. Il ne craignit de s'exposer ni aux faligues des voyages, ni aux mortifications des refus. Digne par conséquent de beaucoup dléloges , s'il ne les avait obscurcis, nonseulement en se ravalant d'une manière peu honorable pour la qualité de représentant pontifical, mais encore en faisant et en disant des choses nuisibles à la cour et à la cause de son maître. En effet, oubliant le rôle qu'il avait à soutenir, il nesut pas s'abstenir des excès de la table, de l'usage immodéré du vin (I). Cédant à la torture du vin, il raconta différentes choses delà cour romaine en les exagérant, comme c'est l'ordinaire, pour se rendre agréable. On y recueillit ces paroles comme autant d'aveux que la cour de Rome elle-même aurait faits par la bouche de son envoyé, à l'appui de la malignité luthérienne, et ces prétendus aveux furent ensuite reprochés en face, dans la diète de Worms.
Or Miltiz ne discontinuant pas de faire de nouveaux efforts après l'épreuve de Leipsick, recourut aux bons offices des pères ermites de la province d'Allemagne réunis alors en chapitre général. Il espéra que Luther, après avoir commencé la guerre en considération des siens, cesserait également de la faire en leur considération. Cette médiation ne déplut pas à Lulher; il y voyait comme un aveu de sa puissance auprès de laquelle il serait démontré que les démarches des grands avaient été inutiles, et que les prières de ses amis avaient pu seules réussir. Il écrivit donc à Léon une nouvelle lettre [le 6 avril 1520) , mais pleine de venin contre Rome et contre ceux qu'il appelle les flatteurs du pape. Il y traite avec lui , non en égal, mais en supérieur, lui offrant, comme par commisération, les conditions de la paix. Comme au fond du cœur il n'abhorrait rien tant que la personne d'Ëckius, en consé-
(1) C'est ce qu'on voit dans rinsiruction secrète donnée à l'évêque d'Aix, au mois de sepiembre 1536, lorsque Paul lll l'envoya comme nonce en Allemagne pour intimer le concile à Maiïioue.
quence il s'efforce de lui faire le plus grand des maux , c'est-à-dire de le rendre odicus: au pontife dont il défendait la cause et dont il ambitionnait uniquement les bonnes grâces. Ainsi il ne le nomme jamais sans accompagner son nom de termes injurieux, et il veut faire entendre que c'est à lui qu'il faut imputer tout le discrédit dans lequel était tombée l'autorité de l'Eglise romaine. C'est pourquoi il lui représente que, non-seulement par ses importunités il l'avait contraint de se mesurer avec lui à Leipsick , et l'avait par là détourné de la paix qui aurait été conclue en présence de l'électeur de Trêves, mais que, profitant encore d'une parole qui lui était échappée sur le pouvoir du pape, il avait voulu discuter là-dessus ex professa^ exposant ce pouvoir à tout le fâcheux effet des discours tenus à Leipsick, ou dans le débat, ou à l'occasion du débat.
2. Mais relativement au premier chef, avec quelle audace écrivait-il cela à Léon , puisque peu auparavant il avait articulé par écrit auprès du nonce , non pas cette raisou unique , mais six ou sept autres raisons qui le détournaient d'aller à Conflans vers l'élec teur de Trêves ? Quant au second, qu'on voie si cette conclusion de Luther, combattue par Eckius, fut une parole lâchée au hasard : Que la supériorité de V Eglise sur toutes /es] autres n'est prouvée que par des décrets trèsinsignifiants des pontifes romains, qui n'ont vu le jour que depuis quatre cents ans ; qu'on a contre eux les histoires authentiques qui datent de onze cents ans, le texte de la divine Ecriture , et le décret du concile de Nicée , It plus saint de tous les conciles. Pour moi , quand je lis ces faussetés manifestes de Luther , et les dégoûtantes grossièretés aux quelles il se livre contre tous ses adversaires quelque recommandables qu'ils soient pai leur dignité, par leur vertu, par leur science, je reste tout stupéfait de ce qu'un tel h(omm( ait trouvé , non-seulement des adeptes poui sa doctrine , mais encore des admirateur pour sa vertu.
3. Néanmoins, dans une lettre si outrageante contre Rome et si pleine de mépri: contre le pontife romain, auquel il ose dédie en même temps un livre tort insolent, de Li hertate christiana , on voit à chaque instan plus clairement la fausseté de ce que Soav veut persuader touchant l'origine de l'héré sie luthérienne, [attribuée au peu de piét de Léon. En effet, Luther, dans cette lettre en parle en ces termes : Louée par toutes le bouches, vénérée dans le monde entier, célébré par les écrits de tant d'hommes illustres , teli est l'imposante renommée de votre vie si purt que nul homme, quelque respecté que fût sa nom, ne pourrait rien lui opposer. Je ne sui pas assez fou pour blâmer celui que tout l monde loue. Et il l'appelle , tantôt un agnea parmi les loups, tantôt un Daniel parmi le lions. Il accuse ensuite la tyrannie insuppor table de Cajétan, disant que sans avoir recul? dessus aucune commission, il avait voulul'a mener de force aune rétractation,causant ains la ruifie de la papauté : comme si la commis&ioi
LivuE ^R^:^î m
donnée au cardinal àc cliâlicr Lulher,à moins la naissance de riicrésie luthérienne, on ra-
qVil ne donnât des marques expresses dun conle que i'an 1518, le jour de la fête de
sincère repentir, ne lui avait pas été connue saint Michel, et dans l'église d'Einsiedeln
et n'avait pas été imprimée par lui dans ses où il exerçait les fonctions de curé avant de
propres OEuvres. H vientensuite à raconter ce passer à Zurich, il commença seulement à
qu'avaitfaitauprès de lui CharlesMiltiz.liloue prêcher sa doctrine avec cette ambiguïté qui
son zèle et l'appel qu'il avait fait dernière- est le langage de la peur; ses disciples la
ment aux bons soins des ermites , ses con- professaient plus ouvertement, parce que
frères, parce que ce serait en vain qu'on l'âge leur inspirait moins de précautions et
espérerait l'opprimer par la violence. Il dit plus de hardiesse. Il se mo(iuait des indul-
en conséquence qu'il se jette humblement à gences, des vœux et des offrandes faites aux
ses pieds, mais à deux conditions : la première, qu'on ne pensera point à lui faire chanter la palinodie ; la seconde , qu'on ne lui imposera point de loi pour l'interprétation de la parole divine; ce qui signifiait qu'en matière de fui il serait exempt de la juridiction pontificale.