‹ Histoire du concile de TrenteChapitre 278 sur 368 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Aléandre propose de promxdg.uer un décret impérial contre Luther. Dispositions dans lesquelles il trouve la cour et le peuple d'Allemagne.

1. Ces feux allumes çt et là n'étaien! pas inutiles, il est vrai, mais* ils no suffisaient pas pour purger i'air infecté qui pesait sur l'Allemagne. On ne les voyait briller que dans un petit nombre de villes, et encore là, supposé qu'i s eussent été suffisants pour averractères que pouvaient apercevoir les regards tir les simples, ils n'avaient pas la vertu de les moins perçants; ils étaient lus des igno- corriger les méchants. S'ils servaient à cfrants et des absents eux-mêmes, et ils met- frayer les libraires et à les empêcher de tenir

taient sous les yeux de tous le jugement prononcé sur les doctrines de Luther, par les deux plus hautes puissances de la chrétienté : or on ne pouvait obtenir le même

chez eux et de vendre ces volumes exécrables, ils ne contribuaient guère aies faire disparaître des maisons d'un grand nombre de nobles et puissants personnages , dont

avantage au moyen des écrits, parce que les quelques-uns , par esprit de parti, d'autres

écrits seraient demeurés ou inaperçus ou par curiosité , voulaient les garder. 11 ne se

incompris du plus grand nombre. présentait aucun remède efficace qu'un ban

12. Brûleries livres, même de ceux dont iwpérial conlva la personne et les écrits do

on ne peut saisir la personne ou auxquels Luther, parce que un pareil décret produit

on ne peut enlever leurs partisans , ce n'est en Allemagne le même effet que la foudre

inciens : il inspire de rîiorreur conique en a été frappé. Mais on ne que SI par la on ne aeiruii pas m uwcuiue, pouvait robtenir dans le principe, parce que du moins on l'affaiblit. Pareillement, un l'empereur n'avait pas encore été couronné, prince, quoiqu'il ne puisse bannir du monde selon l'usage, à Aix-la-Chapelle, solennité entiî^r les malfaiteurs, ni les priver de tous avant laquelle les empereurs n'ont pas coules biens, ne laisse pas, néanmoins, de les lume de signer des décrets de ce genre. Enbannir de ses Et:5ts, et de les priver des biens suite les voyages , les réceptions , la multi-

on ne peut enlever leurs partisans , ce n esi en Allema

pas chose nouvelle chez les plus grands chez les an

princes, soit ecclésiastiques, soit séculiers : irc quiconc

que si par là on ne détruit pas la doctrine, pouvait l'oî

dont ils y jouissaient.

13. Quant à l'assertion qu'il fallait employer la douceur plutôt que la sévérité, on y voyait une équivoque manifeste. La

plicilé des soins qui deviennent plus accablants parmi de si grandes commotions . ne laissèrent aucune ouverture pour une proposition semblable. Enfin Charles s'arrêta à

douceur est utile pour obtenir qu'un homme Worms, où il convoqua une diète générale^

s'apaise, se réconcilie, et accorde certains Alors Aléandre jugea qu'il était temps de

avantages qui ne lui causent pas grand pré- donner suite à cette affaire.

judice à lui-même: mais elle ne fait pas 2.11 trouva l'empereur si bien disposé >

qu'un homme consente à ce qui serait pour qu'il écrivit au cardinal de Médicis que de-

Jui le plus grand des maux, comme est l'in- puis au moins mille ans il n'avait pas existé

famie. On ne peut guère amener les hommes un homme qui eût de meilleures intentions :

jusque là, que par la force; et par consé- ( i, rendant compte des obstacles qu'il ren-

<iuent on doit placer dans la force tout espoir <leles y amener. Or au point où en étaient les affaires de Luther, il était évident qu'on lie pouvait sauver l'autorité pontificale et la foi catholique, sans qu'il fût reconnu, par ceux qui le vénéraient, comme un hérétique, lin séducteur et un sacrilège. Or ce qui avait lieu par rapport à lui, avait lieu pro-portionnellement par rapport à ceux qui avaient pris parti pour lui publiquement ; soit de vive voix, soit par écrit. Et quoique c'eût été pour eux le vrai bien et le moyen d'acquérir la gloire du ciel, que de subir cette ignominie aux yeux du monde, on comprenait aisément que des hommes si corrompus n'avaient des yeux que pour aper cevoirles choses de la terre; par conséquent, si les remèdes énergiques étaient regardés comme douteux , on prévoyait que les doux remèdes seraient certainement inutiles.

contra, et dont nous parlerons ci-après, il dit, en allérant un peu d'une manière favorable à sa pensée un vers connu de Juvénal :

El spes et ratio vincendi in Caesare laiilum.

Néanmoins il était certain que Charles, en- core neuf dans les affaires, et beaucoup plus neuf encore dans celles de l'Empire , ne se hasarderait pas à se servir d'une arme dont on use d'autant plus rarement qu'elle est plus vénérée, contre une faction immense et hautement protégée, sans l'avis de ses conseillers et sans le consentement des princes. Aléandre chercha donc à sonder les intentions des uns et des autres.

3. Les hommes les plus puissants auprès de l'empereur étaient, pour ce qui regarde la conscience, Jean Glapion, religieux franciscain, et pour ce qui regarde la politique, Charles Guillaume, seigneur de Chièvres, baron flamand. Le premier était auprès de lui en qualité de confesseur; et ainsi, selon les habitudes de piété ordinaires en IÇspagnc, royaume dans lequel Charles avait été élevé,

UVUE irî:\:'ii!:r.

il exerçait une grande influence dans les délibérations qui regardaient le for spirituel. L'autre avait formé Charles dès son enfance, et en cette considération il était auprès de lui plutôt entouré des égards dus à un père, que dans la dépendance d'un ministre. La manière de voir du seigneur deChièvres était aussi celle de Mercurin Gattinara , grand chancelier, auquel l'empereur procura dans la suite le cardinalat.

4. Le confesseur donc, quoique dans d'autres temps il se fût montré peu satisfait de Rome, manifestait alors des dispositions tout autres, à cause des marques de bienveillance qu'il avait récemment reçues du pape. Et, en réalité, il donna dans toute celte affaire des preuves d'une grande vertu et d'un grand zèle. Il soutint d'utiles disputes dans des conférences particulières contre les principaux partisans de l'hérésie. 11 réchauffa le zèle attiédi et aiguillonna la lenteur indécise des conseillers impériaux. Or il ne fit point tout cela, comme il arrive quelquefois, avec un zèle fastueux, dans lequel se trahit plutôt l'ostentation du pouvoir que la sainteté de la conscience; mais, au contraire, ne s'écartant jamais de l'observation de sa règle, ni d'une entière soumission aux volontés du souverain pontife , il donna l'exemple d'une piété husnble et qui convenait à la dénomination de l'ordre auquel il appartenait.

5. De Chièvresélail intérieurement bien décidé à défeniire l'antique religion; mais en même temps, en homme d'état, il cherchait à tirer des circonstances quelque utilité politique. Aussi parfois l'entendait- on dire, comme si cela lui eût échappé , que l'empereur se comporterait bien à l'égard du souverain pontife , si le ponlife se comportait bien à son égard, et s'il ne protégeait ses adversaires, désignant ainsi le roi de France.

6. Ces offres conditionnelles affligeaient et blessaient extrêmement Aléandre. Elles le faisaient douter du succès qu'il brûlait d'obtenir, et elles lui faisaient naître le soupçon qu'on pèserait dans la balance de l'intérêt les xlélibérations qui regardaient la foi. Mais de Chièvresendisail tout cela qu'afin de prendre avantage de la position : il savait bien d'ailleurs que, quelque opposé que le pape eût été à l'empereur, il ne fallait pas pour cela délaisser la religion, qu'on doit défendre en vue de Dieu , et non en considération de son vicaire actuel , et dont le délaissement, même selon les vues humaines , serait une vengeance funeste à celui qui l'exercerait. De plus de Chièvres usait de quelque lenteur pour n'agir que lorsque les Allemands se se-

! raient suffisamment apaisés. Il craignait que si l'empereur venait à se les aliéner au commencement de son règne, ils ne montrassent moins de zèle à fournir les subsides qu'ils lui promettaient , soit pour faire la guerre , soit pour faire le voyage de Rome, où il devait se faire couronner.

7. Parmi les grands d'Espagne, non-seulement les ecclésiastiques , mais encore les laïques, étaient pleins d'ardeur pour l'extermination de la nouvelle hérésie. Le plus illus-

tre d'entre eux, FrCuîêric, duc d'Albe. lorsqu'il parlait de cette affaire, paraissait quelquefois entrer en fureur et sortir tout à fait hors de lui-même, entraîné par lelan de son zèle. Mais on découvrait des sentiments opposés dans les marchands espagnols, et dans d'autres peronnes de race mauresque. Ils parlaient ouvertement en faveur de Lulhrr , dontles ouvrages traduits en espagnol avaient été imprimés à Anvers. La cause de cela, mais cause secrète, était que Luther niait qu'il fût permis de punir personne de la peine capitale pour cause de religion; et ainsi déclarait injustes ces bûchers par lesquels l'inquisition d'Espagne punissait souvent des membres de leurs familles.

8. Le conseil d'Espagne et Jean, roi de Portugal, parent et ami de Charles, lui envoyèrent des messages tout exprès pour le solliciter instamment d'extirper l'hérésie; quoique le ministre de Portugal dût arriver lui-même quelques mois après.

9. Mais le capital de l'affaire dépendait surtout des Allemands dans le pays desquels la délibération devait être prise et exécutée. Parmi eux, non-seulement les cardinaux , qui étaient l'électeur de Mayence, Guillaume Jacques de Croy, évêque de Cambray et archevêque de Tolède, fils d'un frère de de Chièvres (qui mourut peu après en ce pays, tout jeune encore) , Matthieu Lang de Gurch , archevêque de Salzbourg, et Matthieu Schinner, évêque de Sion, mais encore les archevêques électeurs et les autres évêques les plus remarquables, étaient favorables à la cause catholique : à eux s'unissaient Joachim, électeur de Brandebourg, frère de celui de Mayence , et d'autres ducs et barons.^ D'un autre côté, le parti de Luther était appuyé non-seulement par l'électeur de Saxe, mais encore par Louis, électeur palatin. La cause du vif ressentiment que ce dernier avait conçu contre le souverain pontife était certaine exemption accordée aux laïques deRatisbonne au préjudice de la juridiction de Jean, évêque de cette ville et frère de Louis.

10. Telle était la division des partis. Or, en cet état de choses, le désir de ruiner l'hérésie prévalait dans les grands et dans les conseillers; mais ils étaient tous intimidés parles applaudissements que recevait Luthtr de la multitude , soit dans les rangs les plus bas, soit dans toute la moyenne classe: car la multitude est finalement la plus grande puissance du monde. H jouissait aussi de la plus haute faveur dans la foule des nobles pauvres, surtout par les soins d'Ulric Hulten, chevalier dont l'esprit était orné de connaissances diverses : beau parleur, actif, généralement aimé et qui, séduit par l'éclat de ers mots éblouissants de liberté et de réforme^ était devenu plus luthérien que Luther luimême ; et, comme généralement la noblesse pauvre, aiguillonnée par l'honneur et par le besoin, est disposée à tramer des révolutio.ns contre ceux qui sont plus riches , tous ces gens-là soupiraient après l'envahissemen des richesses que la piété de leurs ancêlre^x

riSTOlUE DL' CON .ILF. HE TRENTE.

CiO^

avait données à l'Eglise, et chacun, suivant rusage, se promeltail une largo part dans 1- bulin. Le menu peuple se joignaii a eux à peu près pour les mômes raisons et parce qu'à sa mobililé sourient toujours les nouveaux projets et la ruine de ceux qui sont

plus puissants.

Page 1