REPLIQUE DU CARDINAL CULLEN ^5S
Pierre est donc la source et l'origine du pouvoir dans l'Eglise, et c'est pourquoi nous devons parler de lui d'abord, du Pontife romain et de ses droits. L'architecte pose d'abord les fondations; ensuite il élève l'édifice. Et quand il s'agit de former une armée, on commence par désigner le chef, ensuite on lève les troupes.
On a trouvé illogique de traiter d'abord de la primauté. Mais quand il s'agit d'expédier les affaires, ce n'est pas de la logique, mais des circonstances de personnes, de temps et de lieux qu'on s'inspire ; et c'est pourquoi il est si opportun de concentrer de suite notre attention sur certaines affaires d'importance, pendant que les évêques sont tous présents, afin que, plus tard, l'un ou l'autre puisse, sans obstacle, retourner dans son église.
Le cardinal Schwarzenberg a exprimé la crainte de voir diminuer les droits des évêques. Jamais il ne m'est venu à l'idée que le Pape ou un concile général pussent se poser en ennemis des droits et des privilèges des évêques. L'histoire montre, au contraire, que, de tout temps, les Papes ont été prêts à défendre les droits et les privilèges des évêques. Les évêques de Pologne, l'archevêque de Cologne, les évêques d'Espagne, tout l'univers peuvent l'attester. Vous constaterez encore que les évêques n'ont jamais eu tant de pouvoir que lorsqu'ils étaient plus étroitement unis au Pape. Par contre, lorsqu'ils s'insurgent contre lui, ils ne tardent pas à être foulés aux pieds, ils perdent immédiatement privilèges et pouvoirs. S'ils lui restent unis, la victoire, par laquelle la foi triomphe du monde, est aussi leur victoire, la victoire de la foi des Pontifes romains.
A écouter certaines plaintes, le Pape léserait la liberté des Eglises orientales. En quoi donc ? Le malheur des circons- tances a remis les élections des évêques aux mains du peuple : soldats, bateliers, artisans, ouvriers, paysans, riches et pauvres s'arrogèrent le droit de nom mer des patriarches, des
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archevêques et des évêques, ou s'attribuèrent du moins des droits prépondérants dans les élections ; d'où la décadence de l'Eglise d'Orient ; / nul espoir ne reste de lui porter secours, si l'occupation des sièges épiscopaux n'est réglementée, dans une certaine mesure, par le Saint-Père. Loin de léser en cela les droits des évêques, il défend la liberté de l'Eglise.
Jadis, et plus près de nous, à la fin du dernier siècle, quelques archevêques et princes- électeurs d'Allemagne se sont entendus pour amoindrir les droits du Pape. Qu'en est-il résulté? Au cours des révolutions qui suivirent, ces archevêques et évêques perdirent tout prestige, et tandis qu'ils se défendaient contre le pouvoir des Papes, eux-mêmes furent dépouillés de presque tous leurs biens. A vouloir se soustraire au pouvoir suprême du Pape, les Grecs perdirent aussi leur liberté et leur Eglise fut asservie par l'Etat.
Le cardinal Schwarzenberg s'est aussi plaint de ce que les évêques étaient confinés dans leurs diocèses respectifs : ils devraient pouvoir étendre leur autorité au delà des frontières de leurs diocèses, et on devrait leur reconnaître une certaine plénitude du pouvoir apostolique (i). Je ne puis admettre ces vues. Aux Papes, aux successeurs de Pierre, a été conféré le pouvoir suprême sur tous, sur l'Eglise universelle. Mais jamais les évêques n'ont reçu un pareil pouvoir. Les apôtres avaient bien le pouvoir extraordinaire de répandre l'Evangile dans tout l'univers, mais à leur mort ce pouvoir extraordinaire expira et le pouvoir des évêques fut limité au territoire de leur diocèse. Déjà S. Paul laissa Tite comme évêque de Crète dans cette île {Ad Tit. II), et le
(1) Voir plus haut p. 153. les paroles de Schwarzenberg sont : M praetenli eniin relalione episcopi non simphciter, sed tantiim quoilam sensu Aposlolorum dicuntur successores, etoinnis eorum missio restringitur ail parlicularem dioecesim, quam a summo Pontifice accipiuiit; haec vero ah aposlulica traidlione nliima siinl. {Aciar •etc., 111,75.)
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concile de Nicée défendit (can. i5) aux évêques de passer d'une ville à l'autre. Les évêques doivent donc se contenter d'un pouvoir limité à leur diocèse. Unis par la foi et la charité aux évêques de tout l'uaivers, ils peuvent néanmoins faire un très grand bien en dehors de leurs diocèses (i). /
Le cardinal Schwarzenberg avait dit encore qu'au sujet de la primauté on devrait s'en tenir aux définitions des autres jeonciles. Je suis d'un avis opposé. Nous devons condamner les erreurs nouvelles, par des décrets nouveaux. Après le Concile de Trente, Laiinoy et Richer, Febronius et Eybel s'insurgèrent contre la primauté et Janus répand maintenant ces mêmes erreurs dans toute l'Allemagne. Je ne vois pas pourquoi elles ne devraient pas être condamnées.
La dernière observation du cardinal Cullen porte sur l'opportunité de la définition de l'Infaillibilité. Nous y reviendrons plus tard.
M^"" Clifford essaya plus tard d'expliquer la pensée de Schwarzenberg sur le droit des évêques. « Le cardinal, dit il, (2) a voulu parler du pouvoir qu'ils exercent non comme individus, mais comme membres du concile. » — C'est inexact. Le cardinal entendait bien parler de la mission ordinaire des évêques, et Ms'' Strossmayer, qui faisait sienne l'opinion de Schwarzenberg, et qui, sans le nommer, cherchait à le défendre, la comprenait bien ainsi (3). Il réduisait, il est vrai, le pouvoir épiscopal en question à un droit virtuel sur l'Eglise universelle (virtuale quoddam in reliquam Ecclesiam jus). Qu'entendait-il par là ? Le pouvoir d'ordre des évêques, qui les suit partout? l'aptitude à recevoir pour n'importe quel Keu le pouvoir de juridiction? l'intérêt que les évêques
(li Le Cardinal Cullen s'appuie sur Noël Alexandre, qui expose très exactement la doctrine. (Diss.4, in saec. I,§4adobj. .3). Il cite de ce théologien un long passage, qui commence par les mots : Episcopi sunt successores Apostolorum, .distinguo: seclusa plenitudine potefttatis, concedo; cnm potestatis plen)tudine,nego.
{2)Acta,eic.,m, 318.
(3)Ibid ,469sq.
doivent porter à l'Eglise universelle? Mais ce n'est pas ce zèle universel qui leur vaut le titre de successeurs des apôtres. Chaque a^aôtre pouvait fonder des Eglises dans le monde entier, et donc étendre à chacune d'elles son pouvoir de juridiction. Mais le pouvoir des évêques n'inclut aucunement une juridiction illimitée. Ces craintes d'empiétement sur le pouvoir épiscopal, manifesté par certains Pères, trahiraient chez eux une notion peu exacte du rôle des évêques dans l'Eglise.
Quant aux raisons tirées de la logique, pour infirmer le nouveau règlement, elles ne valent rien. Un concile n'a pas à s'inspirer nécessairement de l'ordre systématique des doctrines, comme un professeur de théologie, mais plutôt des circonstances. Si le premier concile œcuménique a défini la divinité de Jésus-Christ c'est qu'Arius l'avait niée. Si le deuxième concile a défini la divinité du Saint-Esprit, c'est moius parce que la doctrine sur la troisième Personne doit suivre la doctrine sur la seconde Personne, que parce que Macédonius enseignait uue hérésie touchant le Saint- Esprit.
Selon que les erreurs porteront sur l'Episcopat ou sur le Pape, les conciles devront préciser l'une ou l'autre de ces doctrines. A l'époque du concile du Vatican, il n'y avait pas déraison pour parler d'abord et au plus tôt des évêques, tandis qu'il était urgent d'exposer la doctrine sur la primauté. L'enchaînement des dogmes ne demandait pas non plus qu'on traitât d'abord la doctrine sur les évêques.
Sans doute la discussion sur la primauté présuppose quelques doctrines touchant l'épiscopat. Mais si l'on traite d'abord de l'épiscopat, il faut également ^présupposer quelques-unes des doctrines sur la primauté . Or, il est plus facile d'exposer en premier lieu la doctrine sur la primauté, et, seulement après, ce qui concerne l'épiscopat. Au reste, il n'est pas exact, comme on l'a si souvent affirmé au concile^