CHAPITRE IX
Mort d'Adrien VI : Clément VII lui succède.
1. Adrien fut enlevé de ce monde fort peu de temps après, c'est-à-dire le Vp de septembre {non le 13, comme le dit Soave), à peine une année après son avènement au trône pontifical. Il fut excellent prêtre, et en vérité médiocre pontife. Mais dans l'opinion du peuple, qui juge toujours d'après les événements, les mauvais succès le placèrent au dessous du médiocre. Lorsque les cardinaux rélevèrent sur le trône, ils l'estimèrent au delà de son mérite; pendant qu'il l'occupa, la cour le haït aussi au delà de ses torts, et quand la mort l'en fît descendre, le vulgaire laccusa au delà de la vérité. L'économie dont il usa dans l'intérêt public lui attira 1 imputation odieuse d'avarice et de penchant a thésauriser ; mais à sa mort il fut purgé de cette accusation par l'inspection même des cameners, qui ne trouvèrent pas mille écus dans sa cassette.
2. La manière dont il avait gouverné Wamt les voies à Télévalion du cardinal
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Jules de Médicis {Voyez Paul Jove et les conclaves relatifs à cette élection). Celui-ci on effet, après la mort de Léon, avait trouvé un obstacle dans la haine qu'on avait contre le dernier pouvoir et dans l'opinion préconçue qu'il suivrait dans son gouvernement la marche de son prédécesseur, lequel, à ce qu'on croyait, s'était laissé diriger par ses conseils; mais alors la haine fut changée en compassion, et la prévision d'un pontificat semblable à celui de son cousin, loin de lui nuire, lui devint favorable. Pour bien comprendre ceci, il faut savoir que dans les commencements on avait cherché ( Lettre d'Adrien VI à Varchevéque deCosenza,du i^mai 1522, parmi les manuscrits des sieurs Barherini) à rendre suspect au pontife absent ce même Jules de Mé iicis comme dévoué au parti des Français. Ensuite, qijand Adri n fut arrivé à Rome, et qu'il trouva moins qut- rien, c'est-à-dire des dettes et point d'argent, il prêta facilement i'oreilh» aux soupçons que lui suggéra adroitement le cardinal Soderini, ennemi de Médicis ; il se laissa perhu ider que le cardinal Jules avait détourné pour luimême les trésors que la chambre avait dépensés sous le gouvernement de Léon ; de sorte que Jules vivait retiré à Florence, et peu agréable au pape. M.îis la fortutfe vint le favoriser; et voici comment : on avait enlevé à un mrssager de Soderini quelques lettres en chiffres, mais faciles à déchiffrer, dans lesquelles il écrivait au roi de France des choses capables de porter un grand préjudice à l'empereur et au pape. Ces lettres tombèrent au pouvoir du cardinal de Médicis, qui les fit voir au pape par l'entremise de l'ambassadeur impérial. Ces lettres produisirent effet. Le pape fît emprisonner Soderini, et l'ayant reconnu pour un traître, il cessa de croire à ses méchantes délations. Ainsi le cardinal de Médicis fut rappelé : la haine conçue contre lui étant dès lors éteinte, et l'allure du gouvernement actuel augmentant sa réputation, il fut accueilli par le peuple avec les plus grands applaudissements, et il vit venir au-devant de lui le duc d'Urbin lui-même, ainsi que d'autres personnages illustres qui avaient été maltraités par Léon X, Or comme c'est l'ordinaire des sujets de désirer un gouvernement opposé à celui qu'ils ont, parce qu'on estime toujours plus grand le mal actuel que le mal passé ou à venir, tous les regrets, tous les vœux étaient pour la politesse, la magnificence, l'habileté, la douceur de Léon. Outre toutes ces qualités, on aimait dans Jules plus de gravité dans les pensées et moins de passion pour les plaisirs. Sa jeunesse, qui lui avait nui dans le conclave précédent, le favorisait alors, parce que les cardinaux sentaient par expérience les dangers et les inconvénients d'un ponUificat d'aussi peu de durée.
3. Mais s'il faut en croire ce que je trouve dans quelques relations manuscrites de ces événements, rien ne contribua plus à son élévalionque la modération qu'il fit paraître en se résignant volontiers à n'être point promu. Voici comme la chose se passa : le car-
^719 HISTOIRE Dl] COiNClLE DE TRENTE. ' 72Ô
dinal Pompée Colonne, chef principal de un cœur qui prendrait l'épouvante à la seule
ceux qui lui étaient opposés, n'avait pu ob- vue d'armes en peinture. Je ne dirai pas que
tenir des anciens, presque tous portés pour la légitimité de Clément avait été prouvée
les Français, de porter le cardinalJacobatius, par un acte de mariage clandestin contracté
T>arre au'ils disaient qu'il était attaché à l'em- entre son père Julien et sa mère Fioreila,
de Jésus-Christ? Ay^
cardinal de Médicis, il le pria de proposer une sentence pontificale ; mais, comme Soave
quelqu'un des jeunes cardinaux de son p.irli. l'avoue lui-même, aucune loi n'exige pour !a
Jules lui en proposa sur-lo-champ deux ou validité de l'élection du pape la légitimité de
trois sans faire mention de lui-même. Co- sa naissance. Ainsi il n'y avait pas de raison
lonne lui répartit : Et que faites-vous de de craindre qu'un concile composé , non
vows-mewe? L'autre répliqua qu'au milieu de d'hommes vulgaires, mais d'hommes in-
si vives oppositions il ne voulait plus rien struils, pût seulement élever une objection si
dire pour son avancement. Cette modestie mal fondée.
lui gagna si bien le cœur de Pompée, que 3. L'autre raison particulière que donne
sur-le-champ il réunit en sa faveur le nom- Soave, c'est que Clément monta au pontifi-
bre de voix suffisantes pour le faire pape, cat par la simonie, et que le cardinal Pompée
Ainsi voit-on quelquefois qu'on obtient plus Colonne pouvait bien en produire des preu-
aisément les dignités en attendant qu'elles ves. Ainsi, dit-il, comme la bulle de Jules II
arrivent qu'en courant après tlies. Pour don- rend nulles de pareilles élections, lors même
ncr à ceux qui lui étaient opposés une ga- qu'elles seraient approuvées par un consen-
rantie de la bonté qu'ils trouveraient en lui, tement subséquent, il craignait que dans un
il fut bien aise de prendre le nom de Clé- concile on ne déclarât nulle sa promotion,
ment VII. ^* Nul homme raisonnable ne voudrailcon-
damner qui que ce soit à perdre trois sous,
CHAPllKL A. ggj^g avoir une preuve suffisante de son tort :
Sentiments du nouveau pontife par rapport à et il serait possible qu'on se décidât si facile-
la convocation du concile. — Légation du ment à priver un pape de sa réputation sur
cardinal Campège auprès d'une autre diète la simple allégation d'un crime énorme, et
de Nuremberg. sans autre preuve qu'une rumeur confuse et
populaire? Si l'on admet c<ila, on ne pourra 1. C'est le bruit commun que Clément n'é- faire aucun cas de la réputation, parce que tait pas disposé à convoquer un concile, ce sera un bien que toute langue téméraire comme l'avait demandé, pour apaiser les pourra nous enlever. De plus dans le cas troubles de la religion en Allemagne, la diète présent, non-seulement l'accusation est déde Nuremberg. Soave, qui embrasse toujours nuée de preuves, mais elle est convaincue les 0{)inions bs pius défavorables aux pon- de fausseté. Si Clément s'était senti coupatifes, apporte ^diverses nuisons de celte repu- ble de ce crime, aurail-il, malgré sa timidité gnance. Il indique d'abord deux raisons spé- naturelle, osé par les offenses les plus sensiciales qui ne regardaient que l'intérêt per- blés (comme nous le rapporterons en détail sonnel de Clément, et une raison générale dans la suite) provoquer le cardinal Pompée qui touchait aux intérêts de la papauté elle- aie dénoncer ? Et si celui-ci avait pu alléguer même. L'une des raisons spéciales est que cette raison, croyons-nous qu'il ne s'en sele pontife savait bien que sa naissance, dont rait pas servi pour colorer sa désobéissance on avait prouvé la légitimité en justice du au monitoire de Clément, la guerre qu'il soutemps de Léon pour l'élever au cardinalat, tint contre ce pape, le mépris qu'il fit de la n'était réellement pas légitime : ce qui lui sentence pontificale par laquelle il fut privé faisait craindre que dans le concile on ne fît du cardinalat, la prise de Rome et la caplivaloir ce défaut pour infirmer la validité de vite du pontife dont il fui la cause? N'aurait-il son éle'^tion au pontifical. J'ai déclaré ail- pas communiqué une arme si puissante à leurs (dans Vintroduction) que n'ayant pas lu l'empereur lorsque celui-ci, irrité par la conde mes propres yeux dans la pensée de Clé- duiteet par les lettres de Clément, lui réponment et des autres papes quand ils ont mon- dit sur le ton du ressentiment et de la menace, tré de l'éloignement pour la convocation du ainsi que nous le rapporterons bientôt? concile, je ne saurais dire avec certitude ce Parmi tant d'attaques hostiles, jamais on qui les retenait. J'ai aussi avertîmes lecteurs n'entendit refuser à Clément, excep'é peutque je n'ignore pas que dans les affaires de être dans quelques conversations parliculic- Irès-grande importance toute ombre paraît res, le nom et l'autorité de légitime pontife; quelquefois un géant. C'est pourquoi j'exa- et néanmoins pour les lui refus» r, il n'était minerai ici les dangers dont parle Soave, pas besoin qu'un concile le dégradât, si selon la mesure réelle de ces dangers, et non d'ailleurs il y avait eu lieu d'appliquer la selon la mesure imaginaire quepouvait seule constitution de Jules 11; en effet cette s'en former une défiance qui eût été portée constitution ne condamne pas le simoniaque jusqu'au délire. à être privé par sentence de la dignité ponti- 2. Commençant par le premier danger que ficale, ce qu'aucune loi humaine ne peut faire, nous venons de signaler, je dis que la crainte parce que jamais la loi par elle-même ne lie d'un pareil danger ne pouvait naître que dan» le souverain : mais cette constitution rcDtl
LIVUE
l'élection nulle et empêche que l'élu devienne un vrai pontife, ordonnant de passer à une nouvelle élection, sans qu'il intervienne auparavant aucune sentence qui déclare qu'il y a eu crime de simonie.
5. Je trouve bien que l'un des princes ossayadereprésenterau pontife lesd^sngers dont pouvait le menacer un <oncile {Fin d'une lettre de Gilbert à Lang, nonce en Angleterre, dans le tome II des Lettrées des princes). Et il voulait ainsi se l'attacher par la crainte que les autres princes, à force d'instances et sous couleur de nécessité pu[)lique, ne lui arrachassent une bulle de convocation ; mais je trouve aussi qu'il leur fut répondu par son ordre avec cette franchise qui d'ordinaire caractérise l'innocence.
! Soave ajoute qu'outre ces deux raisons particulières Clément, même avant d'être pontife, redoutait dansées circonstances le concile comme dangereux au pontificat, disant que les conciles sont utiles en toute autre occasion que lorsqu'il s'agit du pouvoir à\i pape. Mais comment pouvait-il parler ainsi sans restriction et à propos des controverses qui s'agitaient alors touchant Taulorité pontificale, c'est-à-dire à propos des controverses qu'on soutenait contre Luther, puisque les trois derniers conciles de Constance, de Florence et d(* Latran avaient si puissamment affermi cette autorité, que le premier de ces conciles par les décisions qu'il avait portées, alors précisément qu'il n'y avait aucun pape, était devenu pour les catholiques le rempart le plus inexpugnable contre Luther?
6. Il est bien vrai qu'en différents temps Clément témoigna quelque crainte que le concile étant une fois ouvert, bien que dans un autre but, des esprits inquiets ne fissent revivre la question importune de la supériorité entre le concile et le pape, aux risques d'exciter un nouveau schisme, au lieu d'anéantir celui qui existait déjà : mais il prit soin de parer à ce danger en réglant auparavant avec l'empereur les articles qu'on devait y discuter, comme nous le marquerons plus bas.
7. Ainsi les raisons qui engageaient Clément à éviter le concile étaient, premièrement les considérations et les craintes que nous ayons indiquées dans le dixième chapitre de lintroduclion ;secondementla certitude qu'on ne pouvait réaliser ce projet pendant que la guerre était allumée entre les plus grandes puissances de la chrétienté, puisqu'il fallait pouvoir réunir les prélats de ces divers royaumes : enfin la nature des conditions sous lesquelles on vouiaitle concile, etqui, comme il le voyait parfaitement, ne tendaient qu'à donner satisfaction aux luthériens, ce qui revenait à dire qu'on voulait un concile devant lequel le pape devait cesser d'être pape et devenir un simple évêque, contre l'institution de Jésus-Christ et pour la ruine de l'Kglise.
8. n résolut donc avant tout d'envoyer un ncnce vers la nouvelle diète, qui fui tenue à Nuremberg, treize mois après la précédente.
Et pour commencer à disposer avec soin les esprits, il envoya, quelque temps à l'avance. Jérôme Rorario, son camérier {Au mois de di'cembre de l'an 1523, dans les brefs manu scnts de Clément), le chargeant d'une lettre de créance pour le duc de Saxe, lettre qui par erreur, porte le nom d'Adrien dans le deuxième volume des OEuvres de Luther, et sur laquelle Sleidan s'est aussi trompé. Clément y disait qu'il se réjouissait d'apprendre que le prince saxon assisterait à celte assemblee. Il témoignait faire fond sur sa piété. Il 1 informait qu'il enverrait un nonre, s'en rapportant pour le reste à l'expr.sé qu'en ferait Rorario {Dans le 2' tome de Luther, à la fin). Depuis il changea de sentiment, et il pensa qu'une affaire aussi importante ne demandait pas moins que l'^jut >raé d'un légat. Il informa de ce changement Frédéric, par un autre bref {Le il janvier iM^, comme il courte par les brefs manascrits ci' es dam la relation de Contelori). Il ehoisil pour celle lég'-fion et envoya Laurent Campège , qui, d'.-bord auditeur de rôle, avait ensuite rempli au nom de Léon X, les fonctions de la nonciature auprès de l'empereur Maximilit^n. Depuis il avait été promu au cardinalat et avait elé employé par ie même pontife dans la légation d'Angielerre. Enfin Clément l'avait décoré de la mitre et lui avait donné le sié^^e épiscopal de Bologne, sa patrie. Il le jugea donc propre à cet emploi, et par sa science, et par son expérience dans les négociations et par la connaissance qu'il avait des affaires et des esprits des Allemands. Autant que je puis le savoir , ses instructions portaient que l'écrit contenant les cent griefs n'ayant pas été remis au nonce, comme nous l'avons dit, mais envoyé après son départ au pontife, qui était mort à peu d'intervalle de là, il feignît de ne pas laisser voir qu'il eût été reçu comme au nom des princes, afin de leur donner plus de facilité de rétracter ces demandes indiscrètes; car on y parlait continuellement en termes outrageants pour les ecclésiastiques en général et pour la cour romaine en particulier, et l'on y demandait comme moyens de satisfaction des choses qui dépouillaient absolument l'ordre clérical de toute la liberté que Dieu et l'Eglise avaient établie et qu'un si grand nombre de princes avaient affermie par leurs pieuses lois. En effet on voulait que le clergé fût soumis aux mêmes lois pénales que les laïques; et cependant parmi les laïques eux-mêmes la différence des rangs établit une disparité de privilèges, tant pour les exemptions que pour les (bâtiments : d'oùon doit conclure qu'il est contre toute raison que la milice de Jésus-Christ soit dans les sociétés une classe dépouillée de privilèges et assimilée au simple peuple. Outre cela on demandait la suppression de toute défense concernant la distinction des viandes dans les jours consacrés à la pénitence, comme si les lois qui élablissent vav^ diffén-nce, quant à leur usage, étaient opp^X sées à la conassion libre et iudiOérenle que Dieu nous en a faite. Or chacun voit combien ces prétentions sont contraires aux Ira-
Tâ5
nîSTOIRE DU COiNGlLE DE TRENTE.
(lilionsapostoliqnoe et à I;i doctrine des saints. 9. Mais comme on ne pouvait prétexter l'avoir ignoré cette pièce, puisqu'elle avait élé imprimée, il fut prescrit au légat d'en parler comme d'une chose que le pape n'avait apprise que par des renseignements privés, de montrer l'inconvenance [de pareilles demandes, et, du reste, d'otïrir de réformer dans le clergé les abus qui scandalisaient le peuple et qui donnaient à Luther le moyen de séduire les orthodoxes en leur faisant avaler le poison de ses fausses doctrines, mêlé à des censures trop bien fondées. Enfin il devait ne rien épargner pour obtenir l'exécution du ban impérial.
10. Le but du légat et celui d'une grande partie des membres de l'assemblée étaient tout différents : c'est pourquoi ils ne pouvaient s'entendre dans les moyens. En effet l'un était tout appliqué à conserver l'unité de la religion et la prééminence de son chef; les autres, au contraire, ne pensaient pour la plupart qu'à une es} èce de simonie, voulant vendre au pape le recouvrement des âmes au prix des revenus et des juridictions enlevées à l'Eglise ; et dans cette vue ils employaient tous leurs efforts pour qu'on fît droit aux cent griofs. Il leur semblait que le temps était venu où ils pouvaient y contraindre le pape, s'il voulait ne pas perdre l'Allemagne et les empêcher eux-mêmes de recourir à cette pleine et entière liberté à laquelle les appelait Luthrr.
11. Le cardinal ne s'en tint pas au discours public, et il ne manqua pas, dans les entretiens particuliers, de montrer aux princes que les demandes qu ils faisaient étaient injustes de leur part, et que toutes sortes de raisons, soit divines, soit humaines, interdisaient l'espoir de jamais obtenir que le pape y donnât son assentiment; que l'injustice était manifeste, puisqu'ils voulaient changer un état de choses qui avait existé paisiblement en Allemagne pendant un grand nombre de siècles et qui subsistait dans toutes les autres contrées catholiques: d'autant plus qu'ils ne demandaient pas seulement à être délivrés de quelque charge accidentelle et excessive, mais qu'ils voulaient encore supprimer les principaux droits dont jouissait le pape en vertu de lois très-anciennes ou en vertu des donations et des libéralités de leurs propres ancêtres ; que, par conséquent, si tout homme qui vient inquiéter les anciens et pacifiques possesseurs d'un domaine, s'attire le nom odieux de perturbateur du repos public, à bien plus forte raison, cette qualification est-elle méritée par celui qui trouble dans
point de vue de l'intérêt, ni sous celui de la charité, supposé même que le pape se vît réduit à l'une de ces deux aliernatives, ou de perdre tout à fait une grande partie de l'Allemagne, ou d'y abandonner les droits en question. Non pas d'abord sous le point do vue de l'intérêt; et il leur faisait voir comment un pareil abandon obligerait le pape à en faire autant dans les autres Etats catholiques, en sorte qu'il perdrait beaucoup plus par ce sacrifice volontaire d'une si grande portion de ses droits en Allemagne, que si, dans ces mêmes centrées, il n'en était dé-^ pouillé qu'en cédant à la force. Le pape non plus ne pourrait jamais s'y déterminer sous le point de vue de la charité: ce serait vouloir acheter le salut de cette partie de son troupeau à tout prix, même par la plus grande injustice; et certes, par là, au lieu de gagner des âmes, il en perdrait un bien plus grand nombre. La raison en était claire : d'une part, on ne devait guère compter sur ceux qui, pour être fidèles à Jésus-Christ, exigea'ent impérieusement des concessions si intéressées et si exorbitantes : ceux qui veulent faire ce trafic de la religion agissent toujours en vue de leur intérêt; ainsi, après avoir arraché quelques concessions qui ne leur étaient pas dues, ils ne deviendraient que plus importuns pour en obtenir de nouvelles. D'autre part, €es concessions abattraient le courage el éteindraient le zèle de tout l'ordre ecclésiastique, l'unique rempart qui pût sauver la religion en Allemagne. Le légat montrait ensuite que c'était une erreur grossière de penser que le pape et les autres prélats, en défendant leurs prérogatives, se laissaient guider non par le zèle, mais par l'intérêt; qu'on pouvait bien plutôt supposer de l'intérêt dans ceux qui, au préjudice de leurs successeurs, négligeaient les droits de leur charge pour procurer leur propre avancement ou celui de leurs familles par la protection des grands, et c'est ce que feraient le pape et les évêques si, de connivence avec les princes, ils voulaient trahir la dignité dont ils avaient la garde. On loue, disait-il, tout citoyen qui défend les droits de sa patrie, tout sénateur qui soutient les statuts de son corps, toute personne publique qui ne veut pas laisser porter atteinte aux prérogatives de sa charge; or pourtant, dans toutes ces positions, les avantages qu'on revendique profitent en quelque manière même aux héritiers, et après tout on ne fait là que maintenir des dignités établies par des homn:cs. Et Ton blâmera comme intéressé un pontife et un ecclésiastique qui, méprisant les consi^ " ■ ns h ' 1 /--^i tA^Ak^.i
prerogi
leurs possessions les prélats ecclésiastiques ; dérations humaines, garde fidèlement le dépôt
puisqu'ils n'ont acquis ces biens ni par la des prérogatives dont il trouva sa charge en
ibrce des armes, ni par la violence, mais sous |
le bon plaisir des peuples el à des titres si point transmise à ses héritiers, et qui lui eia-
sainls et si vénérables. blie de Dieu quand il descendit sur la terre
12. Telles étaient les représentations qu'il pour sauver le monde ! Le légat n'oublia
faisait touchant l'injustice de ces demandes; point de faire valoir les raisons que nous
mais comme souvent on demande même ce avons rapportées dans le livre précédent, et
qui est injuste lorsqu'on espère l'obtenir, il dont Aléandre se servit à AVorms pour prou-
montrait aux princes qu'ils ne pouvaient ver combien le gouvernement pontifical, dans
^spérer d'obtenir ces concessions ni sous le la forme qu'il a aujourd'hui. "'^^^ "*''"
était utile soit
nu
pour 1 unité de la religion, soit pour la pro- autre diète, dans laquelle on ferait mûrement sperite civile des Etats chrétiens. examiner les cent griefs par de sages con-
13. Mais c'est le propre des hommes épris seillers , afin de pouvoir décider à quoi on :.es biens présents de compter pour peu de pourrait les réduire pour les rendre suppoiciiose les maux éloignés qui en résultent ; tables. H est clair par là qu'après avoir enainsi beaucoup de princes allemands ne con- tendu les raisons du légat, le corps de l'emsidérèrent pas que pour un faible gain qu'ils pire restait incertain et en suspens sur ces leraient au préjudice des ecclésiastiques, en demandes , et les réservait à une discussion s unissant a Luther, ils épuiseraient l'Aile- plus sérieuse et plus approfondie, magne par les guerres civiles, et attireraient 17. En quatrième lieu, on régla qu'en réellement sur leur commune patrie les mi- attendant, chaque prince ferait étudier par
seres qu avec tant d'exagérations et de cla- des hommes instruits les points de relii^ion
meurs ils faisaient dériver des privilèges de nouvellement controversés , afin de pouvoir
1 Eglise. Il est vrai qu'on remarquait dans les ensuite examiner dans la diète les livres de
autres assez de dispositions à maintenir la Luther, séparer le bon du mauvais, et déter-
religion catholique et à opprimer la secle miner ce qu'on devait écrire et ptêeher pro-
.utherienne (Lettre de Gilbert aux ambassa- visoirement jusqu'à ce qu'on assemblât le
deurs florentins en Espagne, du 22 décembre concile général , ce qui servirait également
152*, dans le deuxième tome des Lettres des à préparer les matières qui seraient traitées
princes); mais le duc de Saxe et les terres dans le concile.
libres, déjà enivrées de ce doux poison de la 18. Le légat (1), auquel on communiqua
licence, montraient une opiniâtreté invin- par écrit ces articles avant de les publier, ré-
cible. Ainsi ces derniers, parleurs artifices et pondit par un autre écrit dont voici la te-
leur opposition, empêchaient toutes les réso- neur : lutions salutaires. Il approuva le premier article relatif à
Lest pourquoi ils rejetèrent les sages lois l'exécution de i'édit de Worms. Quant au
que proposait le légat pour réformer le clergé second qui concernait le concile, il dit qu'on
et pour décharger le bas peuple de toutes re- ne pouvait l'assembler assez tôt pour que ce
devances exorbitantes en matière ecciésias- fût un remède appliqué à temps , parce que
tique, et ils firent, le 18 avril de l'an 1524, la convocation du concile présupposait la
un décret que rapportent Soave et son ami paix entre les princes chrétiens et leur con-
bleidan dans le quatrième livre, mais d'une sentement; mais que puisqu'on jugeait le
manière fort incomplète en ce qui tend à concile opportun, il prenait sur lui de le fciire
lavoriser la foi catholique et à justifier le assembler par le souverain pontife , et qu'il
^^Pr 1, . * ^^^^^ persuadé que Sa Sainteté, avec l'agré-
1*. 11 y est dit, en premier lieu, que l'em- ment de l'empereur et des autres princes , le pereur, absent, avait envoyé à cette diète, réunirait dans un délai convenable, pour agir en son nom, Jean Hannare, son 19. Relativement au quatrième article , il ambassadeur; que son instruction portait montra longuement l'inconvenance de faire que Sa Majesté avait la confiance que les à Spire cet examen sur des matières eccléordres de l'Empire auraient exécuté le ban siastiques , et parce que c'était remettre en impérial promulgué à Worms de leur con- question les articles déjà définis par l'Eglise, sentement, mais que l'empereur ayant appris et parce qu'il serait très-dangereux d'en quils en avaient négligé l'exécution, il en commettrele jugement à des personnes étranavait ete profondement affligé, et dans l'in- gères pour la plupart à la science ecclésiasteret gênerai de la chrétienté, et dans l'intérêt tique, et favorables, comme on le voyait particulier de 1 Allemagne ; qu'en consé- bien, à l'hérésie : or si par malheur ces perquence il les invitait de nouveau à se con- sonnes avaient le dessus , on ne pourrait lormerau décret; que, de leur côté, ils étaient dans la suite, sans beaucoup d'efforts, déconvenus et avaient arrêté de s'y conformer truire ce qui aurait été autorisé par cette de tout cœur et de tout leur pouvoir, ainsi assemblée; ensuite parce qu'il faudrait ou qu Ils reconnaissaient y être tenus en con- admettre indistinctement tout le monde, science; qu ils défendraient aussi à l'avenir même parmi le peuple, pour donner son senaux imprimeurs de reproduire les libelles dif- timent (et en cela quelle indignité et quelle lamatoires et de graver les images outra- confusion I) ou faire un choix : ce qui serait géantes. On voit par la que la disposition fort difficile, parce que méprisant déjà les K^nerale des seiffneurs nllpm,Tnds pf,Tif pnrnrp r.w./i^«o ^i.. ^^..nr^ «« a^. i'« — ^ i.,.-
lique; c'est l'esprit qui domine dans tout ce autres nations refuseraient de recevoir les
i^ 17 j 1- règles de la foi d'une asseioblée de l'Allo-
ii>. En second lieu le décret disait que le magne seule , réunie sans l'autorisation du
remède indispensable était que le pape con- souverain pontife : ce qui empênh-rait d'oh-
voquat le plus tôt possible un concile œcu- tenir r elte unité de l'Egiise, objvt de lous les
menique libre en Allemagne, comme ils assu- vœux. Il ajouta que si quelqu'un penj^ai?
raient qu on en était déjà convenu avec le que, dans une semblable réunion on pouvais
légat. ^ ' ^
16. En troisième lieu , on statuait que le (]) Ce qu'on raconte ici est comenu H:nis le livre
on?e novembre il serait tenu à Spire une des archives du Vatican, intitulé : 4cm WormafiTr.
laisser de côlé les points de foi pour s'occu- religion? Voici (1) l'expédient qu'on imagina :
s'adresser à lui, il mettrait ordre a tout. du moins à lui enlever toute autorité par 20. Quant aux cent griefs, il déclara qu'il leur absence. II devait, outre cela, faire une valait mieux, selon lui, que les ordres de protestation solennelle pour maintenir inl'Empire imitassent de cette ciffaire par leurs tacts les droits du pape; mais surtout il deambassadeurs avec le pontife, duquel ils ob- vait tâcher de faire interdire cet examen par tiendraient plus qu'ils ne pensaient; mais l'empereur, qui , s'il ne pouvait réussir auque s'ils voulaient la traiter avec lui, ils de- trement, pouvait différer celte assemblée en
comment ré-
pour régie i nonneieie ei la uieiiseanre, a ptmuicaici uicic luuciiani la demande d'un
corriger, à changer, à diminuer, cà supprimer concile et le redressement des griefs ? On
et à réformer toutes choses, selon que la pensa que, par rapport au premier chef, le
prudence conseillerait. légat devait dire, comme de lui-même, que le
21. Néanmoins, comme plusieurs ne trou- pontife désirait plus que personne le conciie
vaient pas satisfaisantes les mesures que pro- pour rétablir la juridiction ecclésiastique
posait le légat, on publia le décret dans la violée en tant de lieux et sur un si grand
forme que nous avons fait connaître; et le nombre de points; que néanmoins pour en
légat, craignant que les paroles du décret et venir là , il fallait deux préliminaires indis-
le fait de sa présence n'autorisassent à con- pensables : la paix dans la chrétienté, aussi
dure qu'il y avait donné une adhésion quel- bien que le consentement des princes à toutes
conque, déclara authentiquement que, pour les conditions, mais que c'était une affaire
ce qui concernait le concile et l'assemblée à régler avec Sa Sainteté ; que par rapport
qu'on devait tenir à Spire, il n'avait rien au second point, les principaux griefs avaient
promis ou approuvé autrement que ne portait son écrit.
22. Il notifia ensuite au pape le résultat de la diète; et comme il devait rester en Allemagne après qu'elle fut dissoute, et traiter avec chaque prince séparément touchant les articles du décret de clôture, il lui demanda
disparu avec la réforme du dernier concile de Latran , que le pape en avait prescrit l'exécution aussitôt qu'il avait été promu ; que pour ce qui concernait les autres poinis auxquels il était juste de remédier. Sa Sainteté y remédierait même avant le concile, ayant établi une congrégation spéciale pour cet objet. 26. La quatrième question était : si le pape devait encore traiter avec le duc de Saxe.
que
matière de religion un tribunal qui ne dépendait pas de lui. C'est pourquoi il choisit une congrégation à la quellepl soumit différentes questions relatives à cette affaire.
23. La première question avait pour objet les moyens d'obtenir l'exécution du décret deWorms ; à cet égard on jugea qu'il fallait faire les plus vives instances auprès de l'empereur, dont l'honneur et l'autorité étaient
là-dessus une commission particulière. Cette
détermination des princes allemands fit beau- , , . . »*,/ , , ,
coup de peine au souverain pontife ; il voyait La-dessus je vois qu Aleandre, dans un long
bien que de cette manière ils élevaient en discours qu il composa sur ces matières par
ordre du pontife, au departdeCampege, avait conseillé, puisque tous les avertissements étaient inutiles , de renoncer aux moyens de douceur, et d'en venir aux censures et à la privation de l'électorat. Mais on n'en fit rien, et peu de mois après le prince mourut.
2T. Quant aux autres points dont nous
avons parlé, le pape ne négligea aucuns
moyens de succès. Il s'apercevait bien que les
, j . rt? . » -t 1 princes séculiers le considéraient comme
engages dans cette affaire , et ensuite que le l'^nique (2) but de la fureur des luthériens et
pontife devait agir auprès des rois d Angle- qu'ainsi ils montraient moins d'empresse-
terre et de Portugal, pour qu il lissent adopter ryient à la réprimer , » .
ces mesures par les princ<^s et les villes de
rAll-emagne, menaçant même d'interdire le
commerce dans leurs Etats aux marchands
des pays rebelles , comme infectés d'hérésie.
Cette pensée vint du pontife lui-même : car,
outre le grand zèle de ces deux rois, il avait
en eux une confiance particulière , et leurs
bons offices n'éveillaient point la jalousie des
Allemands. Ces rois ne manquèrent pas de
s employer chaudement, mais sans menacer
d'interdire le commerce : ce qui aurait été
le remède héroïque contre la malignité des
humeurs.
2i, La seconde question était : comment
empêcher que dans la diète de Spire on n'examinât, conformément au décret, des points de
primer , parce qu'ils aimaient à faire sentir au pape qu'il avait besoin d'eux. Ainsi dans les rapports qu'il eut avec eux sur cette affaire, il leur déclarait qu'il était le premier et le plus ardent à lutter contre
(1) Los soins que se donna le pon li le dn ns celle .'ïlïaiic sont conlenns dans uno lellre de Gillxerl à Lang, nonce en Angleierre. Elle est dans lo second volume des Lettres des princes. On Irouve aussi un bref en forme de conseil là-dessns, adressé au roi d'Angleleire, en date du iC mai de Tan 1524, parmi les l)rel's reliés de Clcmenl VIII.
(2) C'est ce qu'on verra dans la lellre ciléc de Gilbcrl à Lang , et plus amplement dans rinstruclioii concernani les points qu'on devait présentera renipcrenr contre le décret de Nuremberg cX le concile illcgiiinic intin»é à Spire. Celte insiruction se irouvti dans le livre intitulé : AciaWormatiig,