CHAPITRE IX
Réfutation de diverses faussetés avancées' par Soave.
1. Soave rapporte que Mendoza, après avoir entendu la réponse des légats , témoigna y adhérer en faisant la protestation suivante : en tant qiielte ne prrjurliciait pas aux droits de son prince. Puis il fait là-dessus un de ses gracieux commentaires, et il dit que par-là on peut voir avec quelle charité
HISTOIRE DU CONCILE Dh TRENTE.
loa
on procédait au comniencGment de cette assemblée. Insipide accusation ! Il est assez îiotoire pour quiconque a janiais vu une cour, qu'aujourd'hui les ministres des princes, pour faire ostentation ou de prévoyance ou de zèle, multiplient à l'excès ces sortes de réserves, même en traitant d'affaires entre ïe mari et la femme, entre le père et le fils.
Je dois avertir ici les lecteurs que cet auteur (comme il le déclare, et comme nous l'avons fait remarquer) a vu un registre du cardinal del Monte , cher de la légation , dans lequel étaient consignées les lettres envoyées à Rome, et qui avaient passé par ses mains , niais non celles qui purent être parfois dictées par quelqu'un de ses collègues, sans être transcrites par lui sur ce registre, et i)ien moins encore celles qui furent écrites en leur nom particulier, ni non plus (ce qui est plus important) celles que les légats recevaient de Rome, ou de ministres de Rome résidant près des cours élraugères. Et de là vient que sur les choses qui s'expliquent suffisamment par les lettres de la première catégorie, il commet des erreurs volontaires, ou dans de malignes interprétations, ou dans des réticences injustes sur des choses dont la suppression défigure tout le reste, ainsi qu'il arriverait si en crayonnant un portrait on négligeait de rendre les yeux ou le nez. Mais sur les faits qui se trouvent renfermés dans les leltres de la seconde catégorie, ou qui ne peuvent être compris qu'en expliquant les unes par les autres ces deux sortes de leltres, il erre souvent par ignorance, comme on verra dans les diverses occasions. Je noterai ici pour le moment quelques-unes des remarques qu'il fait dès le principe.
2. Il raconte que les légats accordèrent une indulgence avant d'en avoir la faculté, mais avec l'espérance qu'elle serait ratifiée par le pape, et que le cardinal Cervini dernanda ensuite instamment et obtint celte ratification etfces pouvoirs. Or, après l'avoir tacitement tourné en dérision là-dessus , comme simple dans la dévotion, il ajoute : Et il ne fit pas attention qu'on trouve quelque difficulté à décider si celui qui a le pouvoir de donner des indulgences, peut valider celles que d'autres ont accordées sans pouvoir.
Certes cet homme fut bien téméraire, lui, qui, sans dépasser la médiocrité en fait de théologie scolastique , s'imagina connaître des subtilités inconnues à tant de grands hommes qui étaient alors et à Rome et à Trente, comme on le voit dans les éphémérides du concile, et avec lesquels on délibérait sur le^ plus petites minuties 1 A qui donc propose-t-il ces doutes ? Quiconque n'est pas tout à fait novice dans cette science connaît la célèbre différence entre les actes de juridiction humaine, et ceux pour lesquels nous sommes les fondés de pouvoir de Jésus-Christ , dans l'administration des sacrements; cette différence consiste en ce que la valeur des premiers, et non celle des leconUs, peut demeurer suspendue. Ainsi les
premiers deviennent valides par l'approbation subséquente de ceux qui en ont le pouvoir et au nom desquels on a eu l'intention d'agir ; or cela peut a?oir lieu dans les absolutions des censures , et dans toute autre faveur dont l'effet peut demeurer suspendu, sous une condition future : tel est l'effet des indulgences, c'est-à-dire, de la remise des peines qui nous sont réservées dans le purgatoire. Or cette doctrine est fondée sur la règle universelle des légistes par rapport à tout acte que l'on peut faire au nom d'un autre, sans avoir [son mandat, mais sous l'espérance de sa future ratification. Et supposé que cette doctrine fût simplement probable , cela suffisait pour que les légats la suivissent sans commettre de tromperie, et même en faisant un acte de charité, puisqu'il n'y avait là pour personne des chances de perte, mais au contraire une espérance de gain , et que c'était d'ailleurs pour les fidèles, une invitation à des actes en eux-mêmes salutaires et méritoires.
3. Soave nous révèle ensuite, comme un délit secret, signe d'une grande duplicité , que les légats demandèrent au pape un alphabet en chiffres , et le prièrent de leur adresser d'ordinaire deux leltres, l'une contenant les renseignements dont ils pouvaient donner connaissance aux évêques, l'autre ceux qui n'étaient que pour eux seulement. Mais quel est l'homme qui, ayant jamais traité d'affaires, n'accueillera pas par un rire amer l'insipide malignité de cet historien ; comme si le secret dans les grandes affaires était une fraude blâmable, et non pas une prudence digne d'éloges ? Autrement la nature n'aurait pas placé nos pensées dans le cœur, mais sur le front. Est-ce peut-être lors de ces correspondances que commença l'usage des chiffres dans le monde? Et y a'-t-il quelqu'un qui estimât vertu, et non pas plutôt sottise, d'exposer une correspondance sur des matières délicates à tous les dangers de la roule, sans l'armure impénétrable de ces caractères de convention ? Est-ce que les desseins du pape n'étaient pas en butte aux investigations subtiles des hérétiques, qui ne cherchaient qu'à les traverser? Ensuite pour ce qui était de cacher certaines choses aux évêques eux-mêmes, avec quelle conscience Soave peut-il y trouver à reprendre? Ne savait-il pas mieux que personne, que même dans les républiques, danslesquelles l'assemblée générale est le souverain, on n'a pas coutume de lui communiquer tous les secrets ; mais on commence par régler tout ce qu'il est possible dans des comités particuliers, et on ne communique ensuite à l'assemblée générale que ce qui est nécessaire pour reconnaître sa souveraineté, et avec de telles précautions que la publicité ne puisse pas nuire ? Public et secret sont des termes opposés ; et ce qui est connu d'un grand nombre est appelé public. Mais combien plus d'ailleurs ce secret était-il nécessaire dans une assemblée formée, non pas de citoyens unis entre eux d'intérêt pour le bien commun, se connaissant mutuellement par de
iô|5 LITRE CINQUIEME. 1016
Jongues relations, et qui ont à craindre la gistre ci-dessus indiqué, il conclut, par une
ruine et l'infamie dans la violation du secret , déduction dédaigneuse, en quelle estime on
mais formée d'évêques nés dans des contrées tenait des choses si peu importantes, et quels
étrangères et réciproquement ennemies , in- petits ruisseaux ont formé un lac qui couvre
connus l'un à l'autre même de visage, et l'Europe entière.
qui, sauf la réserve imposée par la con- Mais il ne se rappelait donc pas que toutes science , pouvaient être puissamment tentés les semences sont peu de chose, et que les de découvrir ces projets à ceux qui seraient maîtres nous enseignent à tenir soigneusecurieux de les connaître , afin de ruiner ment compte de ces petites choses, d'où déd'avance toutes les dispositions qui n'iraient pendent les grandes. En effet, estimer les pas à leurs intérêts temporels? Jusque-là les choses qui sont déjà grandes et ont pris tout erreurs que nous venons d'énumérer cousis- leur accroissement est une attention comtent dans des réflexions malignes. mune même aux hommes grossiers ; la saga- 4. Mais Soaveen commet ici une autre par cité prévoyante consiste à les connaître et à un fau^î eiitposé. Il afGrme que dans la bulle les soigner avant qu'elles ne soient écloses qui instituait les légats avait été insérée une de leurs faibles germes. L'ignorance et la condition , savoir , qu'ils procéderaient de négligence de ces petites choses est le ver concert avec les Pères du concile , et que rongeur qui fait périr les républiques. Et on cette conditipn fut ensuite retranchée à la ne verra aucune réunion d'hommes parve^ demande des légats, lesquels représenté- nir à la perfection du bonheur et de la vertu, rcnt au pape comme préjudiciable cette dé- pas plus que s'y maintenir, sans une vigi-. pendance du bon plaisir des évêques. lance extrême sur ces choses qu'on méprise- Il est vrai que les légats écrivirent (Z,ç//re rait faute d'une perspicacité rare. C'est ainsi du cardinal Farnèse, du 19 mars) pour de- que la nature conserve le monde en veillant mander la suppression de cette clause, et sur un atome aussi bien que sur une monqu'il leur fut répondu de Rome qu'on la sup- tagne, parce que toute montagne en effet primerait; mais dans la lettre suivante on n'est qu'un amas d'atomes. Et pieu, qui est leur déclara le contraire {Lettre du même, le véritable appréciateur des choses, nous sous la date du 24 mars) : on leur fit remar- en a donné à la fois la leçon et l'exemple, quer que cette clause n'était pas conçue de puisque dans la loi qu'il donna à son peumanière à limiter le pouvoir de proposer et pie, et dans les rites qu'il prescrivit à ses d'ordonner, mais seulement le pouvoir de prêtres, il descendit à tant de détails, qu'eu voter et de définir, lesquels actes exigeaient, comparaison, ce que Soave appelle des mi-
sans aucun doute, le consentenient des évêques.
5. Mais cette bulle, distincte du bref général de légation qu'ils avaient reçu précédemment, et dont parle aussi Soave, je ne trouve pas qu'elle ait été produite par les légats ; et c'est l'usage qu'on suit pour ces sortes de pièces : car, pour ne pas les exposer à la censure du peuple, celui qui en est porteur ne les produit que lorsqu'il y a nécessité de constater ses pouvoirs et d'empêcher que sans cela on ne mît opposition à ses actes.
6. II insinue, avec son mot ordinaire de secret^ que les légats reçurent un bref portant facullé de transférer ailleurs le concile quand ils le jugeraient à propos. Mais il ji'y eut pas ici d'autre secret, si ce n'est que le pape n'étant pas présent, il convenait que les légats pussent, en cas d'accident imprévu, prendre toutes les mesures qu'aurait pu prendre le pape lui-même. Et ainsi, supposé qu'il survînt inopinément au guerre, ou contagion , ou toute autre nécessité de quitter la ville, il fallait bien que les légats pussent , dans cettt; extrémité , transporter le concile en un autre lion, comme l'aurait pu le pape luimême,5'il eut été présent. Et sur la question de savoir si, lorsque plus tard le concile fut de fait transféré à Bologne , on fit bien de le transférer ainsi , c'est ce que je me réserve d'examiner en son temps, comme le fera également Soave.
Entin, après avoir rapporté ici diverses minuties , pour chacune desquelles il a trouvé une discussion détaillée dans le re-
nuties ressemble à des colosses. Maintenant, revenons de la digression à l'histoire.