LIVRE III, DOCUMENT CCVI. IB
notre inslilution, une noirvelie constitution a élc fondée et de grands progrès ont été accomplis. Je n'en veux pour preuve que l'assemblée même qui me fait l'honneur de m'entendre, et les droits dont vous êtes investis.
Vous êtes justement fiers de ces droits, mes très chers frères, et tous, ici, nous sommes bien résolus à les conserver et à les agrandir progressivement; n'est-ce pas? Eh bien! savez-vous le moyen certain d'y parvenir? c'est d'accomplir rigoureusement les devoirs que ces droits nous imposent.
Si je n'ai pas trop lassé votre patience, si votre bienveillante indulgence consent à me sacrifier cinq minutes encore, c'est par quelques considérations sur cet objet qne je veux finir.
Il y a deux choses bien distinctes en maçonnerie : le travail intérieur des ateliers et l'action individuelle que les maçons exercent dans le monde profane. C'est d'abord dans nos temples que les questions se discutent et que les idées s'élaborent; mais une fois que nous sommes tombés d'accord sur la vérité d'un principe, il ne nous suffit pas d'en jouir seuls, en égoïstes, nous éprouvons le besoin de le propager dans le monde. Paul-Louis Xourier a dit excellemment : « La vérité est toute à tous, le premier devoir de celui qui croit la connaître, c'est de la répandre ; » et l'illustre pamphlétaire ajoutait avec sa malice exquise : « Jenner qui trouva la vaccine eût été un franc scélérat d'en garder une heure le secret. » Aussi nos prédécesseurs se sont-ils toujours appliqués à répandre leurs idées dans le monde. Pour n'en citer qu'un exemple, je rappellerai que le suffrage universel ayant été mis en vigueur dans les ateliers, ce furent des maçons qui demandèrent les premiers son application dans le monde profane. On retrouverait encore leurs noms sur les pétitions pour la réforme électorale dans les dernières années du règne de Louis-Philippe.
Ceci ne veut pas dire, mes frères, que la maçonnerie doive s'immiscer dans les questions politiques, mais seulement que la vérité est une, et que c'est notre devoir et notre honneur de préconiser au dehors ce que nous avons jugé bon et salutaire au dedans. Nous n'imitons pas ceux qui disent, en se prélas*
sant dans l'incrédulité, il faut une religion pour le peuple; ce qui nous semble bon pour les autres est bon pour nous-mêmes, et à mesure que Fétude et la discussion nous ont révélé une vérité nouvelle, notre premier soin, et j'ajoute notre plus grand bonheur, c'est de la vulgariser et d'en faire jouir l'humanité.
Mais, comme c'est une loi naturelle que tout se transforme incessamment aussi bien dans le monde moral que dans le monde matériel, il s'en suit que nos travaux et nos recherches ne doivent jamais s'arrêter, que nous ne pouvons pas considérer les vérités conquises comme un patrimoine suffisant, et qu'un progrès réalisé en appelle immédiatement un nouveau.
Nous avons conquis maçonniquement et répandu, plus tard, dans le monde toutes les grandes choses dont j'ai déjà parlé, la tolérance, la liberté de conscience, l'égalité civile, le suffrage universel, et combien d'aulres encore. C'est bien ! mais ce n'est pas assez. Chaque jour qui se lève nous apporte une tâche nouvelle, et bien des assises nous restent à poser encore sur les murailles du temple symbolique que nous élevons à la vérité. Notre loi, c'est le mouvement, c'est le progrès.
Voici ce que je lisais ce matin même dans un beau livre trop peu connu : « Ce qu'on n'ébranle point un peu pourrit toujours sur place. L'eau stagnante a fait périr plus de monde que les furieux torrents. La confiance mutuelle, l'échange des idées, l'affranchissement mesuré mais toujours progressif de l'homme pensant et agissant, ont seuls pu constituer des sociétés et des établissements durables. Longue vie à qui se remue toujours en avant *... »
Nous remuer en avant, voilà ce qui nous distingue en effet de ceux qui se remuent si fort en arrière. Quelle est la doctrine fondamentale de nos adversaires? Un dogme immuable. Quelle est leur capitale? Une ville morte, où les ruines seules sont grandes, où tout parle du passé et rien de l'avenir. La maçonnerie enseigne au contraire que tout se transforme et progresse