LIVRE III, DOCUMENT GCLXIII
Par la grâce de Dieu, TÉglise de France a, depuis deux siècles, largement mérité d'être affranchie de tous les ombrages surannés. Cette Église, j'ose le dire, a été, et elle le serait toujours, héroïne et martyre de l'unité. Depuis cent années surtout, il n'est pas de branche de l'arbre divin qui ait été mieux unie au tronc et à la racine, en s'étendant plus loin, avec plus de zèle, par delà toutes les frontières; pas de branche plus catholique, pas de branche plus apostolique, pas de branche plus romaine. Nos prédécesseurs sont morts sur l'échafaud, pour ne pas rompre l'unité. Ils ont accepté l'exil et la confiscation sans céder, ni à l'oppression du peuple, ni à la tyrannie du maître absolu. Ils se sont rencontrés, sur toutes les routes de l'exil, avec Pie VI et Pie VII, dans la communion du martyre. C'est dans le clergé français que Pie VII a trouvé ses plus vives consolations. Les Églises des États-Unis ont commencé par des Ëvèques français. Ce sont les Évèques français qui ont défendu, sans faiblir, la Pologne opprimée, l'Irlande affamée, l'Orient écrasé. Nous avons tous ensemble réclamé et obtenu la liberté des pères de famille dans l'éducation de leurs enfants, tous ensemble défendu la liberté des associations religieuses, la liberté de la charité, le développement des missions civilisatrices. L'Église entière doit à la France les sœurs de charité, les frères des Écoles Chrétiennes, l'œuvre de la Propagation de la foi dans les deux mondes, les conférences de Saint-Vincent de Paul, les collèges des jésuites et des dominicains, les petites-sœurs des pauvres, et toute cette incomparable armée pacifique, qui est, comme notre armée guerrière, la première du monde. Depuis vingt ans, le Siège pontifical a été attaqué, frappé, trahi, opprimé, livré à des adversaires implacables. Les Évêques français l'ont défendu, servi, assisté, aimé, exalté, consolé dans un magnifique mouvement que le temps n'a pas affaibli. Et ne sout-ce pas eux encore, dans les mauvais jours que nous traversons, qui ont donné la première impulsion à cette œuvre si touchante et aujourd'hui universelle du denier de saint Pierre? Ah ! j'ose dire que tant de dévouement à Rome et au monde catholique donne à l'Église de France le droit d'être crue, le droit d'être IV. 31
entendue, quand elle parle de son attachement au Saint-Siège, et au Vicaire de Noire-Seigneur Jésus-Christ.
Que dis-je ! Tel est Tentraînement de la France vers le centre de Tunité, que les doctrines exagérées passent les monts en venant de France, et c'est de Rome que part la modération, le tempérament, la sagesse ; c'est Rome qui arrête la furia fraticese, et se refuse à mettre les excès dans les dogmes. Aussi, mes frères, ne soyez pas inquiets I Hommes de foi, ne vous troublez pas!
Si je me suis décidé à entrer avec vous, Messieurs, et en public dans ces détails, c'est par un secret instinct que j'avais plutôt à calmer des émotions dans mon pays qu'à devancer des objections à Rome. J'en suis convaincu : à peine aurai-je touché la terre sacrée, à peine aurai-je baisé le tombeau des Apôtres, que je me sentirai dans la paix, hors de la bataille, au sein d'une Assemblée présidée par un père et composée de frères. Là, tous les bruits expireront, toutes les ingérences téméraires cesseront, toutes les imprudences disparaîtront, les flots et les vents seront apaisés. Nous penserons aux saints dont nous occupons les chaires, nous penserons aux âmes dont nous répondons devant Dieu, nous penserons au Dieu qui nous voit et nous jugera^ nous penserons aux Apôtres, nous croirons les voir encore en face du monde à conquérir et du Maître à écouter; et lorsqu'à la place de ce Maître souverain des esprits, son Vicaire sur la terre redira à chacun de nous : « Mon frère, m'aimez-vous? » ahl croyez que votre vieil Évêque ne sera pas le dernier à répondre î « Père, vous savez si je vous aime! comme disait le doux Ëvêque de Genève : Dam la contention damour pour le Vicaire de Jésus-Christy je ne me suis laissé vaincre par personne. Depuis vingt ans, mes cheveux ont blanchi, ma main s^est épuisée à votre service. 0 Saint-Père, Dieu sait que la dernière parole de mes lèvres et le dernier soupir de mon cœui* appartiendront à l'Eglise et à vous. »
Veuillez agréer, Messieurs et chers coopérateurs, la nouvelle assurance de mon profond et religieux dévouement.
f Félix, Évêque d'Orléans.
Orléans, ce 11 novembre, en la fête de saint Martin.
LIVIŒ Iir, DOCUMENT GCLXIV. i83
(18 novembre 1869)
Louis Veuillot considère la publication « inopinée » de la lettre précédente, comme un « véritable événement ». En effet, que Tauteur le veuille ou non, ce document donne « une tête épiscopale régulière et officielle à cette prise d*armes, où Ton ne voyait jusqu'ici que des écrivains de qualités diverses ». Le directeur de V Univers < par prudence et déférence » s'abstiendra de discuter cet acte épiscopal; il déclare pourtant avoir été attaqué par Mgr Dupanloup d'une manière aussi inopportune qu'injuste.
La campagne contre la doctrine de rinfaillibilité du Vicaire de Jésus- Christ poursuit son cours, et nous voyons se succéder les coups annoncés dans Tadresse des « laïques de Goblentz » à M. de Montalembert. Nous avons eu les consultations et les décisions de Munich, les hrochures pseudonymes de Janus, le livre de Mgr Maret, les expéditions de V Avenir catholique, le manifeste du Correspondant , soutenu des efforts de la presse libérale, faible, mais ardente. A travers ces assauts, le pauvre père Hyacinthe a passé comme une fusée qui avorte. Maintenant, Mgr Maret prépare un nouveau volume, et M. Tabbé Dœllinger, qui semble Tinstigateur du mouvement, se dévoile. Le concert devient de plus en plus évident; et si Ton considère Theure extrême où se produisent les dernières attaques, quand la plupart des Évêques, absents de leur siège, sont sur la route ou aux portes du Concile, le retard qu'elles ont pu s'imposer semblera savamment calculé.
Mais une pièce plus inopinée que toutes celles qui ont paru, et beaucoup plus importante par la situation de Fauteur, va s'emparer de raltentionpublique.C'estune lettre de Mgr rÉvêque d'Orléans au clergé de son diocèse, contenant des Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de Vinfaillibilité au prochain Concile. Cette lettre, fort animée^ est un véritable événement. Par le fait, que ce soit ou non la volonté du Prélat, elle donne une tête épiscopale régulière et officielle à cette prise d'armes, où Ton ne voyait jusqu'ici que des écri-
Viiins de qualités diverses; car Mgr Maret lui-même, Évêque inpartibus, avant le Concile et en dehors du Concile, s'adressanl à tout le monde, n'a, sauf sa science et ses vertus, que la faible autorité de tout le monde. Bien autre est la condition où se place Mgr TÉvêque d'Orléans parlant dans sa charge de pasteur. Voilà l'événement; il est considérable.
Quelques jours auparavant, sans le trouver moindre, nous en aurions été moins surpris. Connaissant l'autorité du célèbre Évêque sur la rédaction du Correspondant et sur celle du journal le Français^ son interprète officieux, nous aurions compris qu*il acceptât publiquement des thèses auxquelles ces feuilles seraient restées étrangères s'il les avait répudiées. Après les adieux qu'il adressait tout à l'heure à son clergé, d'un ton si différent, nous ne pouvons guère nous expliquer sa détermination tardive. On se demande pourquoi, du seuil du Concile où il est sûr d'être écouté, Mgr l'Évêque d'Orléans jette ainsi la question dans le public.
Il dit à la vérité, que c'est notre faute, et toutes ses Observations se rattachent à notre polémique contre le livre de Mgr Maret et contre d'autres écrits qui l'ont éveillée légitimement ; écrits qu'il ne nomme point. Nous ne pensons pas mériter tant d'honneur, et l'on verra bien qu'il va beaucoup par delà. 11 s'en apercevra lui-même, aux arguments empoisonnés que la presse hostile va tirer de son argumentation.
C'est la seule contradiction que nous voulions nous permettre sur la lettre pastorale de Mgr TÉvêque d'Orléans. Elle est assurément faite pour la publicité militante, et nous y sommes attaqués d'une manière dont nous récusons l'opportunité et la justice. Néanmoins, à cause de son caractère officiel, par prudence et par déférence, nous la publierons intégralement sans la discuter. Nous portons le respect de l'infaillibilité do l'Église unie à son Chef, jusque dans ses moindres dépendances, et nous tenons que les actes épiscopaux doivent être soustraits à la contestation publique des laïques. Élargissant ce devoir nous nous abstenons même de plaider.
En ceci, du moins, nous croyons être d'accord avec