LIVRE III, DOCUMENT CCLXXIX
solennellement le prince le plus puissant de la chrétienté, Frédéric U.
Expliquons-nous avec plus de détail. Un mauvais prince est une grande calamité. Il est la ruine de la fortune publique et privée, le fléau des lois et des coutumes, le destructeur de la foi, ce premier fondement des sociétés et des familles ; avec lui rien n'est sûr; entre ses mains, même la justice civile et la justice pénale peuvent facilement devenir un redoutable instrument d'oppression contre ses peuples. A un pareil danger, 89 a opposé le droit à la révolte, droit des plus périlleux et dont les peuples font aujourd'hui un si facile et si fréquent usage. Ce droit qui s'exerce par la trahison, les crimes et l'assassinat, qui est aveugle, injuste au point de trancher la tète à Charles P ^ et à Louis XVI et de laisser mourir sur le trône Henri VIII et Louis XI, ce droit, nous, catholiques romains, nous le repoussons. Au moyen âge il y avait un tout autre remède. Les peuples élevés dans le sein de l'Église considéraient le Pape comme le suprême gardien de tous leurs droits, si bien que dans les grands litiges entre un roi et un autre roi, entre un roi et son peuple, les Souverains Pontifes intervenaient comme juges et pacificateurs; et alors, si le roi était trop mauvais, ils le déposaient. Criez à la barbarie, tant que vous voudrez, mais entre un Légat du Pape qui cherche à terminer par des moyens pacifiques un différend entre deux Etats... et un champ de bataille naguère encore couvert de membres épars, de cadavres humains sur lesquels pleurent dix mille ou vingt mille familles, je ne saurais balancer : j'opte pour le Légat. A un peuple en armes qui, pour chasser son roi, combat les soldats du gouvernement, je préfère l'excommunication d'un Pape qui juge ce roi, le dépose comme cela se fait et doit se faire pour un magistrat prévaricateur. Enfin, j'aime mieux le moyen âge qui s'en remettait au jugement du Pape que les siècles modernes qui en appellent aux bataillons et aux barricades, c'est une simple affaire de goût. Le moyen âge est mort et personne, pas plus nous que le Pape, ne songe à le ressusciter. Depuis longtemps les Souverain s Pontifes ne portent plus contre les rois de pareilles
sentences. Aujourd'hui, elles n'ont plus de raison d'être, aussi les princes ne les redoutent-ils plus, et Mgr l'Évêque d'Orléans n'en a pas parlé. Non, les Papes ne déposent plus les rois; d'autres se chargent parfaitement de le faire : les peuples euxmêmes ou quelque monarque voisin. Bien loin de déposer les rois, les Papes éyitent soigneusement de fournir la moindre occasion de troubles ou de révoltes même quand ils ont été déposés par des rois. En vain, dans les bulles célèbres par lesquelles Pie VU et Pie IX ont excommunié les usurpateurs de leurs États, vous chercherez un seul mot qui puisse servir de prétexte à la déposition d'un souverain, ou paraître encourager la sédition et le désordre.
c( Les Universités et les meilleurs catholiques de la Grande- Bretagne ont déclaré que le Pape ne possédait aucune souveraineté civile sur les Iles-Britanniques, » et ils ont eu raison. Mais quand donc les Papes ont-ils revendiqué sur ces contrées un droit de souveraineté? Si parfois ils ont dû se servir contre certains rois de leurs armes spirituelles, dans ces circonstances, ils ont agi non pas comme souverains avec des sujets, mais comme des pères avec leurs enfants, comme Chefs de l'Église chrétienne à l'égard de rois chrétiens ; s'il leur est arrivé d'aller plus loin et d'infliger des peines purement temporelles, ils s'appuyaient pour le faire sur la coutume et le droit public alors en vigueur, mais qui aujourd'hui n'a plus sa raison d'être.
Je ne prétends point justifier tous ces faits; peut-être en trouverait-on dans le nombre qui ne furent pas exempts de toate passion humaine. Mais je dis et je soutiens que cela n'a rien à voir avec l'infaillibilité attribuée par l'école romaine au Pape lorsqu'il juge solennellement en matière de foi.
Qu'importe d'ailleurs à nos rois non catholiques que leurs sujets catholiques regardent ou non le Pape comme infaillible dans les questions intéressant la foi ? J'ai peine à croire qu'ils en prennent prétexte pour exercer contre eux plus de rigueurs; tout au plus y trouveront-ils matière à quelques notes diplomatiques semblables à celles que provoqua la convocation du Concile^ mais auxquelles personne ne prit garde.