LIVRE III, DOCUMENT CCLXXXIX
Mgr Dechamps à Mgr Dupanloup. (12 mars 1870.)
Mais je vous entends dire de nouveau qu'après tout
c'est moi qui ai soulevé cette question, et que c'est bien malgré vous que vous suivez mon exemple.
Je n'ai pas soulevé cette question, Monseigneur, et entre ce que j'ai fait et ce qu'a fait Votre Grandeur, la différence est grande.
Je n'ai pas soulevé celte question, et je ne puis vraiment m'oxpliquer comment vous pouvez, mon cher Seigneur, reproduire cette assertion après ce que je vous ai déjà fait observer à ce sujet. Lorsque je vis la presse de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, des États-Unis, répandre le bruit que le Concile allait créer un nouveau dogme, et commenter ce bruit de façon à faire croire que l'Église invente les dogmes, je pris la plume pour accomplir un devoir, pour préserver la foi des âmes qui me sont confiées, et je ne la pris pas auparavant. Je vous prie donc de ne plus oublier que l'on ne parlait que du nouveau dogme dans les journaux des deux mondes, quand je publiai sur F infaillibilité et le Concile général le travail dont j'indiquais le but en ces termes : « Ce que je vais établir sur l'infaillibilité ne regarde qu'indirectement les incrédules. C'est aux chrétiens que je m'adresse. Mais ce que j'écris pour ceux-ci fera du moins connaître aux autres une chose qu'ils ont besoin de savoir : que le Concile général, s'il définit l'infaillibilité du Saint-Siège en matière de foi, ne révélera pas une vérité nouvelle, n'inventera pas un nouveau dogme, mais définira dogmatiquement une croyance aussi ancienne et aussi catholique que r Église elle-même. »
Vous le voyez, je n'ai rien soulevé ; j'ai répondu au mensonge que la presse élevait à sa plus haute puissance.
Du reste, Monseigneur, je maintiens que personne, dans ces dernières années, n'a posé ni pu poser la question de l'infaillibilité, par la raison bien simple que cette question est posée . depuis la déclaration de 1682. Je maintiens qu'eu présence des IV. 43
actes successifs des Souverains Pontifes contre cette déclaration, le silence à son égard de la part du premier Concile œcuménique rassemblé depuis le xvn® siècle, serait moralemeal impossible. Je maintiens que la Sorbonne a prévu, comme vous. Monseigneur, comme moi et comme mille autres, cette impossibilité morale. Je maintiens que le doyen de la Sorbonne, Mgr Maret, a pris la plume bien longtemps avant que j'eusse la moindre pensée de la prendre, et que ses deux gros volumes, dès lors partout annoncés et arrivés à Theure voulue, le proavent avec évidence.
Mais entre ce que j'ai fait et ce que vous avez fait, mon cher Seigneur, la différence est grande.
Qu'ai-je fait?
J'ai démontré que si le Concile définit l'infaillibilité du tribunal souverain de l'Église en matière de foi, il définira une croyance aussi ancienne et aussi catholique que l'Église ellemême.
Voilà ce que j'ai fait.
Si le Concile ne pensait pas devoir définir encore cette croyance, que résulterait-il de fâcheux de ce que j'en ai dit et publié?
Rien, manifestement.
J'aurais la consolation d'avoir défendu une fois de plus ce que « presque tous les catholiques croient, et ce que tous admettent en pratique », selon l'expression de l'ancien père Gratry ; et de ce que j'ai écrit, aucune âme ne serait troublée. Auriez- vous la même consolation. Monseigneur? Le retentissement de votre voix, favorisé par le silence du Concile œcuménique, ne laisserait-il pas généralement ébranlée cette foi de la catholicité ?
Et si le Concile jugeait par conséquent que l'heure est venue de définir cette croyance, que résulterait-il de vos Observathns? Il en résulterait un bien moindre mal, sans doute, que du silence œcuménique ; la pleine soumission de votre esprit et de votre cœur à la voix de l'Église enseignante dissiperait la tristesse des âmes fidèles ; mais les âmes faibles, les âmes tentées