LIVRE m, DOCUMENT GCVI
même, et nous ne saurions en entrant ici laisser à la porte une partie de nos convictions, comme on dépose un vêlement au vestiaire. Maçons et citoyens à la fois, nous professons les idées du siècle et nous avons les aspirations de notre temps. Je me trompe, nos idées et nos aspirations sont encore plus élevées, et c'est à la fois la gloire et la force de la maçonnerie déplacer toujours son idéal en avant afin qu'il soit comme un phare lumineux pour le monde extérieur.
Je voudrais vous faire comprendre ma pensée par une saisissante image. Il y avait au dernier Salon de peinture un tableau qui a soulevé de grands enthousiasmes et qui a été d'autre part l'objet de vives critiques; c'est la belle toile où le peintre Ghenavard a symbolisé les diverses religions. Les cultes et les croyances, les dieux et les héros, Jupiter frappé de sa propre foudre, Eros sur le sein de Yénus, Thor et les dieux farouches de Scandinavie, les divinités mystérieuses de l'Inde et la grande figure de Jésus mourant, tout ce qui a ému et passionné l'humanité, tous les dogmes et toutes les philosophies ont été évoquées et traduites par l'artiste. La vue de ce tableau saisît et fait rêver. Je l'admirais, et pourtant j'étais mécontent. Quelle que soit la beauté de la forme, toutes ces religions mortes vous oppressent; l'œuvre semble incomplète et on sent qu'il y manque quelque chose : comment dirai-je? une conclusion ou un couronnement. J'aurais voulu élargir le cadre et agrandir la toile, et tout en haut, au-dessus des dogmes expirants, je voyais la maçonnerie rajeunie et toujours renaissante émerger dans sa sereine beauté.
En effet, très chers frères, les dogmes périssent fatalement lorsque leur œuvre est accomplie, tandis que la maçonnerie en devançant la civilisation, en s'imposant une tâche nouvelle à mesure que les tâches anciennes sont accomplies, trouve, par e fait même des progrès réalisés, une raison de vivre pour len réclamer d'autres.
Faut-il vous donner des preuves de ce rajeunissement perpétuel, de cette renaissance pour ainsi dire incessante de notre institution, qui font sa force et qui assurent sa durée?... Nous
a LE CONCILE DO VATICAN.
n'aurons pas besoin de remonter bien haut dans rhisloire. Au xviu^ siècle le rôle de la maçonnerie est tout philosophique. La tolérance, l'égalité civile, la liberté de penser étaient discutées et préconisées dans les ateliers bien avant d'être présentées au monde profane par les encyclopédistes. Les archives maçonniques attestent que ces belles vertus et ces grands principes sont nés parmi nous.
Mais la scène du monde ne tarde pas à changer; les droits de rhomme sont proclamés, la devise qui, naguère encore, était inscrite mystérieusement dans nos temples, s'étale maintenant au frontispice des lois, et la maçonnerie était si intimement mêlée à tous les actes civiques dans les premiers beaux jours de la révolution, que Louis XVI dut faire son entrée à l'hôtel de ville sous la voûte d'acier, ainsi que l'a établi cette année même notre frère Poulie dans le Bulletifi du Grand Orient.
Je n'écris pas une histoire et je veux indiquer seulement que le véritable rôle de la maçonnerie consiste à devancer la sodélé politique et à en prépai*er les progrès.
Philosophique avant la révolution, civique sur les bancs de la Constituante et de la Convention, elle devient militaire lorsque l'intégrité du sol est menacée. C'est alors que se forment e se multiplient les loges des régiments; et c'est un fait bien digne de remarque, que, sous l'Empire, lorsque tout est à la guerre, c'est précisément au milieu même de l'armée que nos doctrines pacifiques semblent s'être réfugiées.
Pendant la Restauration, il faut le reconnaître, la maçonnerie se trouve mêlée directement à la politique, et le carbonarisme envahit le plus souvent les loges. Faut-il en blâmer nos devanciers?... Ce n'est pas moi qui voudrais le faire, car je les trouve bien absous par la nécessité cruelle des circonstances, par la pureté de leurs intentions, et par les maux innombrables qu'ils ont si noblement soufferts ! Mais ce que je dois constater c'est que cette immixtion directe dans la politique a eu pour résultat une sorte d'alangiiissement de l'action maçonnique pendant le règne de Louis-Philippe.
Aujourd'hui nous sommes revenus à la vérité même de