LA PROCLAMATION DE L INFAILLIBILITE
crivent sans hésitation aux sentences dogmatiques d'un vieillard et sacrifient leurs opinions personnelles aux décisions d'un liomme de l'infaillibilité duquel ils ne connaissent rien ! Donc, s'il est bien prouvé que le pape ne peut se tromper lorsqu'il prend ces sortes de décisions, il est raisonnable que tant d'hommes soumettent leur intelligence dans des matières si difficiles.
Mais si l'infaillibilité du Pape n'est pas chose certaine, puis-je regarder pareille obéissance comme parfaitement raisonnable?/ Supposez, en outre, que d'illustres savants aient employé toute leur science à établir que plusieurs Pères se sont trompés, que Vigile, au moins, s'est écarté de la vérité dans un fait dogmatique, qu'Honorius a même enseigné une erreur touchant le mystère de l'Incarnation, que l'infaillibilité des Pontifes romains n'a jamais été reconnue ni par les Saints Pères, ni par les conciles ; peut-on dire encore que l'obéissance des chrétiens aux décisions pontificales est raisonnable — du moins pour l'avenir — quand « du fond du cœur ils ont la ferme confiance qu'elles sont conformes à la doctrine révélée »? Tant que la ferme conviction des fidèles n'était pas ébranlée, l'obéissance pouvait être raisonnable. Quant aux catholiques « qui font cause commune avec ceux qui ont renoncé à la foi catholique », qui « ont fait naufrage dans la foi, ou ne croient que dans la mesure où leur foi ne porte pas atteinte à leur libéralisme », ils ne jugeront plus l'obéissance raisonnable si le fondement ébranlé dans le cœur des fidèles par des hommes diversement célèbres ne retrouve sa solidité grâce à une déclaration solennelle de l'Eglise » (p. 98 sqq).
En regard de ces graves observations, combien sembleront peu sérieuses les raisons invoquées par l'auteur des c( Remarques » afin de prouver que la définition n'est pas nécessaire! On ne doit pas oublier, dit-il, « la valeur de la certitude morale et l'importance des devoirs qui en décou-
lent (i) ». Mais tant d'attaques contre l'Infaillibilité permettent-elles encore aux simples laïques d'y croire avec certitude morale? Plus bas, l'auteur laisse écliapj)er ces phrases surprenantes : « Le i^ape parle-t-il seul, les catholiques disent, sans hésiter : il ne s'est pas trompé; promiilgue-t-il un décret dogmatique en union avec tous les évêques, les catholiques diront : il n'est pas possible qu'ils se soient trompés. Quand on recommande au jaeuple fidèle l'obéissance qu'il doit au Siège de Pierre, évidemment il ne s'agit pas de lui suggérer de pareilles distinctions ; il faut lui prêcher une obéissance toute simple et pieuse » (p. 82). / Ne semble-t-on X3as conseiller ici, inconsciemment sans doute, de jouer double jeu? Répondons simplement avec le P. Wilmers : ■ ce Pareilles distinctions n'ont pas à être proposées, la chose va de soi, lorsqu'on veut affermir le peuple chrétien dans l'obéissance due au Saint-Siège. » Mais si l'on vous interroge sur la rigueur de cette obéissance que vous exigez, si l'on vous dit : « doit-on, oui ou non, une obéissance de foi aux décisions des papes en matière de foi?» que répondrez-vous à cette question pressante, si souvent posée, si passionnément discutée de nos jours, à une question qui touche aux fondements mêmes de la foi catholique? L'auteur de la brochure «De l'infaillibilité du pape » répondra (p. 4) qu'il n'est pas loisible de refuser l'assentiment de l'intelligence aux décisions du i)ape en matière de foi ou de mœurs et donc que l'obéissance de foi est requise lorsqu'il s'agit de vérités révélées proposées à notre foi.
L'auteur des « Remarques » reconnaîtra (p. 82) qu'il est juste, x)Our les fidèles, d'accorder à ces décisions une confiance <c intérieure et ferme ».
L'auteur du Manuscrit dira qu'en présence de semblables décisions, les fidèles ne sont pas tenus de faire un acte de foi
(1) Observationeiy, p. 80.
REPONSE DU P. WILMERS 6§^
divine (i) Peut-être un autre répondra-t-il que cette question -est inopportune. Mais si l'on persiste à la poser, lintempestive question? l'Eglise ne s'attirera t-elle pas alors la haine de ceux qui ont l'Infaillibilité en horreur?
Le dernier chapitre du Père Wilmers est consacré aux opinions du cardinal Rauscher sur les décisions de l'Eglise en matière de foi et les exigences du temps. N'en relevons qu'un passage, sur le moyen suggéré par le cardinal Rauscher pour permettre au pape de « résoudre » des difficultés dogmatiques, « sans l'infaillibilité «./
Le cardinal s'exprime ainsi : « Si de graves difficultés s'élèvent à propos d'une question, s'il surgit des scandales ou des périls que le pape veuille conjurer par une déclaration solennelle sans toutefois recourir à un concile général, il peut charger les évêques de lui exposer par écrit leur opinion sur la matière, ce qui sera fait à bref délai, vu la facilité des communications : il maintiendrait ainsi, comme naturel critérium de la vérité catholique, la doctrine si ancienne et si constante de l'union des Eglises et, second avantage, les dangers dont nous parlons seraient écartés (p. 86 sqq). »
Le Père Wilmers répond : « Il ne m'appartient pas de suggérer au pape ce qu'il doit faire ou ne pas faire quand il s'agit de trancher une question dogmatique : je ne puis donc prévoir quelle sera sa conduite; je ne serais pourtant pas surpris qu'il lui plut de suivre une autre voie que celle à lui indiquée ici. Peut-être se bornerait-il à vérifier l'enseignement unanime de l'Eglise, à interroger l'antiquité, puisqu'il n'est pas douteux que la croyance antique de l'Eglise doive faire, encore aujourd'hui, l'objet de notre foi. Peut-être suffirait-il à son but de restreindre son enquête à la foi de l'Eglise romaine, c'est-à-dire à l'enseignement des papes qui l'ont précédé sur le Siège apostolique, puisqu'il est
(i) Quaeslio, p. 2.
incontestable que l'Eglise romaine ne peut pas s'écarter dfr la vraie foi et que « toute autre Eglise, au témoignage de saint Irénée doit se mettre d'accord avec elle » ? Et ce faisant, peut-être se sentirait- il encouragé par l'exemple des pontifes antérieurs, qui ont promulgué des sj'inboles de foi sans réclamer l'assentiment préalable du reste de l'épiscopat : au deuxième concile de Lyon nous l'avons vu, quand il s'agissait de la profession de foi proposée aux Grecs. Si le pape — eu égard aux différences de temps et aux circonstances — suivait l'une ou l'autre de ces voies, « la doctrine antique et constante de l'union des Eglises resterait intangible, comme critérium naturel de la vérité catholique ». Car il faut pi endre garde que le sens du critérium n'est pas : « Est vérité catholique ce qui est admis par tous à notre époque. » Le sens véritable est celui-ci : « Quand un point de doctrine est univei'sellement cru, il fait certainement partie de la doctrine catholique. »/
En réalité, <c si de graves difficultés se présentent, » s'il s'élève de nouvelles erreurs, il ne faut pas supposer que les évêques seront toujours du même avis. L'histoire le montre bien : les évêques eux-mêmes, hésitants sur le parti à prendre, auraient tôt fait de recourir au pape ou de s'écarter de l'orthodoxie.
Parlant du consentement unanime des Eglises, l'auteur a oublié de nous dire ce que le i)ape aurait à faire si les avis des évêques accusaient des divergences profondes Pareille hypothèse n'est pas chimérique et pourrait se présenter au sujet d'une question nouvelle Suj)posons un instant que le pape saint Etienne ait demandé l'avis des évêques africains sur la question du baptême des hérétiques : leur réponse eût été, sans aucun doute, que le baptême conféré par les hérétiques devait être réitéré. Où est alors le devoir du pape? Doit-il s'abstenir de toute décision? Mais alors les troubles ne s'apaiseront pas, la vérité ne sera pas établie^
RÉPONSE DU P. WILMERS 67
Doit-il préférer l'avis des uns, quand l'opinion des autres ne manque pas de poids? Mais on n'a pas alors de consentement unanime ou presque unanime.
« La difficulté a été résolue par l'auteur de la brochure (( de l'Infaillibilité personnelle du pape ». Quand il parle d'interroger les témoins de la tradition : « Pas n'est besoin, » dit-il. d'obtenir l'assentiment de tous les évêques, mais de )? la fraction la }>lus importante de l'éjjiscopat, et même, en » certains cas, l'histoire montre que, pour fixer la vraie foi, il » suffirait d'wnemmorifé de voix dans un concile uni au Saint » Siège, ou d'une décision du Saint-Siège lui-même (i).:» C'est bien, en effet, ce qui a lieu. Mais cette réponse suggère une nouvelle question : Si la majorité, ou parfois même la minorité des voix, peut suffire au Saint-Siège pour fixer le dogme, que penser de l'opinion célèbre qui fait du consentement unanime, ou quasi unanime, de l'Eglise la condition nécessaire d'une définition de foi ?/ Si, au témoignage de l'histoire, l'adhésion de quelques évêques seulement a suffi au Saint- Siège pour définir une vérité de foi et juger sans appel, de quel droit peut-on maintenir encore que l'adhésion de toute l'Eglise est nécessaire? Personne n'oserait soutenir que les quelques évêques adhérents représentaient toute l'Eglise. Et voilà comment on est obligé d'en revenir à l'Infaillibilité, dont ou ne voulait pas, afin d'expliquer les faits de l'histoire (2). »/
(1) De Infallibilitate personali, etc., p. 26.
(2) Ammadversionfi, p. 99sqq.