LIVRE III, DOCUMENT CCLXII. il
à Turin ou au Japon, sont surpris de no pouvoir déchirer celte robe sans couture, et tous les centurions qui nous percent la poitrine de la lame de leurs glaives s'en vont en murmurant tout bas : « Vraiment cette Église est la fille de Dieu ! »
On parle de nos divisions. Maïs quand donc TÉglise fut-elle moins divisée, plus unie, plus lidèle, plus fraternelle et plus filiale? Il vous appartient bien, vous qui ne vous entendez i^r rien et qui discutez sur tout, d^élever la voix contre elle. Non, les discussions entre nous, sur de libres opinions, n'entament en rien notre symbole. L'édifice de l'Église est si solide et si protégé que les pierres qui se détachent n'ébranlent pas la muraille et ne tuent personne. Le navire est si bien construit qu'il franchit tous les écueils et affronte toutes les mers. Faites le compte des apostasies et celui des conquêtes. Depuis trente ans, l'Église a perdu deux ou trois hommes, qui n'ont entraîné personne; elle a reçu droit de cité dans de grandes nations; Londres etCoustantinople, New- York et Pékin entendent sonner nos cloches. Et vous voulez nous effrayer, et vous nous demandez d'être inquiets et de trembler! Non, non, notre confiance est inébranlable, parce que Celui qui a fait notre unité a vaincu le monde.
Et à côté de ce merveilleux spectacle d'unité dans la catholicité, mes frères, voyez-en un autre non moins consolant.
Le monde catholique entier sera là, à Rome, au Vatican, dans l'assemblée des Évêques. Ces hommes parleront une langue commune, la langue de la foi, dans laquelle ils s'entendront tous. Mais aucun d'eux n'oubliera la langue de la terre, ni qu'ils ont ici-bas une patrie.
Sans doute, dans l'assemblée des Pontifes du monde chrétien, point de patriotisme exclusif, étroit, vaniteux. Nous parlerons pour la race humaine tout entière, pour toutes les âmes qui, sous toutes les latitudes et sous tous les cieux, invo quent ou attendent Jésus-Christ.
Mais, cependant, nul ne peut oublier ce que son pays a pu et doit faire encore pour l'Église; et personne ne m'en voudra, si moi> Évéque français^ je m'inspire de ces vieux Évêques des
Gaules qui ont tant fait pour la civilisation, en même temps que pour la religion, sur le sol de notre patrie !
Arrière donc ceux qui parlent de divorce entre la religion et les sociétés, entre l'Église et les patries !
Et qui donc pourrait abolir dans nos cœurs le souvenir de ce que la France te doit, ô Église de France, vraie fille aînée de la sainte Église catholique et vraie mère de la France! Toi qui as pris notre race barbare et inculte, il y a quatorze cents ans, et qui Tas baptisée, illuminée, instruite, fondée : présidant à la naissance de l'autorité régulière, à la transmission des sciences et des lettres, à rétablissement des grandes et des petites écoles, à Tépanouissement de Farchitecture et des arts, à l'organisation des métiers, à la protection et à Télévation des pauvres, à l'égalité des droits, à la pureté des familles ; pétrissant toute âme française d'honneur, de miséricorde et de justice, et offrant sur ce sol privilégié le modèle des Pontifes dans saint Martin, le modèle des rois dans saint Louis, le modèle des guerriers dans Jeanne d'Arc et Bayard, le modèle des prêtres et des citoyens dans saint Vincent de Paul, le modèle enfin de toutes les conditions de la vie dans cette légion de Saints français, dont nous portons les noms mêlés au nom de nos familles, et qui forment au-dessus de nos têtes une multitude de protecteurs, et comme une nuée imposante de glorieux témoins! Tantam habentes impositam nubem iestium!
Tous ces grands souvenirs, mes très chers frères, se pressent dans mon âme au moment où je vais quitter la France. En me séparant d'elle, je sens mieux que je Taime, et dans cette auguste Assemblée, oh toutes les nations seront représentées, au sein de cette Église catholique à la fois universelle et nationale, qui, comme Tastre du jour, baigne chaque sillon et tout l'ensemble de la terre des rayons d'une même lumière, non, je ne verrai point disparaître en mon âme mes sentiments patrio' tiques; je penserai à vous, 6 mes chers diocésains, ô mes corn* patriotes, je porterai dans mon cœur et dans ma parole les vœux, les souffrances, l'honneur et Tamour de mon pays, et, à Romet je me sentirai plus Évêque sans me sentir moins Français.