CHAPITRE XXÎ
Objections contre la bulle de Léon, rapportées par Soave.
1. Soave rapporte ici avec complaisance les reproches faits à la bulle par les hommes sensés , et il montre tacitement par celte épi- Ihète qu'il approuvait leur manière de voir. Premier reproche : c'est qu'on avait rédigé en termes de palais une décision dogmatique. Et il ne voit pas que ces termes ne furent point employés pour condamner la doctrine , mais pour examiner les défenses et pour prononcer les peines contre les rebel-
--0 >c — r .^£"w j^.^,, .ju^«^ \|i4c ici
romaine? Néanmoins qu'on lise ce que dit avec dérision Marcus Tullius dans le discours pro Murœna, au sujet des termes usités dans le langage du Forum , et cela lorsque Rome était déjà la maîtresse du monde, et qu'on trouvait rassemblée dans ses murs la sagesse du monde entier. Si un autre Adam sortait de nouveau des mains de Dieu, et s'il voyait tout-à-coup la sujétion, les débats, la perte d'argent et de temps qu'entraînent les cérémonies profanes, et une infinité de charges, de titres et de rites inutiles, il dirait que tous les hommes sont atteints de folie , pour se charger ainsi à toute heure de chaînes si pesantes et cependant volontaires. Néanmoins il n'en est pas ainsi , parce que ces usages n'ont pas pris racine tous à la fois, ni sans aucune utilité, mais peu à peu et le plus souvent avec quelque avantage présent. Les déraciner maintenant , comme le dit fort bien Aristote, dans un autre endroit de sa Politique, ce serait la même chose que vouloir purger de toutes les mauvaises humeurs le corps d'un homme maladif: ce qui serait lui ôter la vie.
3. Le troisième reproche dont parle Soave consiste en ce que les articles énumérés dans la bulle furent condamnés avec une formule incertaine , ainsi conçue : respectivement , ou comme hérétiques, ou comme scandaleuses, ou comme offensant les oreilles pieuses, et. autres censures pareilles , de manière qu'en vertu de cette bulle on ne savait pas quelle était la censure que méritait chacun de ces
les : ce qui n'est pas du ressort des théolo- ^^ .^ ^^^ ...v.. .^„.. v...u^ti.. uc ^.ca
giens,mais seulement des hommes de palais, articles. Il ajoute que cela fit d'autant plus 2. Deuxième reproche : c'est qu'une pé- connaître la nécessité d'un concile.
riode commençant par ce moi: inhiben tes , est embarrassée et presque ininteliigible, parce que, entre ce mot et le verbe principal auquel il se rapporte, se trouvent interposés quatre cents mots. Soave écrit principalement pour le peuple : c'est pourquoi il nous met dans la nécessité de ne pas mépriser de pareilles objections dont l'examen pourrait déplaire comme superflu aux hommes éclairés, si ma réponse ne s'adressait qu'à eux. Ainsi , avec la permission de ces derniers, j'exposerai ici ce que je dois à la multitude. Assurément cette période est si claire , que tout homme un peu accoutumé à lire les bulles n'a pas besoin d'une attention parti culière pour la comprendre. A la vérité, je ne loue pas le style introduit à la cour pour la rédaction des bulles ; mais autre chose est qu'on eût pu dans le principe en choisir un ni^illeur, et qu'on doive changer maintenant
4. Mais, premièrement, la dernière conséquence est si fausse , que même un concile fameux et récent, celui de Constance, avait enseigné la même forme de condamnation (Ij,
(1) A proprcinenl parlor, le concile de Conslance rCemégna pas relie mimière de condnnn cr in globo , mais il la confinna. C'éi.iil Jean XXII qui l'avait enseignée un siècle aupar.'.vanl , comme l'observe Tarchevéque de P;>ris d'éieiuelle mémoire, moiifcigncnr de Beaumoiil, dans sa grande insiruclion pasioraie sur r autorité de fEgiise, p. 48, lorsque, l'an 1317, il déclara dans sa huile conire les frairicelles que .quelques - \m^ de leurs scnliments éiaieni héré^ tiques, d'aulres inaensés. d'autres fabuleux, sans préciser ceux qui élaienl hérétiques, ceux qui ci;iienl î/isenséSy ceux qui élaienl fabuleux. Treule ans itprè^ , c'esl-à dire en 1547 , la facuHé de théologie de Paris conda^mua quarante articles d'ime doctrine mauvaise généralemenl et in globo, comme erronés, pusvecis^ mal sonnants dans la foi. Dans le (|uinzièine siècle, mais avant le concile de Constance, p. ree que t'ciait
iîZ
IIISTOIUEDU CONCILE nfiiiENTr:.
im
Celle forme n'est pas d*ai!Ieurs iiT^possible à aucune nécessité, et d'avoir , par là, rendu
justiQer; car, pour définir un article comme le schisme irréconciliable, étant de foi , il faut et un grand examen et 6. En quatrième lieu , Soavo prétend que»
nne pressante nécessité, puisque cette décla- beaucoup de gens furent très-surpris de voij
ration impose à l'esprit de l'homme le com- dans la bulle que, parmi les proposilioni
matidemcnt le plus difficile qu'offre notre censurées , il y avait des erreurs déjà con-
ioi, c'est-à-dire de croire sans hésitation les damnées dans les Grecs. En vérité, si je ne
choses obscures. Aussi l'Eglise a-t-elle lou- connaissais bien d'ailleurs son érudition , si
jours là-dessus montré la plus grande réserve. Or, comme beaucoup de doctrines conduisent les intelligences à l'hérésie et sont la source d'une infinité d'autres maux , il faut les bannir de la bouche et des écrits des hommes. Et pour cela, il n'est pas nécessaire qu'elles soient certainement en opposition avec la parole de Dieu ; il suffit qu'elles soient fortement suspectes de cette opposition, par défaut de conformité ou avec l'enseignement commun de l'école, ou avec les antiques usages de l'Eglise, ou enfin avec le sentiment des Pères les plus accrédités ; il suffit même qu'elles paraissent être des germes d'actions
je ne savais que parfois ce n'était pas le défaut d'érudition, mais l'excès de malveillan<'e qui le faisait tombor dans l'erreur, je donnerais ici la réponse ordinaire : que la surprise vient de l'ignorance. Est-ce donc une chose si inconnue que deux des principaux articles défiiiis peu auparavant dans le concile de Florence contre les erreurs des Grecs, furent le purgatoire et la primauté de saint Pierre et des papes? Or, parmi les propositions de Luther condamnées , ne lit-on pas la trente-septième qui nie que le purgatoire soit prouvé par aucune écriture canonique; la vingt-cinquième avec les trois suivantes dangereuses dans la république chrétienne, qui rejettent la primauté de saint Pierre et et par conséquent dignes de quelqu'une des le pouvoir de ses successeurs ? Soave devait censures énumérées ci-dessus , sans déter- bien se rappelerquelsétaientceux qui étaient miner laquelle. C'est ainsi que, pour exclure à Rome lorsqu'on rédigea la bulle : un Syld'une ville un étranger, il n'est pas néces- vestre de Prierio, un Jean Eckius^un Fran-
saire qu'il soit manifestement pestiféré , ni ennemi, il suffit qu'il soit soupçonné d'être l'un ou l'autre. Le pape n'eut donc pas intention de faire disparaître par cette bulle toute espèce de doute ; car Dieu a voulu que les doutes de cette nature fussent généralement répandus sur toutescience dans cette vie, et sur
cois de Ferrare , un cardinal Dominique Jacobatius , un cardinal Gilles de Vitcrbe: savants dont les écrits attestent l'habileté et l'érudition dans les saintes lettres. Enfin, pour tout dire en un mot, n'y avait-il pas là un homme qui, à lui seul, aurait tenu Heu de tous les autres , j'entends le docte Cajé-
la théologie principalement, comme étant tan, qui était de retour de sa légation, qui
celle qui traite d'objets plus obscurs et moins avait longtemps dirigé c tte controverse
à la portée de notre entendement; mais le {tout cela se trouve dans les actes consistoriaux)
pape eut seulement l'intention de nous don- et qui, lorsqu'on résolut de dresser la bulle,
ner autant de certitude qu'il nous en fallait, se fit porter dans le consistoire, quoique
c'est-à-dire il déclara qu'il n'était aucune malade, à cause de l'importance de cette
de ces propositions qui ne fût pernicieuse à affaire. On ne mit pas dans la bulle une syl-
enseigner et dangereuse à croire. Du reste labe sans un mûr examen , au point que,
elles sont innombrables, les opinions que re- outre les réunions particulières qui eurent
pousse le commun consentement des théologiens, sans qu'on puisse déterminer la note spéciale qui leur est duc: ceux-là les regardant comme hérétiques, ceux-ci comme erronées , d'autres seulement comme téméraires ou comme non probables.
5. Quant à ce qui regarde la nécessité d'un concile , que Soave dit avoir été reconnue alors conr.ne moyen de faire disparaître toute ambiguïté sur les propositions condamnées, on est tout stupéfait de l'entendre parler ainsi en cet endroit , puisque dans tout son ouvrage et dans toutes ses relations secrètes, il ne fit autre chose que blâmer le concile de Trente d'avoir défini les mêmes articles sans
l'an 1412, la faculté de théologie de Prague avait employé la même forme en condamnanl <iuarante-cinq articles de Jean Mus, et elle s'était contemée de dire dans son décret, que chacun de ces articles était ou hérétique, ou erroné, ou scandaleux^ et tenant les fidè'tes éloignés du vrai chemin de la foi. Il ne sera pas i-nuiile d'avoir remarqué ctis choses, même pour dé- IVndre la constiluliou dogmatique Umgenilusy contre laquelle quelqdes-unsout fimpudeuce d'objecter cette mèmecondamnaiion in globo que Soave blâinait dans ia bulle contre Luther.
lieu chez le cardinal d'Ancône, on s'assembla pour ce sujet quatre fois en consistoire, depuis le vingt-un de mai jusqu'au premier de juin. On y appela une fois, outre les cardinaux, huit théologiens fameux , et chacun d'eux donna distinctement son avis sur chaque article. Or des hommes d'un si grand savoir n'avaient pas la vue assez bornée pour ne pas apercevoir, après un examen aussi rigoureux, une méprise qui aurait été si notable et si manifeste.
7. Le dernier reproche contre la bulle, est que le pape eût condamné un si grand nombre de propositions, sur l'avis seul de ses courtisans, et sans en faire part aux évêqucs et aux universités de l'Europe. Je ne dirai pas que ceux qui sont appelés courtisans par Soave étaient ces uiêmcs hommes que je nommais tout à l'heure , sans parler d'une foule innombrable d'autres ll^éologieiis de moindre réputation. Mais comment cet historien n'a-t-il pas vu qu'il s'est contredit dans l'espace de quatre lignes? En effet n'at-il pas ajouté que les universités de Louvain et de Cologne furent très-satisfaites de voir leur censure approuvée par le pape? El celte
^S LIVRE PREMrf.R Q'^^
censure^ n'm avaîl-il pas ftiil mention doux qu'on avait tant différé la condamnation de pages plus haut, et n'avait-clle pas paru Martin, et ii lui déclarait que, selon les deux mois avant la bulle du pape {Voyez bruits publics, ce fils d'iniquité ne donnait ^ dans le pramier tome des Œuvres de Luther)'! l'essor à ses fureurs que par la confiance i Outre ce qu'il avait dit de ces universités, il qu'il mellait en son appui. Qu'en conséprétend encore que le pape n'entreprit cette quence, afin d'assurer à soii éminente vertu (anse, pour ainsi dire , que forcé par les in- et à sa haule noblesse auprès de Dieu et des stances des Académies et des prélats d'Aile- hommes une gloire si bien mérilée d'ailleurs, magne : bien plus , que dans toute l'Europe il l'exbortait, il le priait, il le sommait au les études avaient roulé presque unique- nom du Dieu tout-puissant, ou d'engager ment pendant ces deux dernières années sur Martin à se rétracter avec promesse de parles célèbres nouveautés proclamées par Lu- don, ou d'exécuter contre lui la bulle apother. D?s discussions semblables ne suffi- stolique, s'il persistait dans ses erreurs saient-elles pas pour empêcher d'appeler in- 2. L'Université de Wiltenlierg reçut do considérée une pareille mesure? Si après Frédéric des réponses ambiguës, semblables cela Soavc exigeait qu'on demandât,, surtout à celles d'un homme qui ne veut ni laisser te contenu de la bulle, l'avis de tous les f «ire une chose, ni paraître la défendre. Ceévcques et de toutes les académies de la pendant Lutlier était tout occupé à gagner chrétienié , ce serait là une conception plus les bonnes grâces de l'emperrur noavelledigned'un solitaire abstrait et contemplatif, nient élu, qui était Charles, roi d Espagne, que d'un homme aussi versé qu'il l'était dans Or ce qui nourrissait principalement ses estes affaires du monde. Pouvait-il ignorer si pérances, c'était la chaleureuse prolecli jn . jamais un pape ou un autre prince a observé qu'il croyait trouver dans Frédéric auprès de cela dans aucune constitution , quelque im- Charles, et les obligations inappréciables portante qu'elle fût : par exemple, Justinien, que Charles avait à Frédéric. En effet, comme quand il compila les lois de tout l'empire le raconte le légat lui-même dans une lellre romain; Grégoire IX , lorsqu'il promulgua adressée au pape {Dans le I" tome des lettres dans un volume à l'usage de l'Eglise entière des princes, du 5 de juillet 1519) la veille debout te droit canon? Pouvait-il ignorer enfin l'élection, les électeurs d'une voix unanime si cela peut s'exécuter sans une lenteur in- voulurent offrir l'empire au prince saxon; finie, sans embarras et sans confusion? Ne "^ais il le refusa avec une modération hévoyons-nous pas en effet que dans les repu- roïque, et fui celui qui contribua le plus à le Miques bien constituées on a coutume de faiie placer sur la tète du roi d'Espagne : il prendre les délibérations d'après l'avis leur fit entendre que Charles était un prince 'l'hommes réunis ensemble, afin que de leur assez puissant pour défendre la majesté de îunion résulte cette unité de direction qui , ce trône contre les violences des voisins les . 'selon la maxime célèbre du philosophe (Me- plus redoutables, et qu'en même temps il iaph. in fine) , est nécessaire dans tout bon- était possesseur d'un royaume assez éloigné içouvernement ? pour que les princes d'Allemagne ne pusrwADrrm? vvii ^^'"^ avoir contre lui aucune jalousie. Char- LHAFUUL XXll. ,^3 ^^^jj d'ailleurs agréable aux peuples,
Q^itel effet produisit la bulle de Léon, et sur. comme originaire de ce pays, et comme ne-
les autres et sur Luther. vcu de Maximilien, lequel, à cause de sa valeur et de son affabilité, vertus partout po-
1. La bulle du pape fut portée et publiée pulaires, vivait encore dans la mémoire et
}n Allemagne par Eekius, et reçue avec joie dans le cœur des Allemands, par le souvenir
surtout par les universités qui avaient déjà ^^ ses rares qualités d'esprit et de corps.
!-ondamné les erreurs de Luther, et qui par Mais un si généreux refus, qui parmi les am-
l'onséquent dans la condamnation d'autrui bitions ordinaires des hommes peut être
'oyaicntrapprobation de leur propre doctri- considéré comme un prodige, fut peut-être
le.Maiscette joie des adversaires, si elle était une manifestation de la volonté divine, qui
m sujet de tristesse, elle était aussi comme maîtrise à son gré les volontés humaines:
'm brandon pour allumer la colère de Martin car Dieu voulait bien affliger l'Allemagne,
Ide tous ceux à qui il avait su communiquer mais non l'abandonner; ce qui serait arrivé,-
es passions inflammables. A Wittenberg si cette augusie monarchie fût tombée entre
/^effet de la bulle (1) resta comme en suspens, les mains d'un prince qui avait comme.
Ml effet, le pape avait envoyé à cette Acadé- adopté pour sa fille l'hérésie luthérienne.,
nie un bref par lequel il l'exhortait à perse- U»e chose augmentait encore les espérances
l'érer dans son antique piété, et lui com- de Luther, c'était la jeunesse de rempereur,
mandait sous des peines sévères d'exécuter parvenu à peine à sa vingtième année : âge,
out ce qui était contenu dans la bulle. L'A- qui, surtout lorsqu'il est uni à la puissance
ftflémie en avertit Frédéric, alors absent, et à la fortune, se livre volontiers aux con-
)arce qu'il était auprès du nouvel empereur, seils nouveaux et aux idées de souveraineté,
j'C pape avait écrit à ce prince un autre bref dont le but doit être l'affranchissement de
lans les termes les plus bienveillants. Il lui toute loi et de toute autorité supérieure,
eprésentait que c'était en sa considération Aussi Luther ne manquait-il pas de proclamer dans différents écrits, et la tyrannie des
(4) Le 8 juillet 1520, comme on voit flans un livre pontifes sur l'Allemagne {Cela est contenu
Ifis îTrchives dii Vaiican, iuiiiulé : Acta Wormathv. dans la lettre en forme de manifeste écrite pm
niSTOIRE DU CONCILE DE TllENTE.
(Charles V à Clément VII, comme dans le livre Uy au chap. 13), et la juridiction indépendante de l'empereur, et les anciennes querelles entre le sacerdoce et l'empire, enlin !e mérite et la gloire que le nouvel Auguste acquerrait parmi les Allemands en rompant ce joug. A tout cela venait en aide une défiance particulière du nouvel empereur à l'égard du pape : car le bruit courait que celui-ci avait cherché à traverser son élection, et avait ensuite refusé de l'approuver comme étant opposée à l'investiture de Naples, qui défend à ceux qui l'ont reçue d'accepter l'empire. Mais ces espérances s'éteignirent bientôt, parce que Charles n'accepta pas le sceptre impérial sans avoir auparavant demandé dispense de l'empêchement en question. D'ailleurs, issu du sang des empereurs d'Autriche et des rois catholiques, élevé sous la pieuse direction du religieux Adrien, qui, peu de mois après, fut promu au pontificat, il n'avait pas d'oreilles pour entendre, encore moins un cœur pour favoriser une autre religion que la religion romaine. C'est pourquoi, revenu en Flandre d'un voyage d'Angleterre où il avait été visiter la reine sa tante, et prévenu à temps par les ministres du pape, il déclara qu'il voulait défendre la foi antique, et il ordonna que dans les villes du Brabant, dans l'universilé de Louvain et en d'autres lieux on brûlât les OEuvres de Luther, en conformité de la sentence pontificale.
3. Luther, exaspéré par quelques-unes de ces exécutions qui avaient déjà eu lieu, et informé par les lettres d'Erasme, son partisan, que l'empereur et sa cour étaient dans des intentions favorables à Rome, se jeta tête baissée dans un projet que lui suggérait le désespoir : ce fut de pousser jusqu'aux derniers excès le mépris et les hostilités contre l'Eglise romaine, ayant pour complices dans ses passions l'Académie de Wiltenberg et l'électeur qui le soutenaient, l'une par l'action, l'autre par sa connivence. Il comprenait que de celte manière il avilissait en la foulant aux pieds l'autorité de celui qui voulait l'écraser lui-même, et que par la complicité dans une injure aussi profonde, il engageait cette université et ce prince dans une haine implacable contre l'offensé.
C'est pourquoi, le 10 de décembre, il fit élever un bûcher hors des murs de Wiltenberg. Il invita par des écrits publics les académiciens à ce spectacle, et leur réserva un !i eu d'où ils pourraient aisément le contempler. Il s'y rendit ensuite avec une grande foule, et, tant par ses mains que par celles de ses partisans, il jeta dans le fou les deux volumes du décret compilé par Gratien , aussi bien que les deux autres, dont le premier contient les cinq livres des Epîtres décrélales, et le second renferme le Sexte, les Clémentines, et les autres constitutions appelées Eœtravagant es. \{ brûla en même temps la bulle de Léon qui le condamnait, les compositions d'Eckius et celles d'Emser. Il avait conçu de la haine contre ce dernier, parco ^u'i! n'avait pas rapporté tout à fait à sou
avantage le débat de Leipsick. Pendant que la flamme s'élevait, il employa,* comme un nouveau prophète, ces paroles: Parce que vous avez voulu tounnenter le saint du Sei^ gneur, que le feu éternel vous tourmente. Les.' Fatiteurs de Martin firent de semblables exécutions dans deux ou trois endroits de l'Allemagne. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il s'en trouva qui osèrent commettre un si horrible attentat jusque dans Leipsick,' sous les yeux du duc Georges.
k. Luther entreprit ( Dans le IL tome de Luther) de justifier celte action dans quelques écrits où il disait qu'étant chrétien, docteur en théologie et prédicateur, il se voyait' tenu en conscience de remédier aux fléaux pestilentiels qui étaient contenus dans les volumes brûlés par ses soins; que d'après rinutililé de ses protestations et de ses avances auprès du pape, il avait été obligé de recourir au remède dont avaient usé, sur les exhortations de Paul , quelques nouveaux convertis, en livrant aux flammes des livres dont le prix s'élevait à la somme de 5,000 deniers : en quoi il fait erreur de dix pour un , puisque le prix s'élevait à la somme de 50,000.
5. Mais il ment d'une bien autre manière quand il iniique le motif de son action : car s'il fut excité par le zèle et par le devoir, comment ne fut-il dévoré de ce zèle, comment ne connut-il ce devoir qu'à la lueur et aux approches des flammes allumées pour se* propres écrits? Pourciuoi, par les paroles prononcées, comme nous l'avons vu, au moment de l'exécution, el par d'autres paroles qui seront rapportées ci-après, fit-il voir qu'it n'agissait ainsi que par vengeance? Pourquoi, lorsqu'il apprit que ses OEuvres avaient été brûlées, écrivit-il à Spalatin qu'il saurait bien montrer à ses ennemis qu'il élaità même d'en faire autant à leur égard, à moins que le bois ne vînt à lui manquer?
6. Revenons à son apologie. Soit qu'il voulût, parmi le retentissement de ses insolences et de ses injures, conserver encore auprès des simples q^uelqucs dehors de respect pour le souverain pontife; soit plutôt qu'il voulût le déchirer et le tourner en dérision, il écrivit qu'il ne croyait pas qoe celte exécution fût désagréable au pape, ni qu'il approuvât les erreurs qu'on lit dans les livres brûlés, ni même que les siens eussent été brûlés par la volonté du pontife; que, du reste, comment que la chose fût, cela importait peu. Il ajouta ensuite un catalogue des mauvaises doctrines qu'il disait être renfermées dans le corps du droit canon. Il y corrompt ouvertement le sens des canons, ou il y reprend des décisions très-justes , comme ce'.le-ci : qu'il est permis de repousser la force par la force. Et néanmoins, ce qui paraît fort étrange, il conclut un des écrits dont nous avons parlé, par un mot de Samsoji, au quinzième chapitre du livre des Juges. Martin s'en sert pour s'autoriser, non pas à se défendre, mais à se venger par la force : car Samson s'étant précisément vengé du feu par le feu contre les Philistins, Luther emploie les célèbres paro-
G5tï
LIYUE PBEMIKR
les qu'il proféra Alors '.Comme ils m'ont traité, je les ai traités.
7. Il arriva à Witlcnberg une autre chose surprenante ; la voici : après que le droit caison eut été si outrageusement livré aux tlamnies, on continua de l'enseigner et de l'expliquer comme auparavant dans l'université; les professeurs y reçurent leurs appointements, et, parmi eux, Juste Jonas lui-même, qui était l'intime de Luther. Celui-ci, avec toutel'énergie de son autorité et de sa parole, ne put empêcher qu'il en tut ainsi pendant plusieurs années, car ces gens-là, ne se laissant point conduire par la raison, mais par la passion, ne demandaient pas mieux, il est vrai, que d'assouvir leur haine par mille injures contre Rome et contre l'Eglise; mais ils ne voulaient pas perdre l'avantage que trouvaient les maîtres en celte science dans les appointements qui leur étaient assignés, les étudiants dans l'aptitude à la professer avec des éinolumenls, et la ville dans l'affluencedes écoliers qui venaient s'y fixer pour s'instruire.