CHAPITRE XXVL
Luther est appelé à la diète muni a' un saufconduit de l'empereu7\ Il vient et comparaît dans V assemblée. Interrogations qui lui sont adressées, et ses réponses.
1- Les raisons d'Aléandre produisirent sur l'assemblée une impression profonde; aussi les avait-il exposées avec une éloquence pleine de vigueur et de nerf, et il n'avait eu garde d'efféminer ou de farder son langage. En conséquence, soit par suite de leurs dispositions antérieures, soit parce que plusieurs doutes venaient d'être levés, la majeure partie des membres de la diète s'accordaient dans la pensée d'extirper l'hérésie luthérienne. Charles s'en déclarait si ouvertement l'ennemi, que Luther lui ayant fait présenter une lettre dans laquelle il l'exhortait à décharger l'Allemagne du joug de l'aulorité papale, il refusa de la lire ; bien plus, il la déchira sur-le-champ et la fit remettre ainsi déchirée entre les mains d'Aléandre pour qu'il l'envoyât à Léon. Néanmoins là faction luthérienne ne manquait pas d'interposer au moins des délais, sachant bien que le temps est le père de toutes les variations. On voulut donc attirer Aléandre sur le champ de bataille, en le défiant à la dispute; mais il|le refusa prudemment, comme il avait fait à Cologne. Sa conduite reçut des éloges à Rome, et il eut ordre de perséVérer dans ce refus.
2. Ils s'efforcèrent aussi de le pousser à bout par des outrages, espérant sans doute qu'attentif à venger ses injures particulières il négligerait le soin de la cause publique. La chose alla si loin qu'un portier du conseil impérial, homme vil et tout dévoué à Luther, le repoussa une fois en lui donnant deux coups de poing dans la poitrine, mais il souffrit l'insulte avec une modération héroïque. H comprit que celui-là ne sait pas combattre qui, près de percer le général des ennemis, se détourne et court se venger d'un coup qu'il a reçu d'un simple fantassin. Il montra aussi qu'il savait discerner le véritable honneur, dont la mesure est le bien public, de l'honneur populaire, idole fabriquée par des esprits stupidement féroces.
3. Il ne put toutefois éviter un obstacle assez fâcheux. Cet obstacle fut élevé par l'électeur de Saxe, qui prétendit qu'on pouvait douter si plusieurs des ouvrages impies, quoique portant le nom de Luther , devaient réellement lui être attribués: que par conséquent il n'était pas juste de le condamner sans l'appeler et sans l'entendre. Aléandre craignit qu'on n'appelât ainsi Luther qu'afin de l'entendre dans une dispute solennelle, après laquelle celui-ci soupirait, comptant sur la volubilité de sa parole, sur la hardiesse de son esprit et sur l'ignoranc*; générale des auditeurs. Il n'omit donc pa«5 de protester auprès des ministres de rempc-^
reur qu on ne devait pas meltre en question ce qu avait été décidé par le pape , juge s i- Trémè en matière de religion, outre que la diètrne pouvait en être juge , vu 1 incompétence des laïques dans dépareilles causes; enfin que Luther, à Cologne, avait signifie qu'il récusait les philosophes, les canomstes et tout l'ordre ecclésiastique ; qu ainsi le tribunal qu'il admettait devait être compose simplement de grammairiens et de poètes.
k Mais Aléandre reçut aussitôt l'assurance qu'on n'appelait point Luther dans l'intention de soumettre à la dispute les articles que le pape avait proscrits, mais seulement dans Vintention de constater s il les recon-naissait pour sa doctrine. Néanmmns le faire venir, même dans ce but, était une chose qui n'entraînait pas seulement des lenteurs, mais encore des dangers, parce qu'un homme qui avait un parti si fort, une parole si puis-
route, les peuples couraient à sa rencontre, quelques-uns par affection, tous par curiosité Il entra à Worms avec huit chevaliers seuiement. Il se logea tout près du prince de Saxe, et quand il descendit de sa voiture, il dit à haute voix : Dieu sera pour moi. Le même jour, tout le monde s'empressa de le voir comme un prodige, ou de sagesse ou de
sieurs, ei uu vluhu viumc» * v^^^-.v — >. grand nombre : il perdit de sa réputation en fait de science, parce que ses arguments, suivant la nature des sophismes. avaient perdu l'éclat de l'improvisation qui éblouit; et comme ils avaient déjà été vus dans ses écrits et attentivement examinés par des hommes savants, chacun se tenait préparé pour la défense : en sorte que Luther n élait pas, a beaucoup près, aussi bien armé contre la
savait que plusieurs le vénéraient comme un j^^'Y'^^ .^î^^^e^^^^^ ilarrivail aussi
saint, et que l'on ava t grave son image avec une ^nt^^'g^nce s«^ , « ^ ^^ ^^,^^,,,, un diadème sur la tête, comme on le fait a qu. loui ce qui pa a ^.;S ,^.,,.,;
l'éffard des saints. ,
5. Aléandre représentait donc iorlement qu'un hérétique notoire, dénoncé comme tel par le pape , ne devait pas cire entendu , et que dans le cas où la citation serait nécessaire pour la validité de la nouvelle condamnation, certainement le sauf-conduit ne leîait pas, puisqu'on ne doit point en accorder pour le même délit pour lequel l'accuse est cité. Mais dans les causes où des protecteurs
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au-dessous de cette mesure devenait mepii sable. Quant à la vertu, il y eut a la vente des personnes simples qui, dans ses manières d'agir et de parler pleines de suffisance et de fanatisme, se figuraient je ne sais quoi de divin; d'autres au contraire, par les mêmes raisons, étaient tentés de le prendre pour un possédé. Mais les plus sages, jugeant de son cœur, tant par ce qui entrait dans sa bouche que par ce qui en sortait, remar-
cité. Mais dans les causes ou des protecteurs """^"- 4- i-- beaucoup d'inlempérance, puissants prennent parti en sens contrau-c, ^"«J;"' '^" g' ^"lère, en un mot, un grand k-"' ^^J5'^^r^r.tT^Z;. déSe dans Us fes ppétits inférieurs que
dérées qui prévalent; la liberté allemande surtout s'est fait une coutume de choisir, dans le doute, lès formes de condamnation les plus douces. On envoya donc un héraut de l'empereur , nommé Gaspard Sturm, porter un sauf-conduit à L iither. Celui-ci, quoique plusieurs voulussent l'en dissuader, résolut de comparaître; et, comptant sur la force de sa parole, par laquelle il se voyait ««or»/i; oïl t^rAÎn! fi'înnnipfpr toiis les ordi'cs de
ous les oraresoei nmpiiu &uua se» cioiiuuiu;,.
6. Les circonstances de ce voyage , dont le résultat devait être la plus grande mortification qu'ait jamais essuyée l'hérésie luthérienne, sont décrites par Soave avec un artifice tel, que, sans y meltre beaucoup de fausseté, mais omettant beaucoup de vérités, il les représente comme honorables à celte secte, imitant l'art des sculpteurs qui d'une pierre informe font une belle statue, non en ajoutant à cette pierre, mais en y retranchant. Voulant donc instruire nos lecteurs, nous exposerons un fait si mémorable en détail et tout au long; car nous pensons que la meilleure règle de la longueur et de la brièveté dans les narrations doit être le plaisir et l'utilité de ceux pour lesquels on écrit.
7. Luther vint à la diète avec une suite d'environ cent chevaliers que lui avaient procurée les nobles qui le soutenaient. Sur la
désordre dans tous les appétits inférieurs que l'Evangile a voulu régler et maîtriser. Aussi ne leur paraissait-il pas vraisemblable que le ciel l'eût envoyé comme unique prédicateur et interprèle de l'Evangile. Des sa première comparution devant l'empereur, il ne put prendre sur lui d'emprunter a l art cl a la politesse assez de modestie dans ses paroles et dans ses actions pour ne pas montrer ce qu'il était, ce qui fil dire a 1 empereur : Cet homme ne me fera certainement pas devenir
hérétique. ,. , . ,
8. Cette comparution eut lieu le lendemain de son arrivée, c'est-à-dire le 17 d avril, en présence de la diète (1). Aussitôt, par commission de l'assemblée, il fut examine par un autre Jean Eckius (nom fatal a la condainnation de Luther), grand vicaii^e ^^l archevêque de Trêves, homme savant, catholique, et intimement lié avec Aléandre. La première interrogation eut pour but de savoir si Mar-; tin reconnaissait comme siens les livres qui étaient là présents et d'autres qui avaient été publiés sous son nom. Il y avait la environ vingt-cinq des ouvrages que Luther avait mis
au jour et qu' Aléandre avait adroitement re-
(!) Tout ce que nous aurons à dire louchnnl ce qui s'csi fait à Worms, dans la cause de Li.Uier, est lapporté dans un volume des archives du ValicTin, mli- ZéiActa Wormatiœ, oulrc les lellrcs d'Aleandrc que nous avons citées.