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CHAPITRE VI

Les débats sur l'opportunité de la définition.

Pour qu'âne doctrine puisse être définie, il faut qu'elle «oit contenue dans la révélation. Cependant, cela ne suffit pas. Il faut qu'il y ait des raisons graves de le faire, et c'est le plus grand bien de l'Eglise qui requiert une définition dogmatique.

Or, ce qui motive ordinairement la définition d'une vérité, c'est que cette vérité est niée ou combattue. L'Eglise se voit alors obligée de défendre le trésor de la foi, confié à sa garde, et de préserver les fidèles du péril d'hérésie.

Or, la doctrine de l'Infaillibilité, au temps du concile du Vatican, était exposée aux attaques les plus violentes; la science, l'habileté, l'autorité, le zèle des adversaires, la ruse même de quelques-uns préparaient de grands dangers à la foi de beaucoup de catholiques. / C'est pour cette raison que tant d'évêques adressèrent leurs requêtes au Pape pour qu'il proposât au concile la définition de cette doctrine. C'est cette même raison que firent valoir dans leurs discours au concile les membres de la majorité (i), tandis que les membres de la minorité soutenaient que les périls n'étaient pas si grands qu'on le disait, mais que, par contre, la définition aurait les plus funestes conséquences. On peut voir un prélude des

(1) C. K,,93ld. sqq.

débats snr ropportnnité de la définition dans la controverseqni eut lien durant les mois de mars et d'avril entre les membres de la majorité et de la minorité, (i)

Les quatre premiers orateurs des débats généraux, le cardinal Patrizi, les archevêques Sadoc Aleraany, Xotali et Dusmel, déclarèrent la définition absolument nécessaire et firent allusion non seulement aux attaques violentes dirigées récemment contre la doctrine de l'Infaillibilité, mais aussi aux doutes qui, dépuis longtemps déjà, ont été soulevés à son sujet. Ils insistèrent sur les avantages qu'offrait, dans ces temps avides de nouveautés, une autorité qui, dès l'apparition d'erreurs nouvelles, montrât d'une manière infaillible le chemin de la vérité, et déclarèrent que les dangers de la définition, dont on avait parlé n'étaient pas à craindre. Avant les définitions précédentes, s'étaient manifestées presque chaque fois des craintes, qui s'étaient dissipées dès que l'Eglise avait parlé. Il était vrai que quelques opiniâtres opposaient toujours leurs idées à la définition des conciles, mais ce n'était pas une raison pour l'Eglise, chargée par Jésus-Christ de la mission d'instruire, de taire les vérités révélées (2).

Par contre, le cinquième orateur, M"'" Rivet, évêque de Dijon, s'opposa à la déiinition (3). La définition était, disaitil : 1° insupportable à un grand nombre; 2° nuisible au bien général de l'Eglise, et 3" tout à fait inutile à son gouvernement.

Pour le premier point, M^"^ Rivet montra que la plupart même des catholiques dévoués à l'Eglise et à Rome étaient hostiles à l'Infaillibilité./ Cette disposition ne venait pas d'une dépravation de l'esprit ou d'une mauvaise volonté à l'égard du Saint-Siège, mais d'une conscience réfléchie, éclairée par

(1) Voyez plus haut, tome II. 1' partie, p. 333 sqq.

(2) 51° Congrégation générale (14 mai). Acta, etc., 111,2 s(|q.

(3) Acla, etc., 111, 17 s(|fi.

l'histoire profane et ecclésiastique, intelligente des aspirations modernes. L'éducation avait d'ailleurs profondément enraciné en eux les idées opposées à l'Infaillibilité. Ces catholiques, au dire de l'orateur, n'accepteront jamais cette doctrine, qu'ils savent combattue par nombre d'excellents théologiens. En(i<1|*floir braver l'opinion publique etla contraindre de force à se soumettre, est dangereux. Les lois doivent vivre dans les mœurs avant que d'être inscrites au code.fDe môme, il faut qu'une foi vive dans le peuple chrétien avant que d'être insérée au Credo défini, sans quoi on provoque la résistance ou la révolte.

Pour prouver sa thèse, l'orateur fait appel à l'histoire de l'Eglise. Alors que, dès l'origine, l'Eglise s'est reconnue la mission de lutter contre les déviations ou les corruptions de la foi issues dans le peuple chrétien, M-'' Rivet veut montrer que toujours Rome s'est montrée déférente à l'égard de l'opinion. Cette ligne de conduite, dit-il, les Papes l'ont suivie lors du concili! de Trente à l'égard des rois de France, d'Espagne et d'Angleterre, des princes électeurs allemands et de la république de Venise. Qui condamnera toutes ces concessions faites aux protestants dans l'espoir de les ramener? L'auteur rappelle, en particulier, le refus de définir le dogme de l'Immaculée Conception. / X'est-ce point imiter le Sauveur lui-même, qui disait à ses disciples :/ <c J'ai encore beaucoup de chosey à vous dire, mais uoiis ne pouvez pas encore les porter. »

En fait, ces raisons ne valent pas. Le Sauveur n'avait pas ici à conserver une tradition menacée, mais à enseigner de nouvelles vérités, et l'on comprend très bien pourquoi il ne les proposait pas toutes à la fois aux apôtres. Que l'Eglise doive s'adapter aux hommes et aux temps, cela est incontestable; mais quand une erreur se répand et s'implante dans la chrétienté, le silence de l'Eglise serait une trahison dont l'histoire ne contient sans doute pas d'exemple.

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2° Cette définition est nuisible. Imposer aux âmes déjà si faibles dans la foi un dogme nouveau, dont la teneur les épouvante, et cela à l'heure même où les peuples rêvent d'indépendance, c'est occasionner des apostasies nombreuses, trop faciles à prév^oir hélas.

3° Cette définition est inutile. On en espère pour le Pape un plus libre exercice de son autorité, obtenant des fidèles une obéissance plus prompte et plus respectueuse. Mais, depuis Trente, les papes n'avaient-ils pas, trois cents ans durant, gouverné seuls l'Eglise et tranché les conflits dogmatiques, sans que personne leur refusât obéissance ? Et puisqu'ils n'avaient pas convoqué de concile, c'est que les Papes se sentaient assez forts pour régler les difficultés survenues.

M^'' Raess, qui s'était fait inscrire le lendemain pour prendre la parole (i), ne put parler qu'une semaine plus tard, le 21 mai. Il voulait prouver, à rencontre de M-"' Rivet, que la définition était très supportable à tous les vrais catholiques, très utile à l'Eglise en général et à son gouvernement en particulier (2).

Dans son diocèse, disait-il, la foi en l'Infaillibilité est si générale que le scandale naîtrait non pas de sa définition, mais bien plutôt de ce c^u'une controverse ait pu s'élever à ■ce propos entre prêtres et évêques. Si la définition n'était pas prononcée, c'est alors que la foi de ses diocésains souffrirait; par contre, ils accepteraient avec joie la déclaration solennelle de ce dogme.

C'est ce que nous devons espérer de tous les bons catholiques, et j'ai été très étonné d'entendre affirmer qu'il y a des catholiques, très dévoués au Saint-Siège, qui ne pourraient adhérer à l'infaillibilité du Pape. Sont-ils oui ou non,

(Ij Acta, etc., III, 38.

(2) 56* Congrégation générale (^l mai). Acla, etc. III,172sqq. — Son discours est, probablement d'après son premier jet, publié dans Archw'Jur katholisches Kirchenrecht, LIX, (1888;, 162 sqq.

ARGUMENTS POIR L OPPORTUNITE 219

de vrais catlioliques ? Si oui, dès que l'Eglise aura parlé, ils croiront à l'infaillibilité pontificale, absolument comme à la présence de Jésus-Christ au Sacrement de l'Autel, à la Trinité et aux autres mystères de la religion, dont l'acceptation est beaucoup plus difficile. S'ils ne sont pas catholiques, pourquoi leur donner ce nom ? Ils ne croient pas plus à l'infaillibilité de l'Eglise qu'à celle du Pape. Pareille espèce de catholiques ne doit pas nous empêcher de satisfaire les vœux des vrais catholiques.

Mais ils sont faibles dans la foi, et il faut les traiter avec ménagement. / Fort bien, nous les instruirons. Bientôt ils comprendront cette dDCtrine, prêchée parles curés, exposée dans les lettres pastorales et expliquée dans les livres sincères, ils seront vite gagnés à la bonne doctrine, mais si c'est par mauvaise volonté qu'ils ne croient pas, il ne reste plus qu'à les abandonner à la grâce de Dieu. Les catholiques prieront pour eux, mais ils se rappelleront cette parole : Hic niger est, hune tu Romane caueto.

Et l'orateur montra comment les vrais catholiques désirent tous la définition, qui ne sera pas pour eux nne charge insupportable, mais « un joug plein de douceur et un fardeau léger )).

En second lieu M*'''^ Ruess chercha à montrer que les conséquences de la définition, que l'on dit devoir être funestes, ne sont j^as à redouter, ce II faut savoir braver l'opinion publique. )) cette puissance nouvelle et jusqu'ici inconnue dans i'Eglise, que les politiques appellent la reine du monde.

a Pournous, instruits, non par les hommes, mais par Jésus- Christ, nous appelons reine du monde la vérité, et non pas l'opinon publique. Je ne prétends pas qu'il faille sans raison déclarer la guerre à ce qu'on appelle les idées du siècle, mais lorsque l'ordre de Jésus-Christ nous presse il faut préférer la vérité à l'opinion. L'opinion publique est vraie ou fausse./ Si elle est vraie, elle ne peut s'opposer à la définition de l'in-

faillibililé, ni combattre la vérité; si elle est fausse, nous ne^ pouvons nous y soumettre, mais nous devons la combattre et la changer. Elle sera changée et la vérité en triomphera, comme les apôtres ont triomphé de l'opinion publique de Rome, qui cependant luttait contre eux avec toutes les armes du monde; comme l'Eglise, pondant le cours des siècles, a triomphé de l'opinion publique, qui toujours s'élevait contre elle.

» Déposons donc cette crainte mondaine qui s'oi)pose à la liberté chrétienne... Les timides ne feront jamais quelque chose de grand pour l'Eglise, et ceux qui ont trop égard aux hommes peuvent n'avoir pas assez égard à Dieu. Faisons pour Dieu ce que nous pouvons, et Dieu fera pour nous ce que nous ne pouvons ])as !...

)) On ne saurait le nier, dans l'état présent des choses, et après les grandes controverses qui se sont élevées, l'omission de la définition indiquerait que l'on pourrait, à l'avenir, sinon rejeter, du moins révoquer en doute l'Infaillibilité Si les Pères ne décident pas, les questions se multiplieront à l'infini, et d'autres plus difficiles, insolubles peut-être, surgiront. De là naîtra un grand dommage pour l'autorité du Pape et pour l'obéissance due à ses décrets. Personne sauf peut-être un petit nombre, n'accordera à ses décrets l'obéissance nécessaire; tous, ou du moins beaucoup, attendront l'assentiment de toute l'Eglise, ou le futur concile œcuménique. Mais,^ comme le dit un auteur, faudra-t-il donc convoquer un concile à propos de chaque chimère qui hante le cerveau d'uft théologien ou d'un canoniste ? La condamnation, prononcéepar le Pape, sera inutile : ceux qui sont dans l'erreur allégueront la faillibilité du Pape, pour échapper à la juste condamnation qui les menace.

» Qu'on ne so trompe pas ! Partout où une étincelle des anciennes erreurs couve encore sous la cendre, partout où une semence d'un faux système du temps passé subsiste,

ARGUMENTS POUR L OPPORTUNITE 22i

l)ieiït"ôt,^sous le souffle qui passionne les esprits, elle se développera et apparaîtra^ au grand jour. Dès que l'on saura que le concile du Vatican s'est abstenu de j^rononcer l'infaillibilité pontificale, le Gallicanisme relèvera audacieusement la tête en France, le Fébronianisme en Allemagne, le Joséphisme en Autriche, avec la protection des gouvernements et peut-être liélas ! aussi de professeurs de l'Université et de prêtres, qui sont plus soumis et attachés à leur propre infaillibilité et aux affaires du monde qu'à l'Eglise et à l'infaillibilité du Pape. /

« Ceux que les brefs et les constitutions des papes avaient, pendant les derniers siècles, réduits au silence, les Hermésiens, les Gùnthériens, les Latitudinaires et les « Janus » de toutes nations et de toutes langues, apparaîtront aussitôt sur le champ de bataille avec leurs théories surannées et rajeunies. Si l'autorité du Pape est affaiblie, si les liens entre le centre de l'unité et les églises particulières sont relâchés, il est à craindre que les gouvernements ne saisissent l'occasion de rappeler, de défendre et de favoriser le particularisme des Eglises nationales au détriment de l'unité catholique.

« Accordons avec confiance au Pape ses privilèges et reconnaissons pleinement son suprême et, par conséquent, son infaillible magistère ! Xous exalterons ainsi la gloire de l'Eglise, qui éclate dans l'union la plus intime du chef avec ses membres, et cette Eglise sera armée d'une force invincible pour combattre tous ses ennemis. »

En troisième lieu, il montre combien M^'" Rivet se trompe en prétendant que la définition n'offrirait aucun avantage au gouvernement de l'Eglise. Non, il n'est pas exact que, depuis Trente, les controverses aient été si facilement tranchées par les décisions du Pape, et M^'' Raess reprend les exemples allégués par M^'' Rivet.

« Pourquoi les Jansénistes ont-ils si longtemps et si opiniâtrement résisté aux décrets du Pape? Pourquoi la bulle

Unigenitus n'a-t-elle été reçue en France qu'après de si longues oppositions? Pourquoi tant d'appels à un concile futur, venus même d'évêques, sinon parce que l'opinion de la faillibilité du Pape avait pénétré dans beaucoup d'esprits? Si cette pitoyable opinion n'avait pas été préconisée pal* quelques prélats, le Jansénisme aurait-il pu jeter notre France durant deux siècles dans un si triste désordre? Comment peut-on dire alors que la définition de l'Infaillibilité n'apporterait aucun avantage au gouvernement de l'Eglise ? » A propos du second fait allégué par M^^" Rivet, M^'' Raess reconnaît que la déposition des évêques et l'érection de nouveaux évêcliés par Pie VII était un acte très significatif du pouvoir considérable du Pape. Mais pourquoi dix-huit prélats français résistèrent-ils et refusèrent-ils de quitter leurs sièges, sinon parce que, pour eux, le Pape n'était pas au-dessus des canons et ne jouissait pas de l'Infaillibilité? Il importe donc de déraciner de telles erreurs en définissant les privilèges du Pape qui lui i:)ermettront de gouverner plus efficacement l'Eglise.

L'orateur corrobora sa thèse en prenant acte des aveux mêmes de l'archevêque de Paris, qui avait parlé avant lui. M«r Darboy avait, en effet, objecté que les décisions du Pape n'avaient été d'aucune utilité et n'avaient pas été assez fidèlement observées. — C'est justement, répond M-"" Raess, parce qu'on croyait qu'il ne fallait obéir aux décisions du Pape que lorsqu'elles avaient été confirmées par un concile œcuménique. Aussi, les Pères doivent-ils rendre impossible pareille échappatoire en définissant l'Infaillibilité pontificale.

C'est ainsi que les assertions de l'évêque de Dijon furent victorieusement et solidement réfutées par M^'" Raess. Mais déjà d'autres orateurs avaient parfaitement répondu à plu^ sieurs points, entre autres Mg"" Dechamps, qui, en sa qualité de membre de la Députation de la Foi, repoussait, dès la

52* Congrégation générale, les objections faites contre le schéma.

« Qu'y a-t-il donc d'insupportable dans cette doctrine, demande l'archevêque (i)? Dit-on que le Pape soit infaillible dans la révélation de nouvelles vérités? Nullement, mais par la grâce de Dieu, il est préservé de l'erreur quand il défend et explique le dépôt révélé. Les moyens nécessaires pour arriver à ce but, les papes doivent les employer, comme ils l'ont toujours fait, ainsi qu'en témoigne l'histoire; ils doivent étudier la question d'après l'Ecriture Sainte et la Tradition, et c'est précisément dans ce travail que Dieu les ])rotège de l'erreur, / Il n'y a rien d'insupportable dans le devoir d'accepter une telle doctrine; elle s'appuie sur la parole du Seigneur : « Tii es Pierre, et sur cette pierre Je bâtirai mon Eglise )j, et : « J'ai prié pour toi afin que ta foi ne chancelle pas. )) La parole de Jésus-Christ s'accomplit et l'histoire de vingt siècles le prouve. Le temps de la discipline du secret est passé et l'ordre du Seigneur se présente à nous : « Ce que vous avez entendu dans le secret, prêchezle sur les toits. » Pourquoi? Parce que l'erreur opposée est aussi prêchée sur les toits. »

Ms'" Dechamps se demande alors pourquoi la doctrine de l'infaillibilité du Pape n'a pas été définie plus tôt. Il répond que jusqu'au XV^ siècle aucun doute n'était élevé contre elle et que, par conséquent, la définition n'était pas nécessaire. Même dans le temps où parut l'opinion contraire à l'Infaillibilité, cette opinion n'avait pas passé de la théorie à la pratique. En pratique, la doctrine de l'infaillibilité du Pape avait toujours été jusqu'ici regardée comme vraie. Les Jansénistes avaient bien essayé de faire entrer dans la pratique la doctrine opposée en appelant du Pape à un concile, mais les évêques de France, dans leur lettre à Innocent X, s'y étaient

(1) 17 mai Ada. etc , UI, 40 S((q.

courageusemeut opposés. La conduite .et l'obéissauce di^ clergé, supportant les prisons et la persécution sanglante^ étaient une preuve de son attachement à cette doctrine, qxùi maintenant, doit être proclamée par un décret solennel comme vérité révélée. Ainsi cette doctrine vit déjà dans les mœurs avant d'être introduite dans le code des lois. Le moment de la définition était arrivé. L'erreur opposée, plus théorique que pratique, avait été souvent rejetée par les i^apes, et déjà Benoit XIV avait pensé à la condamner formellement. Maintenant elle avait aussi disparu des écoles dans ces contrées où elle s'était précédemment rencontrée, et la doctrine de l'infaillibilité du Pape avait été proclamée par les conciles provinciaux de ces mêmes contrées. Mais quelques restes de l'ancienne erreur persistaient encore, qui ont levé fièrement la tête, et qui veulent passer, non comme une opinion, mais comme une vérité certaine.

Ce n'est pas sans préjudice i)0ur les âmes, que ses partisans nièrent la vieille vérité qui nous a été transmise et cherchèrent, par la menace d'un schisme, à nous empêcher d'affirmer notre foi.

« Devons-nous garder le silence? Je parle aux successeurs des apôtres, auxquels Notre-Seigneur a dit : « Personne n'allume un flambeau pour le mettre dans un endroit caché ou sous un boisseau; il le met sur le chandelier, pour qu'il éclaire tous ceux qui sont dans la maison, » tous dans toute l'Eglise. Mais je ne parle peut-être pas seulement aux successeurs des apôtres. Beaucoup d'entre vous sont venus de contrées éloignées et sont peut-être les successeurs des martyrs, qui, interrogés par les princes et les peuples, ne se sont jamais tus, parce qu'ils ne le pouvaient i^as. Ne sommesnous pas aussi interrogés par les princes et les peuples sur notre foi (i)? Xous aussi, nous ne pouvons pas nous taire.

(1) Acta, etc., IlL 44.

Confessons-donc Jésus-Clirist et son ouvrage, la Sainte Eglise. Elle a été bâtie sur Pierre et sur la foi de Pierre, qui continue à vivre dans ses successeurs, qui siège en juge, et qui prêche à tous ceux qui l'interrogent la vérité de la foi » (i).

Les Pères cependant restèrent partagés au sujet de l'oppor tunité de la définition. Les cardinaux Seliwarzenberg et Rausclier parlèrent contre la définition et insistèrent surtout pour montrer qu'elle n'était pas nécessaire.

Le cardinal Seliwarzenberg s'efforça de le prouver d'une manière détaillée et solide. Il considéra trois hypothèses. La définition est nécessaire, ou absolument et indépendamment des circonstances présentes, ou relativement aux nécessités du temps présent, ou enfin à cause du prestige du siège romain.

Que la définition ne fût pas nécessaire absolument, il lui était facile de le prouver, et personne n'avait jamais songé à l'affirmer, car alors elle aurait dû être proclamée dès les origines de l'Eglise. — Serait-elle nécessaire relativement, c'est-à-dire pour notre temps ? Plusieurs évoques, il est vrai, affirment qu'en raison de certaines circonstances spéciales à leurs pays ou à leurs diocèses, elle est nécessaire. Mais d'autres affirment, par contre, qu'elle n'est ni nécessaire, ni opportune dans leurs diocèses. Pour toute l'Eglise, elle n'est certainement pas nécessaire. / Est-elle peut-être nécessaire à cause des hérésies qui se sont élevées contre le magistère du Pape? Ces hérésies, en effet, justifient la convocation des conciles, comme l'enseigne Bellarmin et comme nous le montre l'histoire de l'Eglise ; mais de telles hérésies n'existent pas en ce moment. Des ennemis s'élèvent, il est vrai, contre le Saint-Siège lorsqu'il publie des règles de discipline ou qu'il traite avec les Gouvernements, mais tous

(1) 53* Congrégation générale (18 mai). Acta, etc.» III, 76 sqq.

Î2e HISTOIRE DU CONCILE DU VATICAN

laissent au Pape toute liberté sur le terrain dogmatique. Qui donc méprise l'autorité doctrinale du Siège romain ? Qui résiste à ses décrets doctrinaux? Qui en appelle à un futur concile ?

Le cardinal Scliwarzenberg ajoute encore plusieurs questions semblables, pour prouver l'obéissance des contemporains envers le Saint Siège ; mais il y en a une qu'il ne pose pas : Qui nie l'infaillibilité du Pape ? Et pourtant toute la question est là. En effet, si les attaques nombreuses et violentes contre cette doctrine se font en plein jour, et si cette infaillibilité est réellement une vérité révélée, comme presque tous les évêques du concile le croient avec certitude, nous sommes en face de circonstances qui, même d'après le cardinal Schwarzenberg, rendent nécessaire la définition de cette vérité.

Mais le cardinal, croyant avoir prouvé que la définition n'est pas relativement nécessaire, passe à la preuve de la troisième partie de son affirmation, à savoir : qu'elle n'est pas nécessaire au prestige du Saint-Siège. Cette définition, dit-il, ne ferait que rendre odieuse la primauté et exciterait les ennemis de l'Eglise à recommencer leurs attaques. Surtout, en ranimant les tendances nationalistes, elle deviendrait très dangereuse au Siège romain.

En terminant, le cardinal Sch-warzenberg parle encore de la raison pour laquelle la plupart des évêques croient que la discussion et la définition de la doctrine de l'infaillibitité sont nécessaires. — Cette question, dit-on, agite les esprits, donc elle doit être décidée. On en parle dans de nombreuses brochures, les journaux en sont remplis, on en discute dans tout l'univers, les fidèles attendent une réi^onse du concile, il faut donc donner une réponse, l'honneur et la dignité du concile le demandent. — Le bien-fondé de cette conclusion échappe au cardinal. Il ne veut pas examiner qui a provoqué cette question dans le monde; il dit que ce ne sont pas les

ennemis, mais les amis mêmes delà définition; que deux revues périodiques, l'une à Rome, et l'autre, à Paris, ont soufflé le feu et fait jaillir la flamme (i). Est-il donc convenable, demande-t-il, que le concile se laisse mener par eux? Est-ce à eux, ou aux évoques, à juger des résolutions à prendre ? Suivons donc l'exemple du concile de Trente ! Alors aussi il y avait des controverses sur la manière dont Adam avait reçu la premièi'e grâce du créateur ; sur la manière dont 0]Dère la grâce actuelle, sur le droit des évêques, etc. Mais les Pères se sont abstenus de décisions inutiles et non encore mûres. Le prestige du concile de Trente en a été bien plutôt augmenté que diminué.

Le cardinal Rauscher (2) présenta des raisons tout à fait nouvelles pour montrer,que la définition de l'Infaillibilité pontificale n'était pas nécessaire. — Depuis dix-huit siècles on croit fermement que les décrets des conciles oecuméniques, et que les décrets des pajses, acceptés j)ar l'Eglise, sont infaillibles. Cette foi, qui a suffi pendant dix-huit siècles pour conserver la pureté de la doctrine, suffira aussi dans l'avenir. On peut l'espérer d'autant plus que maintenant les mystères de la foi ont été solidement établis par beaucoup de luttes et de travaux, si bien, qu'aucune erreur ne peut s'élever qu'elle ne soit aussitôt reconnue telle. l)e plus, la facilité des communications offre au Saint-Siège la possibilité de consulter, s'il le faut, les évêques de tout l'univers sur un point de doctrine qui serait attaqué.

Pour les décrets dogmatiques du Pape, on possédait déjà la certitude morale qu'ils sont d'accord avec la Révélation, et les fidèles regardaient de leur devoir de les accepter avec confiance et respect. Comme le cas où les évêques refuseraient d'accepter ces décrets ne s'est présenté que très rare-

(1) Voyez plus haut, p. 172.

(2) Acta, etc., III, 88 sqq.

ment, on pourrait imposer au peuple le devoir d'accepter les décrets du Pape, sans parler de cette exception où il pourrait être licite de ne pas accepter un décret pontifical./ L'autorité du décret du Pape, dit plus loin le cardinal, ne serait pas diminuée mais augmentée, si l'assentiment des évêques était requis pour qu'il ait sa pleine valeur. Car, si le décret du Pape, par lui-même et sans l'assentiment de l'Eglise, obligeait à un acte de foi, les évêques eux aussi y adhéreraient par devoir; les croyants ne pouraient plus refuser d'y souscrire. C'est pourquoi, dans ce cas, l'acceptation même d'un décret pontifical par les évêques n'en renforcerait par l'autorité. L'autorité du Pape, se trouverait alors seule en cause et son décret pontifical serait privé du prestige que lui aurait j)rocuré, dans l'autre cas, l'assentiment des évêques de tout l'univers.

A ce propos, le cardinal Rauscher ne paraît pas avoir remarqué que l'autorité du magistère lui vient bien plus de l'assistance divine que d'une collaboration des hommes. Qu'un seul, ou que plusieurs définissent, peu importe. La définition du Pape peut avoir, en un certain sens, par son union avec l'épiscopat, un prestige plus grand et c'est pourquoi quand il s'agit de détruire une hérésie opiniâtre, il peut être nécessaire de convoquer un concile. Mais la définition du Pape seul nous procure la même certitude. Comment le cardinal peut-il prétendre, en outre, qu'aucune erreur ne pourrait s'élever à l'avenir, sans apparaître aussitôt en contradiction avec la foi ? Les faits les plus notoires prouvent le contraire. Comment, vu l'opiniâtreté coutumière aux hérétiques, peut-il croire que, s'ils peuvent regarder comme erronés les décrets portés contre eux par le Pape, ils renonceraient à leurs doctrines condamnées? Le cardinal Rauscher parle comme s'il s'agissait au concile de choisir un bon moyen de conserver la vérité révélée, et non pas de proclamer celui que Notre- Seigneur a confié à son Eglise. Si Jésus-Christ a

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