‹ Histoire du Concile du VaticanChapitre 432 sur 536 · LIVRE III, DOCUMENT CCLXXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE III, DOCUMENT CCLXXXIX

Qa'est-ce donc qui m'a déterminé? Ce qui se passait au dehors, et ce que j'ai senti dans mon âme; la situation que je voyais et le cri impérieux de ma conscience.

Au moment le plus inattendu, et du côté où sont mes affections les plus chères, sur une question tout à fait soulevée au sujet des prérogatives pontificales et d'une définition dogmatique à demander au Concile, une agitation se fait, toute d'amour en apparence pour le Saint-Père. On veut d'abord que la chose arrive par acclamation. Le bon sens public s'y refuse. Les journaux se passionnent; sous leur pression quotidienne un violent courant est produit dans l'opinion ; ceux qui résistent sont des suspects ; un torrent d'injures et de calomnies tombe sur eux, et les foules passionnées dont on égare et exploite les meilleurs sentiments, accueillent tout aveuglément.

Mais d'un autre côté, un grand nombre de fidèles se troublent et s'alarment. Sans parler de certaines manifestations où il faut voir à tout le moins de graves symptômes, je me suis trouvé pour ma part le confident d'une multitude d'âmes inquiètes, émues, et depuis que j'ai écrit, combien de catholiques, et des meilleurs, prêtres et laïques, des plus dévoués au Saint- Siège, des plus éminents par la position sociale et par l'intelligence, des plus au courant de l'état des choses en Europe et dans le monde, m'ont écrit et remercié avec un sentiment profond de soulagement et avec des accents auxquels moi-même je ne m'attendais pas. Non, ce n'était pas l'unanimité sur la question débattue entre nous, cher Seigneur, qui régnait avant que j'eusse parlé ; c'était d'un côté la violence, et de l'autre un étonnement silencieux et attristé; ou si quelque voix s'élevait, elle était aussitôt couverte de clameurs et d'injures. Cette situation pesait sur une foule de consciences : voilà ce que révèle cette correspondance spontanée, venue à moi de tant de pays à la fois, et qui se continue à Rome même, si multipliée que dès l'origine j'ai dû renoncer à répondre. Si c'était le moment de tout publier, vous verriez, cher et vénéré Seigueur, s'il y a, ou non, dans l'Église, sur cette grave question d'opportunité, sur

les délicatesses de cette grande affaire, l'accord et la certitude que vous pensez.

Ce qu'il y a, c'est tout autre chose.

A côté et en avant de vues et de convictions que je respecte, il y a, Monseigneur, en France et ailleurs, une presse passionnée, une agitation bruyante et factice, une offuscation violente des esprits, des entraînements trop souvent irréfléchis etimpétaenx; mais tout cela dans un cercle relativement très étroit, tout cela en dehors d'une immense multitude d'hommes, qui sont de vrais et sérieux chrétiens, mais qui, dans des questions de cette nature, n'ont pas le goût d'afficher leur nom; et aussi tout à fait en dehors de la partie influente et dirigeante de la société. Et en définitive, le déplorable résultat de tout cela, c'est, je n'ai sur ce point aucun doute, de créer une profonde illusion touchant l'état réel de l'opinion catholique, et de pré* parer peut-être des désastres, inévitables suites, dans la politique ecclésiastique, comme dans la politique séculière, des illusions et des erreurs de fait sur le véritable état des esprits.

Je savais, je voyais ces choses ; et en même temps j'étendais plus loin mes regards, sur nos frères séparés et le monde entier. Me défendant à la fois de tout enthousiasme, comme de toute préoccupation de parti pris ou de système, je cherchais à me rendre un compte exact de la situation générale de la société contemporaine ; et c'est alors surtout que, descendant en ma conscience, j'ai compris qu'un grand devoir m'était imposé, et plus ce devoir m*apparaissait douloureux , plus il le pouvait devenir, et moins je devais hésiter.

Voilà, sur l'histoire de cette polémique et sur mon intervention dans ce débat, la vérité complète. Il ne faut donc plus nous dire, comme vous le faites dans la phrase plus qu'étrange de votre narration, que la définition était dans l'air. Nous codnaissons les souffles violents et téméraires qui l'y ont apportée. Et plaise à Dieu qu'on ne soit pas un jour condamné à se rappeler cette grave parole de l'Écriture : Ceux qui sèment le vtnt, font moissonner la tempête...

Page 1