‹ Histoire du Concile du VaticanChapitre 285 sur 536 · LIVRE III, DOCUMENT GGLXIII · texte numérisé non relu

LIVRE III, DOCUMENT GGLXIII

Mais, en outre, on se demandera sur quels objets s*exercera celte infaillibité personnelle. Quand il n'y aurait que les matières mixtes, où les conflits furent toujours si fréquents, quelles sont ici les limites? Qui les déterminera? Le spirituel ne touche-t-il pas au temporel de tous côtés ? Qui persuadera aux gouvernements que le Pape ne passera plus jamais, dans aucun entraînement, du spirituel au temporel? Dès lors, la proclamation du nouveau dogme ne paraîtra-t-elle pas, non aux théologiens habiles, mais aux gouvernements, qui ne sont pas théologiens, consacrer, dans le Pape, sur les matières peu définies et parfois non définissables, une puissance illimitée, souveraine, sur tous leurs sujets catholiques, et, pour eux, gouvernements, d'autant plus sujette aux ombrages que l'abus leur paraîtra toujours possible !

Alors on se souviendra des doctrines formulées, sinon définies, dans des bulles célèbres.

Certes, ce n'est pas moi qui ai la moindre envie de défendre ici Philippe le Bel et ses imitateurs. Mais, enfin, dans la bulle Unam sanctam, par exemple, Boniface VIII ne déclare-t-il pas qu'il y a deux glaives, le spirituel et le temporel, que ce dernier aussi appartient à Pierre, et que le successeur de Pierre a le droit d'instituer et de juger les souverains : Potestas spiritualis terrenam potes tatem instituer e habet etjudicare?

Et dans la bulle Ausculta fili^ il demandait au roi d'envoyer à Rome les Archevêques et les Évoques de France, avec les Abbés, etc., pour y traiter de tout ce qui paraîtrait utile au bon gouvernement du royaume de France.

Et après même que le protestantime fut venu changer si profondément l'état de l'Europe, Paul III, dans la fameuse bulle qui excommuniait Henri YIII, ne déliait-il pas de leur serment de fidélité les sujets du roi d'Angleterre, et n'offrait-il pas l'Angleterre à qui la voudrait conquérir, donnant à ceux qui en feraient la conquête tous les biens, meubles et immeublesy des Anglais devenus dissidents?

Croit-on que cette bulle soit oubliée en Angleterre? Et les déclarations, dont je citais tout à l'heure quelques mots, pense-

t-on qu'elles n'ont pas été demandées aux Ëvèques catholiques d'Irlande par le souvenir, tout vivant encore, de cette bulle? Me sera-t-il permis de dire ici toute ma pensée, et n'est-il pas permis de le demander après T histoire : cette bulle effrayante, à l'époque où elle fut publiée, n'était-elle pas de nature à précipiter plutôt qu'à ramener la nation anglaise? Ëst-il bien certain qu'elle n'a pas été pour la chrétienté un grand malheor? Du moins, en pensant ainsi, oq ne contredirait aucun dogme catholique, pas même celui de l'infaillibilité du Pape, si elle venait jamais à être érigée en dogme.

Je suis triste, et qui ne le serait? en rappelant ces grands et douloureux faits de l'histoire ; mais ils nous y forcent, ceux dont la légèreté et la témérité remuent ces questions bradantes. Ils nous y forcent, et ma conviction profonde est que tout cela jette dans les meilleurs esprits un trouble déplorable, et que, si l'on avait entrepris de rendre la puissance pontificale odieuse, on ne pourrait rien faire de mieux que de perpétuer de telles controverses.

Car, enfin, pourront encore se demander les souverains, même catholiques, la proclamation dogmatique de l'infaillibilité du Pape rendra-t^elle oui ou non à l'avenir de telles bulles impossibles? Qui donc alors empêchera un nouveau Pape de définir ce que plusieurs de ses prédécesseurs ont enseigné : que le Vicaire de Jésus-Christ a un pouvoir direct sur le temporel des princes; qu'il est dans ses attributions d'instituer et de déposer les souverains; que les droits civils des rois et des peuples lui sont subordonnés ^ ?

Mais alors, et après la proclamation du dogme nouveau, nul clergé, nul Évêque, nul catholique ne pourra récuser cette doctrine si odieuse aux gouvernements : c'est-à-dire qu'à leurs yeux, tous les droits civils, politiques, comme toutes les croyances religieuses, seraient entre les mains d'un seul homme !

Et vous penseriez que les gouvernements verraient avec indifférence l'Église s'assembler de tous les points du monde,

1. Ignore-t-on que Bellarmîn lui-même fut mis & Vindex pour n'afoir pas soutenu le pouvoir direct du Pape sur les couronnes?

Page 1