LIVRE m, DOCUMENT CCXVII
c'est au II® siècle que saint Irénée, Évéque de Lyon, venu d'Orient dans les Gaules, puisqu'il était disciple de saint Polycarpe de Smyrne, disciple à son tour de saint Jean TÉvangéliste, enseigne la primauté du Siège de Rome et l'obligation de rÉglise universelle de se rattacher à ce centre d'unité; c'est au III® siècle que les Papes saint Etienne et saint Denis exercent, en Asie et en Afrique, la même puissance que saint Clément avait exercée en Grèce ; c'est au iv® siècle que le grand Athanase d'Alexandrie et les autres Évoques chassés par les ariens sont rendus à leurs sièges par le Pape Jules P', et saint Jean Chrysostome est rétabli sur celui de Constantinople par le Pape Innocent.
Ces faits, entre tant d'autres, suffisent à démontrer la légèreté des grands historiens qui, se copiant les uns les autres, n'ont pas rougi de représenter le pouvoir catholique de la Papauté comme ignoré des premiers siècles. La Papauté, comme l'Église, a été d'abord, sans aucun doute, la petite graine de l'Évangile; mais, jetée en terre par la main de Dieu, elle portait dès lors en elle-même Tarbre qui devait ombrager toute la terre. Les hommes n'y ont rien mis ; et, si cette graine s'est levée, si l'arbre qui en est sorti a étendu ses rameaux dans les deux mondes, si la puissance de la Papauté a été recon* nue dans toutes les Églises, c'a été en vertu de son propre principe d'autorité universelle divinement constituée : C'est à toi que je donnerai les clefs de mon royaume, la puissance souveraine ; foi prié pour toi, afin que ta foi ne défaille plus; ce sera à toi de confirmer tes frères; pais mes agneaux et mes brebis^ les fidèles et les pasteurs.
C'est par cette même force interne et surnaturelle que cette puissance a résisté à tout, manifestant son principe divin par sa durée aussi bien que par son extension.
Dans tous les temps, les puissances humaines ont regardé de haut cette autorité pontificale extérieurement infirme. Mais voyez comme Dieu humilie les forts et exalte les faibles :
L'empire romain frappe du glaive ou jette dans lamphithé&tre les Pontifes suprêmes comme les plus obscurs des chré-
tiens. Pendant trois siècles, trente Papes meurent martyrs. Mais TËmpire passe et la Papauté reste. Les empereurs devenus chrétiens, jalousent la puissance spirituelle; craignant de n'être à Rome que la seconde majesté, ils s'en vont à Gonstantinople, où ils tentent de ressaisir les deux puissances; mais ils s'affaiblissent pendant que la Papauté grandit, et c'est elle qui pleurera leur chute. Le moyen âge vient, âge singulier, où, malgré tant d'éléments rebelles et barbares, l'Église sait cependant édifier de si grandes choses. Charlemagne reconstitue l'Empire d'Occident; il passe, son œuvre se divise, et la Papauté reste. Les empereurs d'Allemagne la servent et la desservent. Ils passent, et la Papauté reste. A l'entrée des temps modernes, Charles-Quint semble vouloir reprendre le rôle de Charlemagne, en le gâtant quelquefois. Son empire passe, et la Papauté reste. Dans les derniers temps, un autre César apparaît, qui tient de tous ses prédécesseurs, et de ceux qui honorent et de ceux qui insultent, et de ceux qui défendent l'Église et de ceux qui la combattent. Il traverse le monde, comme un orage, atteint les trônes en passant, arrache le Pape à son siège, en lui disant que les excommunications d'un vieillard ne feront pas tomber les armes des mains de ses soldats ; mais voilà que le souffle glacé d'en haut raidit ces mains des forts : ils laissent échapper leurs armes, et Dieu ensevelit la nouvelle puissance dans un linceul de neige. Elle veut se relever, mais en vain, et s'en va mourir au milieu des flots, quand le vieillard du Vatican a repris le chemin de Rome.
Qu'y a-t-il donc dans cette faiblesse invincible? Tu es Pierre^ et sur cette pierre je bâtirai; et ce que f aurai élevé y nul ne le renversera.
Nos sages n'ont rien omis pour amoindrir aux yeux des hommes le miracle de cette durée, et ils représentent aujourd'hui la Papauté comme un débris du passé, comme une auguste ruine d'un autre âge, dont il ne reste plus rien de vivant qu'une 'petite puissance étrangère! Mais le Pape, comme prince, ne fut jamais qu'une petite puissance ; et sa puissance, comme Pape, est toujours grande et incomparable, et n'est pas plus étrangère