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CHAPITRE IV

Soins que se donne le pontife pour réformer la cour. On discute surtout la matière des indulgences , et Von examine différentes assertions de Soave.

1. Pour établir la réforme , Adrien appela au palais deux des hommes les plus estimés de l'époque pour leur vertu et pour leur zèle plein de prudence. Ce furent Jean Pierre Ga-

raffa, évêque de Chiéti, que Léon avait déjà employé dans les nonciatures d'Espagne et d'Angleterre afin de conclure une ligue contre les Turcs (11 fut dans la suite de ceux qui instituèrent ce fameux ordre religieux que, du nom de sa ville épiscopale,on a vulgairement appelé ordre des théatins , et dans un autre temps plus éloigné il monta sur le siège de Pierre), et Marcel (1) Gaétan, non Gaétan de Tieneo qui fut aussi un de ceux qui instituèrent les clercs réguliers dont nous venons de faire mention : en quoi s'est mépris Sponde, historien diligent et religieux, mais souvent mal informé des afl'aires de Rome.

2. Adrien s'appliqua d'abord à corriger les abus relatifs à l'objet qui avait produit les premières étincelles de l'incendie, c'est-à-dire relatifs aux indulgences. Et il paraît que ces réformes entraient aussi dans le sentiment des cardinaux ; car je vois que parmi les articles qu'on a coutume de régler dans le conclave selon les besoins présents, en astreignant chacun d'eux à en jurer l'observation en cas qu'il devienne pontife, ils mirent alors celui-ci, savoir : qu'on révoquerait tous les pouvoirs accordés aux frères mineurs de publier des indulgences pour Tédifice de Saint-Pierre.

3. Ici Soave se met à décrire tous les pourparlers d'Adrien avec différents cardinaux au sujet de la réforme projetée, et il rapporte en détail le sentiment et les raisons de chacun , citant comme preuve de ce qu'il avance un journal de l'évêque de Fabriano. En cela il montre le peu de soin qu'il met à prendre ses renseignements : car Fabriano est un lieu qui n'a point d'évêque ; et François Cheregato, qu'il nomme plusieurs fois sous ce titre , était évêque de Téramo dans les Abruzzes, et fut le premier évêque élu par Adrien (7 septembre 1522 , d'après les actes consistoriaux). Comme il ne désigne point ensuite le lieu où est déposé ce journal, et comme il ne se trouve point dans les papiers de Cheregato que j'ai vus, je ne puis dire autre chose, sinon que je ne suis pas obligé de croire mon adversaire, lorsqu'il produit un témoin que non-seulement je ne puis pas entendre de nouveau , mais dont la déposition n'est pas même authentiquement constatée. Quant à moi , je ne citerai pas un écrit qui ne soit dans mes mains et que je ne sois prêt à montrer , s'il le faut, ou duquel je ne puisse dire chez qui il se trouve.

4. Mais quel qu'ait été ce journal, j'avance deux propositions : la première, c'est qu'entre les choses que Soave en a tirées , il y en a beaucoup de fausses. La deuxième , c'est que dans les cas où tout serait très-vrai , comme il y en a une partie de vraie en effet, les papes et le siège apostolique y trouveraient

(1) Celui-ci futThoiïiîis Gazzella de Gaéle, d'abord régent à Naples, puis principal ministre en Espagne, «t là ami de Paul IV. Il est fait de lui une longue mention par l'auteur de la Vie manuscrite de Paul qui est chez les messeigneurs R.irberini , au chap. IX et Cl au chap. X, livre 1. 'Peut-être portait-il deux noms, et s'appeiaii-il aussi Marcel; et c'est pour celle rais(Mi que Paul Jove rappelle ainsi.

la plus solide apologie dans le sujet qui nous occupe. Pour ce qui est des choses fausses , Soave raconte qu'Adrien penchait à décider comme pontileladoclrine qu'il avait professée comme docteur privé, savoir : qu'on reçoit le fruit des indulgences selon la mesure de la dévotion avec laquelle on accomplit l'œuvre prescrite : doctrine qui , disait-il , détruisait l'objection de Luther ainsi conçue : « Gomment pour un denier accorde-t-on une si grande indulgence , puisque chaque bonne œuvre peut venir d'une telle abondance de charité intérieure qu'elle mérite le pardon dans toute cette étendue? » Mais il ajoute que le cardinal Cajétan l'en détourna , en disant qu'il professait aussi la même opinion, mais qu'il l'avait insérée dans ses écrits de manière qu'il n'y avait que les hommes les plus éclairés qui pouvaient l'y découvrir ; que si Ton répandait et autorisait cette opinion, on courait risque de voir les personnes même instruites en conclure que la concession du pape ne servait de rien, mais qu'on devait tout attribuer à la qualité de l'œuvre ; ce qui éteindrait tout zèle pour gagner les indulgences, et tout respect pour l'autorité pontificale.

5. Or ce récit diffère beaucoup de ce qu'on lit dans les auteurs précités ; car Adrien commentant le quatrième livre des Sentences, où, traitant du quatrième sacrement, il disserte sur le pouvoir des clefs, au paragraphe qui commence par ces mots : Ex his omnibus, pense, à la vérité, que l'indulgence n'a d'effet que selon la mesure de la convenance qu'il peut y avoir à l'accorder pour une telle œuvre; mais ni lui, ni aucun autre scolastique, n'a jamais pensé que la mesure de celte convenance fût simplement restreinte à l'effet qu'obtiendrait de Dieu cette œuvre par ellemême, séparément de la concession de l'indulgence. Or cependant il faudrait aller jusque-là pour démontrer l'inutilité de la concession du pape et arriver aux autres conséquences dont a parlé Soave. De même certainement que la dispense des vœux n'est pas bonne si elle n'est appuyée sur quelque raison légitime, et que cependant on ne conclut pas de là qu'elle n'a aucune utilité , parce qu'on n'exige pas pour la validité de cette dispense une raison assez forte pour dégager par elle-même de l'obligation du vœu ; de même aussi pour qu'un homme donne licitement ce qui lui appartient, ou pour qu'un ministre donne validement le bien de son maître, il faut une raison convenable; mais le défaut de celle raison ne doit pas faire conclure que cette donation est vaine; car la validité de la donation n'exige pas une raison tellement forte qu'elle seule eût sufû pour que le donataire eût droit à la chose sans la libre disposition du donateur ; autrement on confondrait la libéralité avec la justice, parce quïl est clair que la libéralité ellemême, ainsi que toute autre vertu, ne peut exercer ses actes sans raison sufûsante.

6. La théorie subtile qui s'est présentée sur cet article à l'esprit d Adrien, théorie qui d'un côté met à l'abri toutes les concessions

d'indulgences comme raisonnables , et de l'autre excite les fldèles à une dévotion spéciale dans les œuvres prescrites, se réduit à ceci : c'est que toute bonne œuvre peut venir d'un acte de charité de plus en plus parfait. Ainsi cette action extérieure , considérée comme faisant un même mérite avec la volonté intérieure d'où elle procède, peut toujours être telle, que le pontife, eu égard à cette action, accorderait raisonnablement les indulgences les plus étendues. De cette manière il n'y a jamais ni acte nul ni prodigalité dans les largesses du pape, lorsqu'il accorde des indulgences , quelque étendues qu'elles soient, pour une bonne œuvre, quelque petite qu'elle soit ; car son intention est de ne les accorder qu'autant que cette bonne œuvre est faite avec une charité sufûsante pour fournir une raison convenable de cette concession. Et si la charité n'atteint pas ce degré, le pape a intention d'accorder seulement une portion d'indulgence égale à ce qui peut être sagement accordé pour l'action faite de cette manière. Ainsi, d'un côté, les ûdèles sont assurés de retirer quelque faveur de l'indulgence lorsqu'étant en état de grâce ils accomplissent l'œuvre qui leur est prescrite ; et d'un autre côté ils sont excités à faire cette œuvre avec plus de perfection afln d'en retirer plus de fruit. Outre cela , comme ils ne peuvent jamais arrivera la certitude d'avoir accompli les œuvres avec une dévotion suffisante pour gagner l'indulgence plénière, ils sont portés à ne jamais omettre de nouvelles œuvres satisfacloires et à se procurer continuellement le secours d'indulgences toujours nouvelles.

7. Cette opinion, non moins ingénieuse que fondée en raison , fut puissamment confirmée par le même Adrien à l'aide de la constitution de Boniface VIH lors de la publication, ou si l'on veut, lors de l'institution de l'année sainte. Là le pape exhorte les fidèles à accomplir, les œuvres prescrites avec la plus grande dévotion , afin d'obtenir plus pleinement et plus elficacement le bienfait des indulgences. Ainsi, conclut Adrien, on peut obtenir ce bienfait à différents degrés; et celui qui fait mieux l'œuvre prescrite, . l'obtient plus pleinement.

8. Or que chacun examine si cette opinion est, je ne dis pas pour les savants (comme Soave prétend que Cajétan l'affirmait), mais même pour les esprits les plus ordinaires, une raison de conclure que la concession du pape ne sert de rien, et qu'on doit tout attribuer à la qualité de l'œuvre, et si cela peut éteindre tout zèle pour gagner les indulgences et tout respect pour l'autorité pontificale. Ce zèle serait biesi plutôt éteint s'ils étaient fermement convaincus du contraire, c'est-àdire s'ils savaient qu'ils obtiennent la plénitude de l'indulgence en faisant d'une manière quelconque l'œuvre enjointe : car ils ne s'empresseraient pas avec tant d'ardeur de gagner continuellement de nouvelles indulgences ; et afin de les obtenir, celui qui a une médaille enrichie des plus amples bénédictions ne se donnerait pas la peine de faire de

longs pèlerinages et d*aulres œuvres gênan- venu dans les conseils qui furent tenus làtes. De même, comment sera-ce détruire tout dessus avec le pontife. respect pour l'autorité pontificale que de dire 12. Cajétan, dans le tome premier des Opuque le pontife peut bien, pour certaines rai- seules, au traité neuvième de Causis induisons, distribuer les trésors spirituels de l'E- gentiœ, et au quinzième, dédié au cardinal glise, mais qu'il ne peut sans raison les pro- Jules de Médicis, chap. 8, enseigne que l'indiguer? Est-ce qu'une doctrine analogue à dulgence ne vaut qu'autant qu'il est raisoncelle-ci détruit tout le poids de l'autorité pon- nabie de l'attacher aux œuvres de piété qui tificale dans la dispense des vœux? le dé- sont prescrites dans la concession. Il dit cela truit-elle entièrement dans la disposition des et plusieurs fois en termes si clairs, que je ne biens temporels? Détruit-elle tout le poids pourrais en trouver de plus significatifs dans de l'autorité qu'ont tous les ministres, même aucun vocabulaire. 11 y ajoute l'exemple que les plus haut placés, pour distribuer les biens nous avons nous-mêmes apporté précédemde leurs maîtres, et les prélats réguliers pour ment concernant la dispense des vœux, et dispenser de la règle? donne la comparaison des biens temporels, 9. Quels étaient donc enfin ces mystères moins précieux toutefois que les trésors spideCérès qu'on devait et qu'on pouvait si bien rituels. C'est pourquoi il n'est pas vraisemcacher au peuple ? Est-ce que celte opinion blable, dit Cajétan, que ceux-là aient été n'avait pas été enseignée parmi les scolasti- confiés à l'administration du pontife avec ques par saint Bonaventure, par Richard, plus de circonspection que ceux-ci. Si donc par Gabriel, par Majoret, par Jean Gerson ; il ne peut prodiguer les premiers, il ne pourra parmi les canonistes, par le pape Innocent et non plus prodiguer les seconds.

en interrogeant là-dessus un confesseur tout regarde les bénéfices ecclésiastiques. Par rap-

ordinaire, n'aurait pas pu l'apprendre de sa port à ces bénéfices, dit-il, si le pape agissait

bouche? Il ne suffît pas de répondre qu'on sans le discernement convenable, la disposi-

lui aurait présenté ce point comme une opi- lion serait bien illicite, mais elle serait valide

parce qi

peuple la confiance et l'estime pour les indul- mise hors de doute pour la sécurité des fidèles

gences. et pour la tranquillité de l'Eglise.

10. Ce n'était donc pas pour une raison H. La deuxième regarde les biens tem-

aussi absurde que celle qui est attribuée par porels du siège apostolique. Cette distribu-

Soave à Cajétan, théologien doué de tant de tion, lors même qu'elle n'est pas raisonnable,

perspicacité, mais pour uue autre considéra- obtient néanmoins son effet extérieur: car

soutenues par un grand nombre des princi- sférer le droit de propriété et le domaine :

paux scolastiques , comme l'était l'opinion ainsi le possesseur ne devient pas le vrai

contraire. Et pour détruire l'objection de Lu- maître de ces biens.

ther ci-dessus mentionnée, il ne fallait pas de 15. La troisième, poursuit-il, a lieu dans

grands frais de paroles : il suffisait de lui les dispenses des vœux et dans les indul-

dire que si cette opinion qui donne plus d'é- gences. Comme ce ne sont pas des matières

tendue et d'efficacité aux indulgences ne sa- corporelles, le pape n'en a pas la manutention

tisfaisait pas son esprit, il pouvait embrasser extérieure, comme il a celle des biens lem-

celle-ci qui leur en donne moins, sans im- porels. Ainsi la dispensation de ces choses ,

prouver la doctrine générale de l'Eglise par quand elle est raisonnable, n'a aucune effi-

une objection qui n'a point de force généra- cacité ni de fait ni de droit. 11 ajoute que

de Soave, dans laquelle il nous représente présumer dans les cas particuliers, parce que Cajétan comme ayant avoué qu'il avait en- la présomption est toujours favorable à la seigné cette opinion, mais avec tant d'obscu- validité de l'acte, et à celui qui Ta fait, quand r'ilé que les hommes les plus éclairés pourraient il est revêtu d'un pouvoir légitime. à peine la trouver dans ses paroles. Je suis IQ. Or je voudrais savoir si ce langage , porté à croire que cet homme, dont l'esprit traduit presque de mot à mot, d'après le texte était directement opposé à celui de Cajétan de Cajétan, est un langage algébrique qui (celui-ci était trop métaphysique, et celui-là n'est compris que par les hommes les plus ne l'était pas du tout), a lu avec impatience éclairés. Bien plus, voyons s'il témoigne vouses deux petits traités, et qu'ayant trouvé de loir sur ce point envelopper d'énigmes son l'obscurité dans un point dont nous parle- opinion, ou plutôt instruire clairement les rons bientôt, il a cru en voir dans tout le fidèles. Il commence le huitième chapitre préreste, et il a feint que Tauteur en était con- cité précisément en ces termes : Bien que quel-

ques-uns puissent trouver qu'il est téméraire de et en celui de Pâques ou de toute autre fë(e

répondre à la question proposée; cependant dans laquelle le pontife a coutume de donner

il sera bon, en jn^enant la raison pour guide , une bénédiction solennelle au peuple qui y

d'exposer ce qu'il faut penser là-dessus ; car il est rassemblé ; néanmoins il y a une raison

est nécessaire de défendre renseignement de spéciale d'accorder pour ces œuvres une in-

VEglise en tantqu'il est vrai et de nourrir en dulgence plénière dans une année et dans

même temps les fidèles du pain de Vintelligence.

17. L'otscurité de Cajétan se trouve ailleurs, mais dans une assertion qui tend à

un jour déterminés dans lesquels, en faisant ces actions, les chrétiens font une profession générale concernant l'unité de l'Eglise et concernant l'honneur qu'ils rendent au pon-

rehausser, non à déprécier la valeur des in- tife romain comme au vicaire de Jésus-Christ;

dulgences. Il ajoute donc qu'ici cause suffisanté ne signifie pas cause suffisante pour obtenir l'indulgence, mais bien pour l'accorder : manière de s'exprimer qui demande un lecteur intelligent, et qui signifie ce que nous avons largement expliqué il y a un instant, c'est-à-dire, que, pour accorder validement l'indulgence il n'est pas nécessaire qu'il y ait dans la bonne œuvre un mérite suffisant par lui-même pour obtenir de Dieu la rémission de telle peine, mais seulement assez de mérite pour que telle largesse du pontife ne soit pas une prodigalité imprudente ; en sorte que la raison requise pour la validité des indulgences n'est pas une raison qui suffise immédiatement pour acquérir ce bienfait, mais une raison suffisante par elle-même pour obtenir de la libéralité d'un sage dispensateur la concession de ce bienfait. C'est en cela précisément que diffèrent entre elles la justice et la libéralité ; car le titre qui engage à donner par justice, comme par exemple, la vente à donner le prix, l'ouvrage à donner le salaire, est un titre qui suffit par lui-même pour obtenir la chose, parce qu'il ne dépend pas dans son effet de la libre faveur d'aulrui ; mais le titre qui engage à donner par libéralité, comme, par exemple , la vertu ou le besoin de celui auquel on donne, ne suffit pas im-

ainsi comme nous ne pouvons connaître dans chaque cas la fin et l'utilité particulière de l'Eglise, que se propose le pontife dans les œuvres prescrites pour gagner les indulgences, ce serait dans nous une témérité de conclure du peu d'importance des actions à la nullité des indulgences.

Maintenant chacun examinera si ces opinions étaient telles, que, venant à être publiées , elles exposassent tes personnes , même instruites, au danger de conclure que les concessions du pape ne servaient de rien, et étaient capables cVéteindre tout zèle pour gagner les indulgences et de ruiner tout respect pour l'autorité pontificale.

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