CHAPITRE VII
Les débats sur l'opportunité de la définition. — La définition doit-elle être omise à cause des non-catholiques ?
Dans la controYerse entre M*'''DupaiiloupetMs''Deschamps, les adversaires de la définition avaient allégué le fâcheux effet qu'elle ferait sur les non-Catholiques, Protestants et Grecs schisniatiques(i). La définition choquerait les Protestants, les exciterait à insulter et à attaquer l'Eglise, élargirait le gouffre qui les sépare de nous et rendrait plus difficile leur retour à l'Eglise. Les partisans de la définition prouvèrent, que cette crainte n'était pas fondée; et c'est peut-être pour cette raison, que les Pères, dans leurs remarques écrites sur le schéma et dans leurs discours, ont moins insisté sur ce point; ils n'en parlèrent que rarement. /
Ainsi M^'"Clifford, de Clifton(2). en A.ngleterre, s'oppose àla. définition et prie qu'on évite d'iiriler les piotestants Dans^ toutes les relations sociales, les catholiques de l'Angleterreet de l'Amérique dépendent des protestants. Les catholiques^ qui sont en minorité, ne peuvent rien obtenir] our le bien de l'Eglise sans le secours des protestants. Les lois de ces pays sont votées principalement par les protestants; la liberté de l'Eglise, son droit de posséder, sa liberté d'instruction, la liberté des ordres religieux et beaucoup d'autres intérêts de
(1) Voir II* vol. p 386, sq
(2) 59' Congrégation générale (25 mai). Acta, etc., III, 314.
la religion catholique exigent que les protestants soient bien; disposés envers les catholiques. Il n'était donc pas prudent] d'irriter les protestants par cette définition, d'autant que la situation était critique : dans les chambres, on s'occupait des écoles primaires et des biens de l'Eglise, et l'on pouvait voir -déjà que la conduite présente du concile excitait l'aversion vdfcs protestants contre l'Eglise catholique.
Le cardinal Schwarzenberg (i) parla spécialement de la Bohême. «La définition fournira l'occasion, dit-il, à ceux qui favorisent les Hussites, de se livrer à des insultes contre le Pape et de parler de l'ambition insatiable de la Cour de Rome. On profitera même de cette occasion pour arracher les catholiques du centre de l'unité et pour fonder une Eglise nationale de Bohême. »
M-"" Darboy (2) estime que la définition empêchera les protestants de revenir à l'Eglise. M^^' ConnoUy.de Halifax (3), l'approuve et M^"" Domenec (4), de Pittsburg, dit simplement que la définition de la doctrine de l'Infaillibilité marquerait la fin des conversions. /
Or, il est bien clair que les partisans de la définition étaient d'avis qu'on évitât d'offenser les protestants, mais ils ne croyaient pas que ce fût les blesser que de fixer simplement notre foi, et ils estimaient qu'un petit nombre seulement pourraient en être choqués. « Mais il serait tout à fait inconvenant pour le concile, dit M»"" Salas (5), de se désister pour cela de la définition, et la nouvelle en serait reçue par les protestants et les schismatiques avec des éclats de rire. La religion catholique ne puise pas ses vérités à des sources j)rotestantes et schismatiques. Il est vrai que quelques pro-
fil 53* Congrégation générale (18 mai). Acta, etc., III, 79.
(2) 00* Congrégation générale (20 mai). Acta, etc., Ht, 160.
(3) 62* Congrégation générale (31 mai). Acta, etc., III, 443.
(4) 64' Congrégation générale (3 juin). Acta, etc , III, 5l5 sq.
(5) 5S* Congrégation générale (24 mai). Acta, etc., 111,250.
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testants, en petit nombre, envisagent avec déplaisir cette définition. Mais s'ensuit-il que le concile doive l'omettre? Les protestants blâment et raillent le culte des Saints, la confession auriculaire, la doctrine de l'Infaillibilité de l'Eglise, de la Primauté du Pape et cent autres dogmes de la foi catholique; devons-nous, pour cette raison, les effacer de nos symboles? Ne devons-nous pas les prêcher sur les toits ? Devons-nous, dans l'espérance que les protestants pourraient se convertir à la religion catholique, les couvrir d'un éternel silence ?
A un Père qui, dans ses remarques écrites, déconseillait la définition et demandait : « Qui convaincra les protestants que les catholiques n'enseignent pas quelque chose de contraire à la foi lorsqu'ils définissent l'Infaillibilité du Pape?» M^'' Mac Evilly (i) répondait : « Personne ! Mais, c'est le cas de bien d'autres doctrines catholiques. Qui convaincra les protestants d'Angleterre, que le Pape n'est pas l'antechrist, que les catholiques nadorent pas, au sacrifice de la Messe, du pain et du vin, qu'ils ne rendent pas à la Mère de Dieu un honneur divin, qu'ils ne vendent pas les indulgences pour de l'argent, que la religion catholique n'est pas. un système de tromperie et d'imposture ? » Et M^"" Salzano (2), ajoutait : « Si, pour décider les protestants à revenir à l'Eglise, nous nous abstenions de la définition, nous ne contenterions ni les protestants, ni les catholiques, qui désirent la définition. / Car. ou bien les protestants veulent, dans l'humilité et dans la pleine franchise de leur cœur, se confier à la grâce divine et renoncer à leur propre jugement, alors, rien ne les empêche de revenir à l'Eglise, et ils reconnaîtront son Infaillibilité, que ce soit un concile ou le Pape tout seul qui leur propose une doctrine; ou bien, ils f)ersévèrerontî.
(1) 59* Congrégation générale (25 mai). Acta, e1c., HT, 594.
(2) 63* Congrégation générale (2 juin). Acta, etc., 111,496.
opiniâtrement dans leurs erreurs; alors ils ne retourneront pas dans le giron de l'Eglise. Ce ne sera pas à cause de la définition de l'infaillibilité pontificale, mais faute de bonne volonté. ))
M»"" Schaepman(i), d'Utrecht, après avoir tracé un tableau du protestantisme dans son pays, montra qu'en omettant la définition on ne hâterait en rien le retour des Hollandais à la religion catholique. Et peut-être pouvait-il en parler avec autorité, ayant vécu presque toujours parmi les protestants, en rapport avec les adhérents des différentes confessions, et résidant dans une ville qui depuis trois siècles n'avait plus compté d'évêque catholique.
Il fit remarquer à ceux des Pères qui craignaient que la définition n'empêchât les protestants de rentrer dans l'Eglise qu'aujourd'hui le protestantisme, qui regarde Luther, Calvin ou un autre hérésiarque comme son fondateur, avait presque disparu. En Hollande, dit-il, il y a trois universités avec facultés de théologie protestante. Croyez-vous qu'on y enseigne la confession de foi d'Augsbourg ou de Genève, ou les décrets du Synode de Dordrecht ? Tout cela a complètement disparu. A l'université d'Utrecht, qui passe pour orthodoxe, on enseigne une doctrine que le rationalisme a débarrassée des éléments de la théologie protestante ; à l'autre université, on enseigne le rationalisme, et la troisième professe ouvertement et librement un panthéisme spirituel. Le premier de nos philosophes penche vers le matérialisme. Nos orateurs et nos auteurs les plus célèbres ont tourné le dos à toute religion positive. Tel est chez nous, l'état de la religion, voilà ce qu'est devenu le protestantisme de Calvin et de Luther. / Et je puis bien dire que, dans la plupart des pays protestants, il en est de même. De l'Allemagne l'incrédulité a passé en Hollande. La haine avec laquelle les représentants
(1) 62* Congrégation générale (31 mai). Ac.ta, etc., III, 412 sqq.
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de ces doctrines persécutent l'Eglise ne s'attaque pas tant aujourd'hui à une doctrine catholique en particulier qu'à l'Eglise elle-même, à son existence et à son essence, à la Révélation qu'elle garde et qu'elle défend, à tout Tordre surnaturel et à toute autorité qui enseigne les vérités révélées et nous oblige à les croire. Ils haïssent et combattent cette autorité, qu'elle réside dans l'ensemble des évêques ou dans le Pape. Ils proclament maintenant que l'Eglise catholique enseigne et doit nécessairement enseigner l'infaillibilité du Pape. « Le dernier mot du catholicisme, a dit récemment un des plus célèbres prédicateurs protestants, c'est l'infaillibilité du Pape. » De plus, ils ont lu et entendu le décret de notre concile provincial, dans lequel l'infaillibilité du Pape est enseignée dans les termes les plus clairs, et ils n'ont pas témoigné le moindre signe d'étonnement ou de mécontentement. Or maintenant, comme si le soin de notre sainte Eglise, qu'ils voudraient avoir enterrée depuis longtemps, leur était confié, ils ne veulent pas qu'on définisse l'infaillibilité du Pape. Et pourquoi ? A cause de l'éclat et de la force qui en rejailliront sur toute l'Eglise. Est-ce que la définition augmentera cette aversion des esprits pour l'Eglise catholique ? Certainement non. Est ce que lacharnement de nos ennemis s'enflammera davantage ? Ce n'est guère possible. Si Dieu le pei-mettait, alors souvenons-nous que nous sommes appelés et que nous sommes l'Eglise militante. Ce que j'ai dit jusqu'ici de l'état du protestantisme s'applique aussi au monde savant proprement dit. Et le peuple ? La plus grande partie des hommes instruits professe l'indifférentisme, ou rêve un. christianisme universel, planant au-dessus de toutes les religions et de toutes les sectes. Ceux-ci seront insensibles à la définition de l'infaillibilité pontificale. Mais s'i cette définition lest omise, ils se vanteront peut être de l'avoir empêfhée par leur tapage. Que l'Eglise se montre donc telle qu'elle est, car
ils sont convaincus que la doctrine de l'infaillibilité pontificale appartient à l'essence de l'Eglise. /
Quant aux couches inférieures du j)euple, il n'y a rien à en, dire de plus. La grande masse sera bientôt entraînée là où| ont sombré les prophètes incrédules. 11 est vrai que, parmi ceux qui n'ont pas encore perdu toute croyance, ces progrès-, de l'incrédulité ont provoqué une réaction. Mais, hélas! cette] réaction ne s'est pas faite en faveur de notre sainte Eglise." Un certain nombre s'est livré avec une plus grande opiniâtreté au Calvinisme rigide; d'antres groupes se sont divisés en plusieurs sectes; d'autres se servent de la religion comme d'un prétexte, pour lâcher la bride à la sensualité; d'autres enfin se précipitent, tête baissée, dans la plus effroyable supeistition. Désunis en tout le reste, ils s'unissent dans la haine contre l'Eglise catholique, sans en attaquer tel dogme en particulier.
Cependant ces désordres effroj^ables, ces abîmes indescriptibles et ces divisions invétérées du protestantisme ouvrent parfois les yeux à ces égarés et leur font voir la vérité. Il y a une chose surtout qu'ils nous envient : la certitude de la foi, la confiance ferme, fondée sur une autorité infaillible.
Cet éclat de l'unité catholique, qui parfois impose l'admiration à nos frères égarés, brillera d'une manière plus glorieuse encore quand, par la définition de l'Infaillibilité pontificale, tous les catholiques seront orientés vers celui qui vit t<iujours, qui est présent et qui veille, dont le jugement n'est pas exposé à l'erreur, vers le représentant infaillible de Jésus-Christ. Nous ne savons pas quand nos frères égarés reviendront à la maison paternelle, mais nous pouvons espérer et avoir la confiance que, de cette confusion dans laquelle ils vivent, ils tourntront enfin leuis regards vers la montagne, vers le roc inaccessible à l'erreur, d'où leur arrivera le salut.
Avant de terminer son discours, l'Archevêque dit encore quelques paroles sur le petit groupe janséniste, qui s'est
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maintenu en Hollande. Il n'a pas grand espoir qu'il revienne à l'Eglise. Le principe vital de cette communauté scliismatique, c'est-à-dire l'appel à un concile œcuménique, périra avec la définition de la doctrine de l'Infaillibilité pontificale. Peut-être que quelques-uns, qui cherchaient par là à excuser leur désobéissance à l'Eglise, y rentreront après la définition./ Enfin il déclara qu'il avait la conviction que la définition exercerait sur les Protestants une influence plutôt salutaire.
M^r Mauning (i) fit un discours fort instructif spécialement sur le mouvement religieux des Anglicans.
M^'" Manning déclara d'abord qu'il abandonnait à d'autres le côté théologique de la question, et qu'il se contenterait de montrer que la définition était, par rai)port aux non-catholiques, du moins d'Angleterre, non seulement opportune, mais tout à fait nécessaire.
Pour traiter cette question, il avait une autorité particulière, puisque lui-même avait été membre de l'Eglise anglicane, et qu'il avait fait péniblement, pas à pas, le chemin qui conduit des ombres de la mort vers la Jérusalem d'en-haut. « S'il y a quelque chose, dit-il, je ne dis pas que je sache et connaisse, mais que, d'après mes informations et ma position même, je dois connaître, c'est certainement les dispositions de mes compatriotes. C'est en Angleterre que je suis né, c'est au milieu des Anglais que j'ai vieilli, c'est avec des Anglais que j'ai été uni pendant toute n.a vie de la manière la i>lus intime, c'est dans les écoles publiques de mon pays et dans l'Université la plus célèbre de l'Angleterre que j'ai suivi tout le cours de mes études avec mes condisciples et, jusqu'à ce jour, je gaide avec eux les relations les plus intimes.
Il ne faut pas espérer, dit l'orateur, un retour prochain des Anglicans à la toi catholique. Cependant, dans les cinquante
(1) 59° Congrégation générale (25 mai). Acla, etc., III, 275 sqq,
dernières années, deux grands changements se sont opérés en Angleterre avec une rapidité chaque jour croissante. L'un est la décadence et la dissolution du schisme anglican ; l'autre, le renouvellement et le développement de la vérité catholique./ Ces deux changements ne sauraient être arrêtés par aucune force humaine, la loi active de mort et de vie poursuit en eux son cours. Le nombre des conversions à la religion catholique a constamment augmenté pendant les trente dernières années; cependant, les progrès de l'Eglise catholique en Angleterre doivent moins être mesurés au nombre de ceux qui passent à la foi catholique qu'à la pénétration progressisme, constante et visible de tout le peuple anglais par l'Eglise catholique, à la connaissance de la vérité catholique, à l'orientation d'esprit des savants, et même aussi des incrédules, qui voudraient aller au-devant de toute vérité révélée et qui ne contredisent plus la foi catholique. Le devoir des prêtres en Angleterre est d'exposer la clarté logique et la transparence intérieure de la doctrine chrétienne, l'enchaînement de» dogmes et l'unité indissoluble de la foi. Rien n'est si nuisible aux progrès de l'Eglise et de la vérité en Angleterre que les controverses entre les catholiques, surtout lorsque l'objet de la lutte est le fondement de la certitude de toute la foi, non pas tant la suprême autorité disciplinaire que le magistère infaillible du chef de l'Eglise, car par cette controverse l'Infaillibilité de l'Eglise elle-même est mise en question. '
Par sa propre expérience, l'Archevêque atteste que, pour lui, lorsqu'il était protestant, la plus grande difficulté contre la doctrine de l'Infaillibilité de l'Eglise venait non pas tant de son invraisemblance intrinsèque que des divisions entre catholiques sur cette doctrine : sur l'Infaillibilité de leur chef, sur la portée des actes du Pontife, sur l'œcuménicité de plusieurs conciles, sur le sujet en qui réside le magistère infaillible, sur la source d'où découle le pouvoir infaillible