LIVRE III, DOCUMENT GGLXX
« Messieurs,
« En m'adressant vos adieux et vos vœux, avant mon départ pour Rome, vous m'avez dit les inquiétudes et le trouble que répandent autour de vous, parmi les fidèles, les violentes polémiques soulevées dans les journaux relativement au futur Concile, et en particulier touchant la définition de Tinfaillibilité du Pape. Ces inquiétudes, je les ai comprises. Il s'agit ici du Saint-Père et de ses privilèges, c*est-à dire de ce qui parle le plus au cœur catholique. Il est naturel à la piété filiale de vouloir orner un père de tous les dons, de toutes les prérogatives ; et combien il est pénible à des fils d'entendre discuter, là où il leur serait doux, au contraire, de voir acclamer ce qu'ils considèrent comme Thonneur et la gloire de leur père ! Des polémiques sur rinfaillibilité du Souverain Pontife devaient donc inévitablement susciter dans les âmes ces deux sentiments, tous deux respectables.
« Mais si douces et si chères que soient les suggestions de Tamour filial, il y a, Messieurs, vous le sentez, dans une question aussi délicate que la proclamation d'un dogme, autre chose à considérer et à écouter que les élans du sentiment. Il y a les raisons pour et contre, qui ont pu, dans une question non définie, partager de grands esprits : il y a de plus les intérêts mêmes du Père vénéré et chéri qu'on voudrait exalter et qu'on pourrait compromettre : il y a surtout les intérêts de l'Église qui sont avant tout les siens : il y a enfin l'intérêt sacré des âmes, l'état des esprits contemporains, dont il faut bien aussi tenir compte : il y a, en un mot, à côté des avantages qu'on croirait voir, les inconvénients qu'il convient de peser mûrement et gravement. Voilà, Messieurs, ce qui ne doit pas s'oublier, si on ne veut pas s'exposer, malgré les meilleures intentions, à mêler, sans le vouloir, la querelle à l'amour, et faire d'une question de théologie une question d'enthousiasme ou de colère.
« A Dieu ne plaise, Messieurs, que je veuille contrister un
seul de mes vénérables frères dans Tépiscopat ! S'il n'y avait que des Évèques qui eussent exprimé ici leurs pensées d'après les inspirations de leur conscience, j'aurais gardé le silence, et écouté avec respect des discussions respectueuses, sans contredire ni leurs doctrines pour ou contre la question, ni leurs vues pour ou contre l'opportunité. Sans vouloir juger aucune conduite, telle eût été la mienne. Et si plus tard, au Concile, j'avais été appelé à me prononcer entre eux, je l'aurais fait, pour ma part, dans la simplicité de ma conscience et la charité de mou âme.
« Mais il n'en a pas été ainsi, il s'en faut ; et la question, jetée d'une tout autre manière dans le public, a produit dans les âmes les inquiétudes que vous m'avez exposées, et sur lesquelles, ainsi que je vous l'ai promis, je me fais un devoir de vous dire maintenant ma pensée.
(( Mais auparavant, je dois rappeler ce qui s'est dit, ce qui s'est fait jusqu'ici, et oîi la question en est à ce moment. »
Nous ne pouvons comprendre pourquoi l'illustre Prélat s'étonne aujourd'hui si fort de l'attitude de la presse. S'il est homme de son temps, il doit s'être fait cette réflexion : Le prochain Concile œcuménique est le premier qui se célèbre depuis l'ère des journaux et du télégraphe. Les journalistes veulent tout dire et disserter de tout, les fidèles tout savoir et être en état de répondre atout. C'est là un malheur, nous sommes loin de le nier; mais enfin tel est Tesprit de notre temps.
Ensuite l'Ëvêque d'Orléans parle des journaux et des personnes qui ont provoqué ces débats. A notre avis, il s'en prend injustement à la Civiltà cattolica et à VUnivers. Est-ce que les fidèles n'ont pas la liberté, avant le Concile, de faire connaître leur foi et d'exprimer leur désir ? Ne discutait-on pas avant le Concile de Jérusalem? Cela a-t-il entravé l'œuvre de TAssembléë et rendu impossible les décisions des Apôtres?
L'Évêque d'Orléans trouve qu*tl est inopportun de discuter cette question dans les journaux. Mais, nous le lui demandons, avec tout le respect qui lui est dû, sa lettre est-elle opportune? Ne pouvait-il attendre, et émettre son vote devant le Concile?