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CHAPITRE XXIII

Le pape envoie, comme nonce vers V empereur. Marin Caraccioli , auquel il joint Jérôme Aléandre, pour l'affaire de Luther. Qualités de l'un et de Vautre. Obstacles que leur sus^ cite Erasme. Ce qu'ils firent d'abord en Flandre, et ensuite à Cologne.

1. Léon envoya vers Tempereur élu un nonce pour le complimenter, comme c'est Fusage, et en même temps pour traiter des affaires publiques. Parmi ces affaires, la principale était d'étouffer à sa naissance le fléau contagieux de Ihérésie, mesure nécessaire, et pour le salut éternel de la famille chrétienne, et pour la tranquillité du gouvernement politique, et pour la conservation de la primauté du saint-siége. Il appeladoncà cette nonciature Marin Caraccioli , membre de la famille d'où est sortie la branche des princes d'Avellino , protonotaire apostolique, illustre par sa naissance et par les charges qu'il avait remplies avec éloge dans l'Allemagne môme. Peu de temps auparavant, il avait assisté à la diète impériale que Maximilien avait tenue à Augsbourg, et il avait, comme ambassadeur du duc de Milan, exercé des fonctions publiques dans le concile de Latran, que le pape actuel avait terminé. Ensuite, postérieuremont à l'époque dont nous parlons ici, après avoir exercé les plus importants ministères au nom de l'empereur et au nom du siège apostolique, il fut créé cardinal par Paul III, envoyé comme son légat auprès du même empereur, et enfin choisi par celui-ci comme gouverneur en chef du duché de Milan.

2. Mais comme tes affaires sont parfaitement traitées lorsque , selon l'enseignement d'Aristote (I Polit. ^ c. i,et Polit., c. 9), une seule est confiée à un seul, parce qu'on peut en ce cas choisir celui qui est le plus propre à la traiter , c'est ce que fit Léon en cette circonstance. Il associa à Caraccioli un autre nonce, Jérôme Aléandre, faisant reposer sur lui tout le soin d'extirper l'hérésie naissante.

Cet homme, que nous citerons souvent dans le cours de cette histoire, et qui , honoré de la pourpre, fut compté parmi les preciiors légats choisis pour faire l'ouverture du concile, mérite qu'on le fasse succinctement connaître aux lecteurs. Il était né dans le Friou!. Dès sa première jeunesse, il fil des progrès étonnants dans les langues, dans l'érudition sacrée et profane, et en tout genre de connaissances. Et comme la primauté apostolique, qui est fondée s.ur les Ecritures, ne peut jamais être le partage d'un prince tellement dénué de vertu, qu'il n'ait quelque estime pour les lettres, Alexandre VI lui-même jeta ses vues sur Aléandre encore tout jeune, pour l'attacher, comme secrétaire, au duc Valentin : changeant ensuite de dessein, il l'envoya de Venise, où il demeurait, en Hongrie pour une affaire qui, par suite d'une maladie d'Aléandre , n'eut aucun résultat. Dans la suite, à l'âge de 28 ans, il fut appelé par Louis XII et fait professeur de belles-lettres dans l'université de Paris avec de gros appointements. Il passa de là au service d'Erardde laMarche,évêqueet prince de Liège. Celui-ci l'envoya à Rome pour écarter les obstacles que le roi de France opposait à sa promotion au cardinalat. Ayant eu ainsi occasion de connaître son mérite, Léon X le retint sous le bon plaisir d'Erard, et avec avantage réciproque. En effet, si dans les années suivantes, Aléandre, par les services qu'il rendit^ en Allemagne, obtint assez de crédit auprès du pape pour aider son ancien maître à monter au rang qu'il ambitionnait , d'autre part l'étroite liaison d'Aléandre avec Erard servit à inspirer au prince liégeois un zèle plus ardent pour la défense du siège de Rome contre les nouveautés de Luther. Cependant Aléandre devint secrétaire du cardinal Jules de Médicis, cousin de Léon. Et depuis, Acciaiuoli, savant fort distingué, étant mort, il lui succéda dans l'administration générale de la bibliothèque du Vatican, charge qui est maintenant confiée à un cardinal.

3. Telle était sa position lorsqu'il fut question d'envoyer vers l'empereur, avec Caraccioli, un autre nonce capable de traiter une affaire aussi importante. Or le choix qu'on fit de lui fut déterminé, non-seulement par le genre de mérite que nous avons fait connaître, mais encore par trois autres qualités : une intégrité de vie qui donnait l'assurance de le voir représenter dignement la personne du pape, soit auprès des ennemis déclarés, soit auprès de ceux qui flottaient indécis ; uu zèle tout dévoué pour la religion qui lui ferait considérer comme sienne la cause que lui confiait son prince ; une ardeur naturelle, indispensable dans les entreprises difficiles et qui demandent de l'activité (1), Or, dans le fait , on ne saurait dire toute la diligence qu'il apporta dans cette affaire. H trouva l'empereur en Flandre, et son premier soin

(!) Tonl ce qu'on dit concernant celle noncininre d'Aléandre, est dans le recueil de ses lettres au c;irdinal Jules de Médicis, depuis Clément VU , lequel est conservé dans la biblioilièquc du Vatican.

fui d'obtenir que, dans les Etals que Charles tenail de ses pères, les écrits iulhériens fusi^enl livrés aux flammes en exécution de la bulle. Ce qui ayant eu lieu, comme nous Tavons raconté ci-dossus, Aléandre obtint encore un édit de l'empereur, pour tous ses jetais, contre les livres de Lulher et de tous «eux qui avaient écrit au préjudice du souverain ponlife. Charles se transporta de là 'lans la haute Allemagne, et se flt couronner à Aix-la-Chapelle, selon l'usage, 11 passa ensuite et s'arrêta un peu à Cologne, ville presque limitrophe des Pays-Bas, et rendue importante par le siège électoral. Ici Aléandre se donne de nouveau toute sorte de mouvements, afin que,, dans ceite fameuse académie, par l'autorité de l'empereur considéré rommo tel, et sous les yeux des premiers princes de TAllemagne, on fît une démonstration semblable aux précédentes.

4. Les elT )rts d'Aléandre rencontrèrent une farte opposition de la part d'Erasme de Rotterdam (1), né dans une ville de Hollande, dont il a pris son surnom. Il était célèbre pour son érudition et ami de Luth( r. 11 avait vécu pendant neuf ans dans le cloître parmi

5, Leur aversion contrôles scolasliques avait pour cause les formes barbares que ceux-ci employaient dans le langage , et qu'ils forgeaient à volonté. En outre, les humanistes exagérant la valeur de leur monnaie, et dépréciant celle desaulres, attribuaientà l'érudition et non au raisonnement la vertu de former un bon théologien. C'est pourquoi ils se moquaient des arguments subtils et de tout ce qu'enseignent Aristote et saint Thomas, et accordaient tout à l'intelligence des langues grecque et hébraïque: fier de celte intelligence, chacun d'eux corrigeait à son gré la traduction de VEcriture leçue dans l'Eglise. Ils portaient la présomption à un tel excès, que Carlostad en citant, comme nous l'avons dit, Erasme.dans la dispute de Leipsick, l'appela prince des théologiens. Dans la réalité il n'avait pas même le droit de cité dans leur république.

6. Mais l'aversion contre les religieux dominicains était plus spéciale et plus amère ^ et en voici la raison : Ceux-ci exerçant les charges de la sainte inquisition empêchaient souvent ces humanistes d'examiner leurs écrits, parce qu'on y exprimait les mystères

les chanoines réguliers. Ensuite, impatient de de notre foi avec les expressions profanes tout joug, aussi bien dans sa conduite que des anciens idolâtres, ou parce qu'on y soudans ses écrits, il déposa l'habit religieux , tenait en matière de religion des opinions soit par apostasie, soit par dispense pontifi- nouvelles et hasardées contre le sentiment ^yïïc, comme quelques-uns l'affirmeRt. Vou- général de l'école. Quelquefois, au contraire, lant tout savoir, il ne sut rien parfaitement , il arrivait (si nous en croyons quelques-uns) et il parut exceller en toutes choses à ceux que des inquisiteurs, habiles dans les lettres qui n'excellaient en aucune. Il eut un goût humaines et naturellement portés à se mélout particulier pour rendre aux lettres grec- fier en général, des écrivains de cette espêco^ ques et latines leur ancienne splendeur. Il faisaient contre leurs écrits des objections donna aussi dans une manie fort étrange qui mal fondées , qui avaient, comme c'est l'us'empara des humanistes de cette époque: sage, l'inconvénient de diminuer dans l'esprit c'était de répudier même les noms propres peu judicieux du vulgaire la réputation de d'hommes, do familles et de magistratures tout l'ordre des dominicains et des scolastimodernes, et de les transform.er en ceux qui ques, et qui servaient de justification plausirétaient usités il y avait quinze siècles et plus, ble aux plaintes et aux satires des licencieux En cela ils prouvèrent qu'ils ignoraient, non- humanistes.

seulement la bonne philosophie, mais encore 7. Ainsi la foule de ces hommes s'attacha

ce que, suivant les règles de la bonne philo- volontiers à Luther, qui levait l'étendard de

Sophie, avaient enseigné sur ce sujet Cicéron la liberté et qui déclarait la guerre à leurs-

lui-même (de Finibus), Horace (m Ârte adversaires. Erasme surtout , comme témoin

poet, ) et autres auteurs qu'ils adoraient. Ce de grand poids auprès de la multitude dont

fut par suite de (elle manie que Philippe prit les yeux sont assez clairvoyants pour dé-

le surnom deMélanchton, comme correspon- couvrir la vaste étendue du savoir d'autrui ,

dant en grec à son véritable surnom, qui en sans être assez pénétrants pour en mesurer

allemand reut dire terre noire. De même la profondeur, contribua beaucoup à forti-

aussi, Erasme fut u;> nuîii adopté en échange fier son crédit auprès de l'électeur de Saxe

du nom originaire do Ghérard, lequel, en {c'est ce qu'on peut voir dans la vie de Luther^

flamand, signifie t/esiV, signification qui se écrite par Mélanchton). Ce prince était à

rapproche de celle d'Erasme en grec. De cet Cologne auprès de l'empereur, et il chance-

éloigncmenl pour tout ce qui ne sentait pas lait irrésolu entre les deux partis : d'un côté

l'élégance ou la critique, il arriva que la foule il était pressé par les avis d'Aléandre qui lui

des humanistes eut alors une aversion très- démontrait qu'on ne pouvait rester uni à

prononcée contre les scolasliques et contre les religieux dominicains.

(I) Il ne sera pas inutile d'avertir qu'Erasme avait rîift pendant longtemps grand ami dWléandre, cl quand celui-ci avait éié à Paris, en 1508, il lui avait donné desloUres de rocommandaiion. Mais, en celle occasion, préférant la cause de Dieu el de rEiilisc à l'jmiiiié, Aléandre rompit av<-c Kiasme (Voyez le coniie Mazzucliclli dans les Ecrivains dllalie. l. l , p 4H , cl Lirnli dans les Ecrivains du Frioul).

Luther sans se séparer de Jésus-Christ ; d'autre part il était retenu par la force de ses affections et par les représentations de ses ministres qui le dissuadaient d'abandonner Lulher; il demanda donc à Erasme ce qu'il pensait réellement de cet homme : il fit peut-être cette question , non comme s»il avait été incertain du conseil qu'il recevrait, et disposé à le suivre dans tous les cas sans répugnance , mais comme certain d'être

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approuvé, et voulant dimînuor en lui-mérme le feu pour préserver de la confagion la

les remords d'une protection injuste. Erasme chrétienté toute entière. Il ne put non plus*,

lui dît qu'il ne voyait rien à reprendre dans parvenir à faire croire à l'empereur, qui

la doctrine de Luther , et qu'il blâmerait recevait des informations certaines sur les

Luther persévéra et dans sa doctrine et dans la cour de l'empereur que demander un déson défaut. Erasme aperçut plus tard les lai, c'était demander, sans le dire, ou un précipices auxquels conduisaient les opi- désistement à perpétuité ou une corruption nions de Martin. Il lui retira dès lors son universelle, et que le feu n'est d'aucun amitié et ses suffrages , et mourut enfin avec socours pour guérir la gangrène, quand elle la réputation de mauvais catholique à la a déjà envahi la plus grande ou la plus noble vérité , et non pas pourtant de lulhéri n. partie du corps.

8. Mais dans le temps dont nous parlons présentem plus étroil lemenl

bulle publiée contre lui était supposée et ne vait au pape des lettres pleines de'soumisvenait pas du pape; et cvla afin de gagner sion , et recevait des réponses pleines de du temps jusqu'à ce que l'empereur quittât bienveillance. Ces réponses faisaient beauces contrées, mais ensuite convaincu là- coup de peine à Aléandre, parce qu'elles lui dessus par l'original de la même bulle qu'A- semblaient fortifier la position de l'ennemi ;

de sourdes menées auprès des courtisans de péchait de faire plus de mal en se découvrant Charles les plus en crédit et même auprès davantage, et on lui laissait un pont pour des électeurs. Et pour donner du poids à ses faire une retraite honorable. Ses stratagèmes paroles, il composa un écrit secret, que Lu- étant donc demeurés sans effet, on jeta aux ther fit ensuite imprimer, dans lequel il flammes , par ordre de Charles, les OEuvres conseillait à l'empereur de ne pas attrister de Luther à Cologne, puis dans les deux par une telle rigueur ce qu'il avait de mieux autres métropoles des électeurs ecclésiasdans son empire. Il disait que la condamna- tiques, Mayencc et Trêves ; mais dans chation de Luther n'avait pas été prononcée cun de ces deux endroits, on rencontra les avec l'assentiment du pape , ni avec la man- plus grands obstacles et les plus vives opposuétude qu'on doit attendre du vicaire de sitions, que surmontèrent toutefois l'ardeur Jésus-Christ, mais par l'artifice et la vio- et la vigueur d'Aléandre. On imita cet lence de ses persécuteurs; que cette cou- exemple à Halberstadt, à Meissen etàMersedamnalion n'avait été approuvée que par bourg : ce dont Luther rend compte et se deux universités; qu'il fallait attendre le ju- plnint beaucoup dans ses lettres, gement des autres; qu'il fallait entendre 11.11 arriva pourtant que plusieurs s'in- Lulher dans une dispute publique, comme terposèrenl, non par esprit d'hostilité, mais il le demandait ; que du moins , avant d'en par zèle, et dissuadèrent fortement de recouvenir à une exécution aussi grave, on vou- rir à des démonstrations si violentes, comme lût accorder à Erasme lui-même la permis- étant propres à irriter la plaie, et non à la sion d'avoir une conférence avec Aléandre. guérir. Ils ne manquaient pas de donner là- Mais celui-ci ne se laissa pas emporter par dessus toutes sortes de raisons subtiles, noncette imprudente sollicitude pour sa propre seulement aux ministres de l'empereur, I réputation, qui pousse quelquefois un homme mais encore aux nonces mêmes du pape. Ils public à accepter un défi privé au désavan- leur représentaient qu'en brûlant ce petit lage de son prince et de sa cause. Il répon- nombre d'exemplaires, on ne réduirait pas en dit donc que pour le moment l'état de cette cendre la doctrine de Luther, qui était déjà affaire demandait toute son attention et que imprimée dans des milliers de volumes et les livres une fois brûlés, il le satisferait re- encore plus dans les esprits de presque toute lativement à la conférence : mais Erasme ne l'Allemagne; qu'au point où en était l'affaire, s'en inquiéta plus après que l'exécution fut on ne pouvait compter sur la force; que si consommée. Ton devait compter sur la force , c'était sur 9. Les arguments d'Erasme, tels que nous celle d'innombrables épées qui étendraient venons de les exposer, étaieni bien propres les massacres à l'infini , extermineraient un jà séduire le peuple ; mais ils n'avaient pas la peuple infini, et non sur celles de quelques même valeur dans la cour d'un monarque, morceaux de bois qui ne consumeraient que |c'est-à-dire dans une de ces officines oii les des feuilles de papier ; qu'il ne convenait à plus im.perceptibles artifices sont aussi subti- la dignité ni du pape, ni de l'empereur, lement reconnus , qu'ils sont parfaitement d'employer comme dans certains jeux des jélaborés. Il ne réussit donc pas à y décorer armes simulées, qui laissent une empreinte du litre de clémence cette indifférence bon- sans faire une plaie, et qui montrent la fai- Icuse , qui aurait fait négliger d'employer blesse unie aux efforts.

Néanmoins, les raisons opposées parurent p!us fortes ; et a'abord on remarqua que ceux qui faisaient ces représentations , étaient tous, sans exception , partisans de Luiher et infectés de ses doctrines, de manière que dans le doute il ne paraissait pas prudent de se laisser diriger par les conseils de ses ennemis. Mais en considérant aussi CCS raisons dans leur force intrinsèque, on n'y voyaitaucune solidité. En effet, ces exécutions n'étaient pas , comme on le prétendait, de vains spectacles, mais c'étaient des ca-

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