CHAPITRE ÏV
Arrivée des légats à Trente, — Arrivé»
également des ambassadeurs de l'empereur ; ce qu'ils font. — Discours public de Vévê-^ que d'Arras au nom de l'empereur
1. Maintenant, après une digression un peu longue, mais non étrangère à notre sujet, il faut retourner un peu en arrière et reprcn-^ dre le récit de ce qui appartient plus directement à notre histoire, c'est-à-dire, qui concerne exclusivement le concile. Les légats, dont nous avons déjà donné les noms, reçurent la croix à Rome, le 20 octobre ; et comme ils ne pouvaient pas arrivera Trente le jour fixé {Lettre du cardinal Farnèse à Poggio , nonce en Espagne, du 3 novembre 1543), à cause du mauvais temps , et de la récente promotion de Moroqe , qui l'obligeait à se pourvoir de diverses choses , le pape envoya devant {i) Jean-Thomas c|e San Felice, évê-
(1) H fui envoyé le iZ septembre, comme on le voii p:ir la leilre préçiiée du cardinal Farnèse à Poggio; mais les brefs sont signés du 22 octobre, el ils lui furent envoyés Ib 28, CDiumc il paraît par une lettre de Dandlni h VéymWf
que de Gava, auquel il fut ordonné de rece- {Lettre du cardinal Farnèse à Poggioy du 3
voir, conjointement avec le cardinal de Trente novembre 1542) à Rome, aûn qu'ils fussent
les évêques qui arriveraient, et de faire les prêts à partir pour le concile : il laissa seu-
autres préparatifs. Les légats- arrivèrent en- lement aux deux monarques la faculté d'en
suite (Lettre du cardinal Farnèse à Poggio , retenir chacun deux à leur choix pour le ;
nonce en Espagne^ 9 décembre 1542) le 22 no- service de leurs royaumes. j
vembre; mais on n'y voyait pas venir d'évê- 4. En troisième lieu, Soave raconte que le
ques, sauf un petit nombre {Lettre du cardi- pape recommanda gà ces mêmes prélats, qui
nal Farnèse à Poggio , 14 février 1543) , qui lui étaient dévoués, de ne voyager qu'à de
venaient des contrées d'Allemagne les plus petites journées (1). Et cependant les faits
proches, ou ceux d'Italie que le pape avait prouvent le contraire, car ils y arrivèrent
pressés de partir. Ici, par le désir d'être mor- en peu de jours, comme on Ta vu plus haut,
dant, Soave n'est que menteur en plusieurs Mais voici la véritable cause qui empêcha le
points. nombreux concours des prélats : les Italiens
2. Premièrement il affirme qu'il fut enjoint elles Allemands, comme les plus voisins,
aux légats de ne procéder à aucun acte pu- voulaient, pour la plupart, attendre la nou-
blic tant qu'ils ne recevraient pas leurs in- velle du départ des plus éloignés; car lors-
structions, lesquelles leur seraient envoyées qu'ils en auraient avis, ils seraient encore à
en temps opportun. C'est là une chose très- temps d'arriver sans être prévenus par les
fausse, parce que leurs instructions leur fu- autres, ou seulement de peu dé jours ; et
rent remises en main propre avant leur dé- d'autre part, les Français et les Espagnols
part. 11 était dit, il est vrai, dans ces instruc- n'avaient pas reçu de leurs princes l'autori-
tions , comme nous l'avons rapporté , en en sation de se mettre en marche, François 1er
donnant la teneur, qu'ils n'ouvriraient le {Lettre du cardinal Farnèse à Poggio^ du27
ne pût les accuser de temporiser à dessein , sonne des opérations de la guerre; et s'il n'y et qu'il fût reconnu que tous les retards envoyait pas ses évêques, il en donnait pour provenaient de la négligence que mettraient raison les risques des passages, d'après à se réunir ceux qui étaient convoqués. l'exemple du désastre arrivé à Fregoso et à 3. Secondement Soave raconte que le pape Rincone. L'empereur, de son côté, excusait y envoya ceux qui lui étaient le plus dé- {Lettre du cardinal Farnèse à Poggio^ du voués. Si par les plus dévoués il entend les 13 mars 1543) les évêques ses sujets, par plus obéissants, il dit vrai, parce que le pape la crainte que ^ leur avait inspirée l'enine put disposer que de ceux-là; s'il entend prisonnement de l'archevêque de Valence, qu'ilchoisit à dessein ceux-là seulement, il soit que ce fût la vérité ou qu'ilvoulût enest auteur d'un mensonge effronté. Dans tou- gager le pape à réclamer énergîquement sa les les lettres du cardinal Farnèse aux non- liberté auprès du roi de France, ces en Espagne {particulièrement à Poggio , 5. Toutefois , comme il devait envoyer ses sous la date des 3 novembre , 14 février et 13 représentants à une diète convoquée à Numars) et en Allemagne, on trouve de conti- remberg, afln d'établir de nouveaux subsinuelles et chaleureuses exhortations pour des pour la guerre de Hongrie , et comme il exciter le zèle des évêques de ces contrées , destinait cette mission à Granvelle, son grand et pour obtenir de l'empereur qu'il stimulât chancelier, et à l'évêque d'Arras, son fils, il aussi ceux de Naples et de ses autres Etats , leur ordonna de comparaître à Trente en et qu'il engageât le roi de Portugal à pren- qualité de ses orateurs, et il leur adjoignit dre le même soin : d'autant qu'il avait contracté vers ce temps-là une nouvelle alliance t (1) Le Courayer aussi vient corroborer de son leavec ce prince, en acceptant une de ses fil- n^oignnge l'assertion que les evêq.ies dévoues au
I ' ., A^ tik;iî^«« r^^îrinû /l'TTcr.D paoc curcnt orclrc de ne se rendre au concile qu à
les pour épouse de Philippe , prince d Espa- ^/^.^^^ .^^^^.^^ ^ ^^ j, ^^^ ^^^^ ^^ ^^, ,^^ ^^ ^^ ^J,^,„
gne, avec une riche dot, qui lui servît pour ^^^^^^ ^^ mensonge son ami Soave. Il cite jusqu'à
subvenir aux besoins de la guerre. Le zèle ^i^ux lois une petite invention d'Adriani,qui a écrit en
du pape s'enflamma même à tel point qu'il effet que « le pape y avait envoyé quelques-uns de
alla jusqu'à adresser à l'empereur d'amères « ses prélats les plus dévoués, en recommandant aux
doléances à cause de sa froideur ; et il en- « autres qu'ils eussent à s'y rendre à petites jour-
vova pour ce seul objet, en Allemagne, le « nées » Or ce récit, comme le remarque très-bien
baron Truxes (Lettre du cardinal Farnèse à (P- ^0^) Biionafede, déjà cité, doit ceriainemeni être
xr n ^ ^ An.^r.r,^.n rU, QA w^rti tcHu pour fabuIcux ; Car II cst-cc pas cliosc impossiblc
Verallo, nonce en Allemagne, du 26 mai ^^^^^ l'impudence et la puérilité jusqu'à
1543) , dont nous aurons bientôt occasion de ^^^j,.^ ^ \^voni\t aux évêques non dévoués de ne ve-(
parler, avec des brefs qu il devait présenter „|p ^^ concile que tout à leur aise. D'ailleurs chacun i
aux prélats de ce pays, afin de les mettre en pe^-t voir que les évêques dévoués dont parle Adriani
mouvement. Or, il ne montrait pas moins soist bien différents de ceux dont parle Soave , parce
d'ardeur à stimuler [Lettre précitée adressée que ces derniers devaient cheminer leuiemeni, el
à Poqaio , sous la date du 14 février) le ceux là aller au galop pour se distinguer des évêques
roi de France ; et , en outre, il enjoi- non dévoués. Cette légende d'Ajirian. egaler^^^^^^^^
%mi à tous les cardinaux de se rendre ^«bujeu^ et inopportune, nest donc .ci daucmi
«OUI UVRK CINQUIEME
pour collègues Jean-Fernandès Manrique , marquis d'Aguilar, son ambassadeur auprès du pape, et Diego Mendoza, qui exerçait les mêmes fonctions à Venise. Il leur conféra le pouvoir d'exercer dans le concile, ou tous en commun, ou chacun à part soi, tous les droits qui lui appartenaient, soit comme empereur, soit comme souverain de ses Etats héréditaires. Les deux Granvelle (1) et Mendoza (car pour le marquis d'Aguilar, il ne quitta pas son ambassade de Rome) se trouvèrent à Trente le 8 janvier 1543 , et ils ne tardèrent pas à visiter chacun des légats. Au premier qu'il visita et qui fut Polus, Granvelle fit ses plaintes de ce qu'il trouvait les affaires du concile conduites bien froidement. Mais Polus ayant justifié le pape et montré que ce pontife y avait apporté pour sa part tout le zèle dont il était capable, tandis que les princes seuls étaient en défaut, Granvelle garda le silence là-dessus auprès des deux autres légats.
voir une attestation authcntiaue , afin que cette démarche solermelle engageât les autres princes à en faire aulanl.
Les légats répondirent que ce concile devant se réunir comme un con( ile doctrinal , il ne convenait pas de s'écarler des usages des conciles précédents , qui étaient de commencer par les prières publiques et les jeûnes , et ensuite de reconnaître dans les congrégations les titres et les droits de chacun à y être admis ; mais que s'ils voulaient un certificat authentique de leur comparution , et delà présentation de leur mandat, leur désir serait satisfait.
8. Soave, mal informé de ce qui se î>assa dans celte circonstance , écrit les faussetés qu'il prend dans son imagination; et il tait la vérité, mais certainement par ignorance , et non par malice, parce que s'il en avait eu connaissance il n'en aurait pas fait faute à son Histoire, ni à ses lecteurs , lui qui triom-
,. ^ . , . , phe dans tous les différends qui s'élèvent 6. Ensuite les orateurs interpellèrent les entre les princes catholiques elle pape, ainsi légats sur deux choses : premièrement, si les qu'entre leurs ministres, autres nations avaient consenti à venir au II raconte néanmoins que les légals sur concile; secondement, quelle part leur y se- cette demande faite par les orateurs de parait réservée. raître dans l'église cathédrale, rifu^èreni de A la première demande, il fut répandu com.uencer le concile avec un si petit nomque les évêques d'Italie étaient en partie ar- bre de Pères; et que Granvelle répliqua rivés et en partie prêts à se mettre en route; qu'on pourrait bien ouvrir le concile, pourvu que le roi de Pologne avait promis d'y en- que l'on commençât par la réforme. Or les Yoyerun ambassadeur et que la même pro- choses se passèrent tout autrement, parce messe avait été faite par le roi des Romains ; que d'un côlé les légals ne se figurèrent que déjà beaucoup d'évéques d'Allemagne, point que celle réceplion solennelle faite par ou étaient arrivés ou sur le point d'arriver; eux , nécessiterait l'ouverture du concile , et que pour ce qui était des évêques de France, on le voit par la lettre déjà citée qu'ils écriil n'y avait rien de certain, mais que comme virent au cardinal Farnèse; et d'autre part
ci à toute heure ; que le nonce ne négligeait entreprissent la plus difficile et la plus ardue
rien de ce qui était de sa charge auprès du de toutes les œuvres humaines, la réforme du
roi de Portugal, et que les évêques de ce monde entier. Le fait se pa.sse donc de la
royaume, à ce qu'on croyait, se mettraient manière qui suit.
en marche avec ceux d'Espagne ; que d'ail- 9. Granvelle , à ce refus inattendu , laissa
leurs pour ces derniers et pour ceux des au- paraître sur sa physionomie le trouble dont
très pays catholiques sotsmis à l'empereur, il était agité [C'est ce qui est rapporté dans la
lettre des légats) ; et, aii^si troublé, n repondit que ce refus étail un outrage a leur honneur et à celui de leur maître ; que des officiers publics, comme étaient les légals,
il était inutile d'en parler.
A la seconde question 41 fut répondu que les orateurs assisteraient au concile comme représentants jde l'empereur; que le devoir
de ce dernier était d'y assister comme défen- n'auraient jamais dû refuser une audience
seur et premier avocat de la sainte Ejçlise , publique, pas plus aux représentants publics
et qu'il appartiendrait aux légals de leur de tout autre prince qu'à ceux d'un Char-
montrer, dans toute leur conduite, la con- les V , qui joignait à la dignité impériale de
fiance que l'on avait en la piété et en la si vastes possessions. Il alla même jusqu'à
droiture de Sa Majesté et de ses ministres. menacer , dans le cas où ils persisteraient à
^. Granvelle demanda ensuite avec beau- repousser une si légitime requéle , de faire
coup d'instances aux deux légals une au- afficher sur les portes de la cathédrale un
dience publique dans l'église cathédrale; écrit dans lequel il prolcslerail à litre de
audience dans laquelle ils se proposaient nullité contre le concile.
d'excuser l'absence de l'empereur, de faire |en son nom acte de présence , et d'en rece-
(1) Lettre des légals de Trente au cardinal Farnèse, lu 9 janvier 1543 • ceUe leUre,ei avec elle plusieurs laiUres des lég:Us de Rome , et de Rome aux légals, Ifurenl déposées par Alexandre Cervini entre les manis Ide Sirlei , ainsi que plusieurs autres écrits, comme il p été dit plus haut.
Gong, de Trente. I.
Les légals , fermes dans leur première résolution , repiirent doucement : qu'ils n'avaient pas intenlion de leur refuser une audience publique, mais bien de la donner dans une forme et un lieu convenables. Après beaucoup de pourparlers%n tomba d'accord que le lendemain malin i!s exposeraient publiquement leur message dans la salle du
[Trente-deux,)
lOOi
cardinal Parisi , qui était le doyen entre ses 12. li excusait ensuite l'arrivée tardive des collègues. orateurs eux-mêmes par la violence des ho- 10. Là l'évêque d'Arras fit un discours la- stilités, qui ne laissaient pas même le passage lin en présence d'un nombreux auditoire sûr pour les courriers ; et si les voyages que les ambassadeurs y avaient amené. La étaient périlleux sur terre, ils l'étaient enharangue, d'un bouta l'autre, distillait le core plus par mer, puisqu'on y était en outre fiel le plus amer contre le roi de France , à exposé à la fureur des Turcs. Les orateurs l'égard duquel l'émulation de Charles s'était n'avaient pas pu regarder comme une garantransformée non-seulement en colère , m^jis tie l'autorité du concile promulgué, puisque, en haine; et quelque chose de ce fie! rejaillit d'après le bruit qui s'était répandu que Granjusque sur le pape, dont la neutralité équitable n'était, au jugement passionné de l'em-
pereur, que partialité et injustice.
^ Voici quelle tut la substance de ce discours. D'abord étaient rappelés les voyages et les démarches de l'empereur pour obtenir des papes le concile, comme l'unique remède propre à guérir les plaies de la religion , et si souvent demandé par le saint-empire.
Pour assurer le succès de ce concile on avait besoin d'une bonne réforme, offerte et promise tant de fois par le pape : sans cette réforme, non-seulement on ne réparerait pas les pertes précédentes, mais on ne [jréviendrait pas une plus grande ruine , comme le légat Morone lui-même pouvait s'en être assuré par l'expérience qu'il avait des dispositions de l'Allemagne. Pour ne manquer
velle était désigné pour s'y rendre, les Français avaient armé en course vingt-deux galères et neuf fustes de corsaires turcs pour le faire prisonnier; par suite de quoi, les ambassadeurs s'étaient vus forcés de retarder leur voyage pour se donner une escorte plus considérable.
On voyait par ]<à quelles dispositions apporteraient au concile les auteurs d'actes pareils. L'empereur, il est vrai, avait aussi attendu que le pape, avant le concile, répondît aux questions de Sa Majesté sur quelques points; mais, quoique cette réponse n'eût pas encore été donnée, comme iiraurait cru nécessaire, il n'avait pas voulu différer plus longtemps de coopérer à celte œuvre sainte par la présence de ses orateurs. Ceux-ci devraient encore une fois promettre la présence
à rien de ce qui était de son devoir, Tempe- de Sa Majesté tant de fois promise, mais à
reur les avait envoyés à Trente, avec la mis sion d'excuser son absence , ainsi que ses retards à envoyer ses prélats, et de seconder en toute manière la célébration et l'heureuse réussite du concile.
11. li n'était pas besoin, disait-il, de beaucoup de paroles pour excuser l'absence de l'empereur, qui était alors attaqué avec tant de furie , de tant de côtés à la fois, et avec des formes (pour ne rien dire de pire , sans nécessité, dans une pareille assemblée) si étrangères à tout droit divin et humain. Ils
condition que le concile s'organiserait de manière cà ce que cette présence pût y apporter une influence favorable aux intérêts de l'Eglise. L'empereur était d'ailleurs disposé à y envoyer de ses divers Etats les évêques et tous ceux qui devaient s'y rendre, du mo-" ment qu'ils pourraient voyager sans péril : c'était ce qui n'avait pas eu lieu après les dernières ruptures, parce qu'on avait violé cruellement les lois de la guerre à l'égard de personnes qui devaient toujours être à l'abri des violences du soldat. Pour conclure , les
pensaient qu'il était tout à fait notoire pour orateurs produisaient les mandats de Sa Matout le monde, et non pas seulement pour le jesté, qui étaient des plus amples, et dans les-
souverain pontife, que la guerre avait été déclarée à l'empereur au moment même de la convocation du concile. Ainsi la nécessité de se défendre et de repousser l'agresseur était une excuse bien sutûsante pour dispenser Sa Majesté de reiijplir en personne ses fonctions auprès de cette assemblée. A présent mêmlî il était contraint de visiter ses Eta(s pour les fortifier contre les attaques qui les
quels il leur enjoignait de le représenter dans tout ce qui était de ses droits et de sqs attrihnlions, ou comine empereur, oucomtnc roi catholique, ou comme investi de tout autre domaine ou litre ; afin que, par la faveur du Saint-Esprit, on pût dans cette assemblée appliquer un remède à tant de maux dont 1^ chrétienté était affligée.