DEBATS SUR L ORDRE DU JOUR
du Pape. » II témoigne d'ailleurs son mécontentement, en ajoutant que ce schéma a été aussi précipitamment expédié que si Hannibal s'était trouvé aux portes de Rome. A quoi M^' Salzano répliqua (i) plus tard qu'Hannibal n'était pas aux portes, mais déjà dans les murs de Rome.
Le cardinal Patrizi (2) prit le premier la parole dans la 5i* Congrégation générale. Il commença par remercier les Présidents d'avoir, pour accéder aux vœux de tant de Pères, fait passer avant tous les autres le sujet si important qui allait être discuté. « Personne n'ignore que, dans ces derniers temps, des doutes soulevés en grand nombre sur les prérogatives des pontifes romains et répandus dans le peuple chrétien ont suscité des controverses tout à fait inopportunes [inopportunas], non sans détriment pour les âmes. Qui ne voit que, dans l'ordre des vérités surnaturelles, où les difficultés abondent [periculo plenas] la discussion appartient à l'Eglise seule et aux évêques? Or, des laïcs sans mandat l'ont abordée, de piètre manière, au grand scandale des esprits sérieux. En face de cette excitation des esprits et des conflits d'opinions que les ennemis de l'Eglise cherchent à rendre toujours plus aigus, rien ne me semblait plus opportun que de faire connaître, sans hésitation ni retard, aux fidèles anxieux, ce qu'ils doivent croire ou rejeter. / Ainsi orientés^ ils ne seront plus exposés aux fluctuations doctrinales, au danger de s'écarter toujours davantage de la foi; et l'Eglise n'aura plus à affronter des difficultés bien plus graves que celles que plusieurs redoutent de la définition du dogme catholique. »
La 52* Congrégation générale (17 mai) vit s'ouvrir les hostilités. M^^ David, éveque de Saint-Brieuc, attaqua le nouvel ordre du jour, sans apporter pour cela des raisons nouvelles.
(1) Acta, III. 497.
(2)Ibid., Ifl, 2 sq.
Il signala (i) l'illogisme qu'on commettait en parlant du Pape avant d'avoir exposé la doctrine sur l'Eglise. La doctrine de la Primauté ne peut, en grande partie, se comprendre sans l'étude préalable de la doctrine qui concerne rp]glise. L'Eglise a Pierre x^our fondement principal, les Apôtres et les Prophètes pour fondement secondaire. Pierre n'est fondement qu'autant qu'il supporte l'édifice; autrement ce n'est qu'un roc isolé et solitaire. Ainsi, l'examen de ses devoirs et de ses prérogatives doit être subordonné à l'examen de l'édifice de l'Eglise. « Jésus-Christ n'a-t-il pas appelé d'abord les douze apôtres? Xe les a-t-il pas instruits longtemps avant d'adresser à Pierre les immortelles paroles : « Tu es Pierre, etc.? » — L'Eglise est un bercail, luie armée en ordre de combat, une maison... une société, ce qui veut dire qu'on apprend d'abord à connaître ou, du moins, qu'on nous ]3résente dans ses traits essentiels, cette unité collective de l'organisme vivant, pour assigner ensuite à chaque membre particulier et au v^énérable chef lui-même, sa tâche et son devoir; et notre schéma a pour titre : « Première constitution de l'Eglise. » — Selon Bellarmin, l'Eglise n'a pas une constitution purement monarchique, mais une constitution monarchique tempérée par un élément aristocratique et démocratique. Or, la situation des membres e§t fixée par la constitution; comment pouvons-nous donc laisser provisoirement de côté l'étude de la constitution de l'Eglise, pour traiter la question du Pajoe, la nature de sa primauté et fixer l'étendue de son infaillibilité, en nous basant sur celle de l'Eglise, que nous ne connaissons pas encore? /
« Notre manière de procéder ne va pas sans de graves dangers. S'il s'agissait d'un édifice matériel, je crierais aux ouvriers qui fouillent le sol : « Halte-là ! prenez garde que
iijActa., etc , III, 46 sq.
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tout l'édifice ne s'écroule et ne vous ensevelisse sous ses ruines. >> A coup sûr, l'Eglise ne croulera pas; elle est d'une immortelle solidité. Mais Dieu lui-même a voulu qu'elle ne fût pas à l'abri des tempêtes, des schismes et des hérésies ! »
M^"" Garcia Gil (i). archevêque de Saragosse, répliqua à ces ^léclarations, quand, le lendemain, il vint défendre le schéma au nom de la Députation de la Foi.
An reproche d'illogisme, il répondit en citant l'introduction du schéma, où il est dit que le concile doit s'attacher d'abord aux doctrines les plus attaquées : « C'est là où le péril est plus grand et où les ennemis portent leur première attaque, qu'il faut opposer la première résistance ! »
D'après M*^"^ David, Jésus-Christ avait d'abord établi Pierre -comme fondement, et sur lui bâti son Eglise (2). Or, le concile ne suit pas un ordre différent. Par ailleurs, du pouvoir conféré à Pierre, il faut conclure à la constitution de l'Eglise, et non étudier la forme de gouveruement de l'Eglise, avant d'aborder l'étude de son chef.
Il n'y a pas d'inconvénients à fixer l'étendue de l'infaillibilité papale d'après l'étendue de l'infaillibilité de l'Eglise, <}elle-ci étant plus connue que celle-là. On sait, en effet, que l'Eglise est infaillible quand elle définit, explique, défend les vérités révélées; le schéma se borne à fixer le même objet à l'infaillibilité du Pape.
Les craintes exprimées par M*'''' David sont naturelles ^uand il est question d'édifice matériel ; elles ne sauraient être justifiées quand il est question des fondements sj^irituels et éternels de l'Eglise. « Nous traitons en première ligne des fondements de l'Eglise, parce que c'est eux qu'attaquent de
(1) 53' Congrégation générale ilSmai). Ar(a, etc., III, 64 sq.
(2)M«'Davidavait dit que Jésus-Christ avait d'abord appelé les apôtres, et seulement ensuite institué Pierre comme leur chef (p. 150). Le lecteur verra sans ipeine comment les paroles de M''Garcia Gil doivent être modifiées pour servir de réponse à l'objection de M" David.
préférence nos ennemis; de mêine que le premier eoncileproclama la divinité de Jésus-Clirist, qui est, dans un sens éminent, le fondement de l'Eglise, parce qu'Arius s'élevait alors contre elle. »
Réfutés par M«^ Garcia Gil, ces griefs sur l'ordre du jour, furent repris encore une fois par le Cardinal Schwarzen-
berg (i).
Il débuta en laissant entendre que la modification pourrait bien tenir à l'intervention de personnes étrangères au concile, impatientes de voir assurer le vote de leurs décrets préférés, et qui auraient assuré que le cliangement était absolument nécessaire. — Mais pareil soupçon n'était pas fondé. Nous savons que le Pape fut incliné par des membres du concile à proposer le schéma sur la primauté avant tous les autres (2).
Le Cardinal poursuit : Presque tous les Pères qui ont adressé des observations par écrit ont demandé qu'après la doctrine générale sur l'Eglise, on exposât la doctrine sur toute la hiérarchie; outre la primauté du Pape, on verrait expliquer ainsi la mission, la dignité et la fonction des évêques. / On croyait cet ordre fondé sur la nature des choses : n'est-il pas adopté dans les écoles et même dans les catéchismes? (Quelques Pères seulement ont conseillé de placer les décrets sur le Pape avant les autres; il y a donc lieu de s'étonner qu'on ait suivi leur avis. Mais cette décision at-elle au moins résolu la difficulté — la quasi-impossibilité — de traiter la primauté seule, sans avoir égard au reste? Il s'en faut ! Quel sage architecte songe au fondement avant d'avoir réfléchi au bâtiment qu'il veut construire ? Comment parler de la primauté de Pierre, de sa nature et de ses droits, sans exposer au préalable, ou du moins simultanément, la doc-
{i)Acta,etc., lU, 73 sq.
2) Voir plus haut, p. 3 sqq
OBJECTIONS DU CARDINAL SCHWARZENBERG lo^
trine sur l'Eglise, sa fin et son essence ? Au reste, le schéma lui-même me donne raison. Dans l'introduction il parle de l'Eglise, mais trop brièvement.
Par ailleurs, il est impossible de déterminer exactement la nature de la primauté sans exposer clairement quel est le pouvoir des évêques. Pouvons-nous parler du centre et du chef, tout en laissant de côté les autres membres de la hiérarchie? Si Pierre est pasteur du troupeau, les évêques le sont aussi; Pierre lie et délie : cela est également dit des autres apôtres ! lii'y a-t-il donc aucun rapport entre les deux? Le pouvoir qu'a le Pape de gouverner est appelé immédiat et ordinaire. Comment accorder avec cela le pouvoir immédiat et ordinaire des évêques ? La question n'a-t-elle i^oint sa place ici ? Autant qu'on peut le déduire de certains symptômes, je n'oserais pas souhaiter que nous renvoyions à un avenir incertain le débat sur le pouvoir épiscopal, car il me semble que les doctrines déjà définies et soumises à la définition créent un préjudice défavorable à des doctrines similaires qui pourraient être l'objet de définitions futures. Ne parle-t-on pas des évêques, dans le rapport sur le schéma, comme s'ils étaient, en certain sens seulement, les successeurs des apôtres ? Leur mission n'3^ est-elle pas confinée au seul diocèse que leur assigne le Pape ? Or pareille assertion est en contradiction avec la tradition apostolique.
On nous promet, il est vrai, une autre constitution ; elle traitera des évêques et de leurs droits, et expliquera leur pou- ! voir immédiat et ordinaire. / Mais il faudrait que nous eus- ' sions le texte et le décret lui-même, pour les comparer au texte et au décret qui sont sous nos yeux. Quand la Commission de la Foi pourra-t-elle nous soumettre le décret promis?
On dit que le concile sera bientôt ajourné. Pourra-t-il se réunir de nouveau à bref délai ? Réfléchissez à ce que le monde catholique nous devra : uti demi-décret de Fide, un demi-décret de Ecclesia, un décret de Summo Pontifice qui
ne tiendra pas compte de l'organisme de l'Eglise et de hiérarchie ecclésiastique.
Il n'est pas rare d'entendre, dans nos contrées, formuler cette accusation, ou plutôt cette calomnie : le Concile n'est pas convoqué dans l'intérêt de l'Eglise, mais on se sert de l'Eglise comme d'un moyen, pour exalter la curie romaine. Qu'olfrons-nous à nos compatriotes pour réfuter de pareilles calomnies ?
Mon avis est donc que nous complétions le schéma eu y ajoutant, sinon la doctrine générale sur l'Eglise, au moins la doctrine qui touche aux évêques. Qu'on ne propose pas auparavant le décret sur la primauté; que rien ne soit défini, ou du moins publié qui n'ait été défini déjà dans les concilegénéraux.
Le lendemain, dans la 54* Congrégation générale (19 Mai) le cardinal Cullen se leva pour réfuter, au nom de la Députation de la Foi, les attaques dirigées contre le schéma. Il commença par répondre au cardinal Schwarzenberg. — Si nous parlons en premier lieu de la primauté, dit-il (i\ nous ne faisons que suivre l'ordre observé par Jésus-Christ quand il fonda l'Eglise. Il posa d'abord le fondement de l'Eglise, à Pierre d'abord il promit le pouvoir, pour qu'il fût le roc, le fondement, le Chef suprême de l'Eglise, de qui dérive tout pouvoir dans l'Eglise; le Christ lui-même a conféré à Pierre avant tous les autres le pouvoir suprême, avec ordre de le transmettre à d'autres dans la suite. / Tertullien le reconnaît : « Il a d'abord remis les clefs à Pierre, afin que celui-ci les transmît à l'Eglise. » Et Optât de Milève : «Il a transmis le pouvoir à Pierre afin qu'il le communiquât aux -autres ». Léon le Grand, dit de même : « Tout ce qu'il n'a paâ refusé de donner aux autres, il le leur a donné par Pierre. »
::.;(l).4t<a, etc., III, i03 sqq.