CHAPITRE IV
Discussion du troisième chapitre et des trois canons adjoints
(Conclusion).
La discussion du troisième chapitre fut le prélude des débats qui allaient commencer sur l'Infaillibilité du Pape. La doctrine qu'il renfermait était en rapport plus étroit avec celle du chapitre IV. Si le Pape possède sur l'Eglise tout entière la pleine puissance de juridiction, si non seulement les évêques individuellement, mais même le corps des pasteurs lui est soumis, si de toute autorité existant dans l'Eglise on peut en appeler à la sienne sans qu'on puisse de la sienne en appeler à aucune autre, il faut dire tout simplement qu'il détient la puissance suprême de gouvernement : dès lors le collège même des évêques uni au Pape et le Concile régulièrement assemblé n'ont pas un pouvoir qui dépasse le sien. Or, si le Concile a le pouvoir, ce qui est hors de doute, d'édicter en matière doctrinale des xjrescriptions définitives, absolument irréformables et par conséquent infaillibles, il en résulte que le Pontife romain peut lui aussi imposer une doctrine à titre définitif et irréformable ; c'est donc qu'il jouit, comme le Concile, du privilège de l'Infaillibilité.
Cette intime connexion entre l'enseignement du chapitre III et la thèse de l'Infaillibilité ne put échapper aux Pères qui croyaient devoir s'opposer à la définition de l'Infaillibilité. C'est ce qui explique l'ardeur de leurs attaques contre le chapitre III. /
En fait, presque tous les évêques qui élevèrent des objections contre ce chapitre appartenaient à la Minorité. Mais il était impossible d'en combattre la doctrine par des arguments de quelque solidité.
Ce qui fut dit contre le passage affirmant purement et simplement la pleine autorité du Pape était sans i^orlée. Les attaques de M^ Landriot, de NN. S S. Vérot et David ne furent que des coups en l'air et il est regrettable qu'ils aient pris au Concile un temps si précieux. C'est contre un fantôme qu'ils partirent en guerre, contre une soi-disant puissance illimitée dont le schéma ne disait pas un mot. La pleine puissance attribuée au Pape, le Concile de Florence la lui avait déjà reconnue et, dès lors, elle était inattaquable. Abstraction faite de cette décision d'un Concile œcuménique, il y avait, en faveur de la thèse, des preuves telles, que des catholiques ne pouvaient la nier. Le Concile aurait donc pu s'épargner la peine de discuter si les Pères de Florence avaient purement et simplement reconnu au Pape cette pleine puissance ou s'ils avaient eu à la pensée certaines limitations. Pourtant ce débat ne fut pas sans utilité : il a enfin complètement résolu cette question si souvent agitée. Quant à savoir si on pouvait définir la licéité d'un appel du Paj)e au Concile œcuménique, c'était un point de minime importance, car il ne s'agissait que de décider s'il était défendu d'en appeler à un concile actuellement assemblé, tout le monde concédant que l'appel à un futur concile était impossible.
On discuta aussi, i^lus qu'il n'était nécessaire, si on pouvait appeler la puissance pontificale épiscopale, immédiate et ordinaire. L'exactitude de cette désignation ressort de la simple explication des termes, et le discours que prononça M^^r Desprez (i), le premier jour de la discussion s^jéciale, aurait suffi à dissiper tous les doutes. Il ne restait qu'à examiner si cesi
'D Voirplnshaut, p. 339.
mots convenaient bien, appliqués au pouvoir du Pape. On remarqua qu'ils exprimaient de la façon la plus claire et la plus simple une vérité qu'avaient cherché à nier les récents fauteurs d'erreurs, et la question fut bientôt tranchée. /
Le vif intérêt avec lequel chacun des deux partis défendit sa façon de voir pourrait faire croire que les esprits, au cours du débat, se trouvèrent parfois en opposition violente. Un peu de x>assion perça même ici ou là, mais en général le débat se poursuivit avec calme.
De part et d'autre, on laissa échapper parfois les expressions Ù.Q, gallicanisme et de gallican.
Les prélats français de la minorité en furent blessés. Ils prirent ce nom de gallicans, prononcé avec quelque mépris, pour synonj'^me de théologiens français,et on ne peut s'étonner qu'ayant ainsi compris le mot, ils se soient un peu animés. Dès le débat de la discussion spéciale, M^^' Landriot, qui, pour sa part, faisait bien la distinction entre gallicans et théologiens de France, se plaignit vivement, il est vrai, qu'on abusât du nom de gallican; cet abus ne s'était pas produit en congrégation générale, mais, seulement en des entretiens privés et c'est là que M^"^ Landriot l'avait remarqué.
Il déclara (i) qu'en nos temps féconds en inventions, une nouvelle logique se faisait jour. « Quand on veut diminuer ou même complètement ruiner l'autorité de son adversaire, on lui lance, comme une flèche empoisonnée, ces mots : Vous êtes gallican! et là-dessus on se donne des airs vainqueurs et on se regarde comme dispensé de fournir d'autres arguments. »
L'antipathie manifeste d'un grand nombre de Pères à l'égard du gallicanisme semble avoir décidé M»i"Dupanloup (2), qui distinguait peu entre le gallicanisme et les tendances des
(1) 67° Congrégation générale (9 juin), Ada, etc., IV, a 92.
(2) 68* Congrégation générale (10 juin), Acta, etc., IV, a 107 sqq.
théologiens français, à commencer son discours du lo juin par une démonstration péremptoire de la Primauté du Pape, comme s'il eût voulu faire preuve de sa parfaite orthodoxie. De fait, il apporta en faveur de cette doctrine de belles preuves tirées de l'histoire de l'Eglise gallicane.
Bossuet était invoqué en témoignage. M""" Dupanloup montra, en outre, comment, à l'époque de la E-évolution, nombre de prêtres et d'évêques français avaient souffert, par attachement au Pape, la mort, la prison, l'exil ; il cita do magnifiques témoignages où les Papes reconnaissaient les services rendus par l'Eglise de France au Saint- Siège./ Après avoir rappelé l'aboudanco des secours d'argent par lesquels la France était venue en aide au Saint-Siège, tout récemment, et l'enthousiasme avec lequel cette France avait envoj^é à Rome ses propres enfants pour la défense du patrimoine de Pierre, l'orateur s'écria : « La voilà cette noble Eglise qu'on attaque en ce moment par de pareilles injures, de telles invectives. Je n'en veux point dire davantage : je préfère me taire sur ces comparaisons pitoyables, artificieuses et sans valeur, entre des temps si éloignés les uns des autres, entre des doctrines qui diffèrent du tout au tout. Un jour l'histoire s'étonnera que dans un pareil concile de telles choses se soient passées. ..Arrière toutcela! Aujourd'hui encoreon peut dire de l'Eglise de France ce qu'en disait jadis un Pape célèbre : (c Elle brilla par la sincérité de sa foi, par sa science, par la pureté de sa doctrine, par ses vertus, par ses œuvres de charité et son dévouement au Saint-Siège. » Quel est celui qui parle ainsi ? C'est Alexandre III, qui écrit ces paroles aux archevêques et aux évêques de France et, à côté de lui, je pourrais citer Innocent III et bien d'autres qui ont tenu le même langage! » Objectera-ton que ces éloges s'adressaient à bon droit à l'ancienne Eglise de France, mais que, depuis la célèbre controverse, ils ne s'appliquent plus à l'Eglise gallicane ?
L'orateur répondait d'avance à l'objection en citant encore les éloges dont Pie VI, Pie VII et Benoît XIV avaient comblé les évêques gallicans.
Assurément, M^'" Dupanloup montra ici troj) de susceptibilité. Dans les discours tenus en congrégation générale, souvent les gallicans avaient été réfutés; on y exprima aussi le vœu que leur doctrine fût condamnée, mais on n'y prononça pas de paroles injurieuses. Dans son allusion à des comparaisons pitoyables et artificieuses qui auraient été mises en avant, M^'' Dupanloup avait évidemment en vue le parallèle que M""" Valerga, patriarche de Jérusalem, avait établi dans la congrégation générale du3i mai entre l'histoire du monothélisme et celle du gallicanisme (i). Dans ce parallèle, il est vrai que les gallicans de la controverse moderne jouaient le rôle que jadis jouèrent les monothélites. Mais le i)atriarche avait crayonné ce parallèle sans aucune acrimonie i^ersonnelle, il s'était contenté de dire qu'il espérait voir le gallicanisme condamné par le présent concile comme l'avait été autrefois le monothélisme.
Tous ceux qui désiraient qu'on définît l'Infaillibilité papale ne disaient pas autre chose.
Un autre tort de M*''"" Dupanloup était de regarder tout blâme adressé au gallicanisme comme dirigé contre l'Eglise de France et de présenter les éloges accordés par les Papes à l'Eglise de France comme prononcés en faveur du gallicanisme. /
Le lendemain, M^"" Gastaldi (2) attira l'attention sur la différence qu'il y a entre l'Eglise de France et le gallicanisme. Après avoir parlé de la nécessité de répudier ce dernier, il fit les remarques suivantes : « Si je parle du gallicanisme, j'en demande instamment pardon à tous les Pères qui appar-
(1) Voir plus haut p. 283.
(2) 69' Congrégation générale (11 juin), Acta, etc. , IV a, 168 sqq.
tiennent à cette Eglise de France, Eglise illustre et distinguée, je dis plus, Eglise sainte et docte qu'aucun de vous n'a jamais voulu confondre avec le gallicanisme, et c'est pourquoi je voudrais que l'Eglise de France fût exaltée autant qu'il est possible, car certainement elle le mérite; mais, après l'avoir glorifiée, nous condamnerons le gallicanisme car c'est de lui qu'il s'agit et non pas de l'Eglise de France. Le gallicanisme est un système qui est né en France et qui y fut cultivé. Il y eut plusieurs partisans, dans l'épiscopat et parmi d'autres membres du clergé français, par ailleurs éminents, savants et pieux, au moins autant qu'on en peut juger. Il se répandit également hors de France et notre Italie en fut atteinte elle aussi, comme le prouve le scandale de Pistoie. De France, il passa en Angleterre, en Irlande, en Amérique et ailleurs encore, car l'erreur, selon le mot de Saint Paul, gagne partout comme un chancre. Il porte le nom de gallicanisme, comme je l'ai dit, parce qu'il est né en France, au moment où l'assemblée de 1682 rédigea la Déclaration, dite du clergé gallican. Mais cette assemblée était-elle un synode général de l'Eglise de France? Etaitce une assemblée provinciale? Réunissait-elle tous le& évoques de France? Pas le moins du monde! En France, à cette époque, ou comptait cent soixante évêques ; quarante seulement prirent part à l'assemblée. Ainsi cette déclaration n'est la déclaration que d'une partie du clergé français. Donc, gloire à l'Eglise de France ! Certainement elle adonné un magnifique exemple et je ne puis me rappeler sans larmes que cet exemple elle l'a donné à la fin du siècle dernier, alors que tant de ses évêques et de ses prêtres souffraient pour la Foi, les prisons, l'exil, les galères. Mais, est-ce le gallicanisme qui a suscité ces martyrs? Non, assurément... / C'est en France que Saint Vincent de Paul a formé cette armée de vierges qui ne cesse de se répandre de jour en jour... Saint Vincent de Paul fut-il gallican ou ami du gallica-
nisme ? C'est en France qu'est née l'œuvre de la Propagation de la Foi, que j'ai encouragée de toutes mes forces, dès que je la connus... Mais ce n'est pas au gallicanisme qu'elle doit l'existence. Ce qu'il faut mettre au compte du gallicanisme c'est ce que nous trouvons à déplorer dans ce pays; quant au bien qu'on pourrait lui attribuer, je n'en vois pas. Et, bien que le Saint-Siège n'ait frappé d'aucune censure spéciale le gallicanisme et les quatre articles du clergé gallican, il faut cependant reconnaître qu'une censure ressort de la nature même ^es choses. Le gallicanisme a été condamné et le siège apostolique ne condamne que les erreurs. »
Malffré cette distinction formelle, et d'ailleurs toute naturelie, entre l'Eglise de France et le gallicanisme, M^^ Bravard, évêque de Coutances (i), fit trois jours après, un nouveau panégyrique de la France, dans le même sens que M^'" Dupanloup. Il rappela la part que sa patrie avait prise, dans le dernier quart de siècle, aux infortunes du Pape et les titres qu'elle s'était acquis, durant la même période, à la reconnaissance du Saint-Siège. Mais quand, après une longue exposition, il voulut commencer un nouveau développement débutant par ces mots : « Tout le monde sait comment les évêques de France...», le cardinal Capalti, président, sentant l'auditoire s'impatienter, interrompit l'orateur et acheva la phrase en disant : « Tout le monde sait comment les évêques de France ont montré le plus grand dévouement et le plus profond amour envers le Saint-Père, et le Siège apostolique a contracté envers les très illustres évêques de France une dette de reconnaissance pour leurs bons offices et leurs efforts. Mais ce n'est pas l'objet actuel de nos délibérations. Il s'agit ici du chapitre troisième du schéma; vous pouvez donc en venir de suite à vos propositions d'amendement. » L'orateur ajouta quelques mots encore j)our sa défense; il
(l) 71° Congrégation générale (14 juin). Ada, etc., IV a, 247 sqq.
dit, entre autres clioses, que son discours était la réponse aux propos diffamatoires qu'il avait entendu prononcer en séance à l'égard de sa patrie. Là-dessus, l'auditoire l'interrompit de nouveau, et à bon droit. / On n'avait pas laissé échapper un seul mot contre la France en congrégation générale et, contre le gallicanisme on n'avait dit que ce qui était nécessaire i)Our le réfuter et amener la condamnation de ses erreurs. Il y a une déformation maladive du patriotisme, à confondre l'attaque contre une erreur née dans la patrie avec une attaque contre la patrie elle-même et à ne pouvoir souffrir, par amour du pays, que cette erreur soit condamnée par l'autorité ecclésiastique.
M^i" Callot, évêque d'Orau (i), peut-être aussi i^ar patriotisme se montra également très susceptible. Il s'offensa de la remarque de M»'' Gastaldi, que parfois on avait exprimé à la tribune des erreurs opposées à la Foi {errores fidei oppositos). M-' Callot vit dans cette observation une atteinte au respect dû à des confrères. « Pour mon compte, dit-il, je puis déclarer que j'ai entendu beaucoup) de clioses qui n'étaient point de mon goût mais je n'ai pas entendu un seul mot qui blessât la foi catholique. »
Voici dans quelles circonstances avait été formulé le propos de Ms-- Gastaldi. Lorsque l'archevêque de Reims avait voulu- prouver l'exactitude d'une assertion inexacte en la mettant au compte de Bessarion, qui l'aurait avancée au Concile de Florence sans être repris par les Pères, M^r Gastaldi (2) remarqua que cela ne prouvait pas la vérité de l'assertion : à la tribune même du Concile du Vatican, ajoutat-il, on a prononcé, ces jours derniers, certaines choses qui ne s'accordent pas tout à fait avec l'orthodoxie (non satis orthodoxœ fidei conformia) et pourtant l'assemblée a écouté
(1) 69' Congrégation générale (11 juin), Acla, etc., IV a. 173.
(2) Ibid. IV a, 161. — Voir plus haut p, 328 sq.
patiemment et en silence. M^'^ Gastaldi n'avait donc pas parlé d'erreurs directement et immédiatement contraires à la Foi mais seulement de certaines clioses peu en harmonie avec la foi et dont par suite les conséquences auraient pu en quelque manière être contraires à la Foi. Que de semblables doctrines aient été parfois exposées en séance, c'est un fait indéniable.
D'ailleurs, il fut très rare d'entendre, au cours du débat, une expression capable de blesser quelqu'un. De pareils incidents étaient d'autant plus possibles en eux-mêmes que les évêques de la minorité étaient d'humeur chagrine et mal disposés. / Ils s'apercevaieiit, en effet, que malgré eux, et en dépit de leurs efforts, la définition de l'infaillibilité papale était de plus en plus vraisemblable et prochaine. Ils pouvaient croire que les tristes conséquences qu'ils redoutaient devaient bientôt suivre cette définition : un grand schisme dans l'Eglise leur paraissait imminent.
Les actes du concile mentionnent un beau trait de caractère de la part de M°'" Krementz, évêque d'Ermeland. Il avait essayé de prouver contre M^r Dechamps que les évêques, d'ax3rès saint Paul et l'Apocalypse, devaient être appelés les fondements de l'Eglise et il s'appuyait à ce propos sur un commentaire de l'Apocalypse du au bienheureux Albert le Grand. Comme Ms"" Senestrey, évêque de Ratisbonne, avait aussi cité le Bienheureux Albert en faveur de Tinfaillibilité, M""" Krementz termina par ces paroles, sa citation d'Albert le Grand : « Voilà avec quel à propos et quelle clarté cet antique évêque de Ratisbonne répond à son moderne successeur.» « Ecce quam accomodate et nitide antiquus ille episcopus Ratisbonensis respondet moderno suo successori (i). »
A ces paroles, des murmures se firent entendre dans l'auditoire. M^'' Krementz lui-même, plusieurs années après.
(1) 71" Congrégation générale .14 juin;, Acta, etc. , lY a, 261 sqq.
s'en souvenait encore avec douleur. Environ huit ans après la prorogation du concile, il rédigea la déclaration suivante : « Dans un discours prononcé le i5 juin au concile du Vatican, en réfutant les assertions et les preuves présentées par des évêques d'un avis contraire au mien, sous le coup d'une excitation fâcheuse, j'ai laissé échapper quelques déclarations et quelques remarques trop violentes et trop amères ; je rétracte ici de bon cœur et je regrette tout ce qui a pu causer de la peine à mes bien-aimés confrères.» M^' Krementz fit parvenir cette pièce à son ami le cardinal Hergenrother, qui la remit au cardinal Bilio à la date du 3i juillet 1879 en faisant observer que la lettre de l'évêque d'Ermeland ne portait ni date, ni sceau, mais qu'elle était d'une indubitable authenticité et que son auteur désirait voir cette déclaration jointe à son discours pour être conservée avec celui-ci dans les archives du concile du Vatican (i).
(1) L'original de cette lettre se trouve aux archives et elle a été imprimée dans les i4c/a. etc., l\ h, Appendix altera,i). 498. Pourtant M'' Krementz se trompe sur le jour où ce discours a été prononcé. Il le place au 15 juin : en réalité ce lut le 14; le lo il n'a pas pris la parole — Déjà auparavant il s'était excusé sur la même affaire, dans une lettre directement adressée à l'évêque de Ratisbonne. Voici dans son entier ce document, que je tiens de Sa Grandeur M^Senestrey : « FrauenbourgjPrusse orientale, 25 janvier 1878. — Révérendissime Seigneur et cher confrère, le motif de ces lignes que je vous adresse est une affaire qui remonte au temps du concile. Dans un discours prononcé par moià cette époque, j'ai relevé une parole de Votre Grandeur en des termes capables de la blesser et je l'ai effectivement blessée. Bien que, par la suite, Votre Grandeur ne m'ait donné par ses manières d'agir aucune raison de croire qu'Elle se tenait pour offensée, l'incident néanmoins m'a inquiété à plusieurs reprises et voilà pourquoi je ne voudrais pas, même après un si long temps, manquer de reconnaître mon tort et de solliciter votre indulgence. J'ai souvent pensé depuis à la vérité de cette parole prononcée par le Saint-Père à la clôture du concile, que, le jugement in commotione est bien différent du jugement in spiritu aurae lenis. N'eussé-je pas différé d'avis sur le tond des choses, j'aurais cependant évité dans ce discours quelques vivacités si j'avais parlé sous a ce souffle adouci ». Dieu merci, nous avons vu aussiréalisé le souhait ajouté par le Saint-Père,que Dieu éclaire et dirige l'esprit et le cœur de tous les Evêques afin que tous se serrent autour du Vicaire du Christ et combattent avec Lui les combats du Seigneur. Plus haut s'élèvent, comme à l'heure présente, les flots de l'incrédulité et de la haine contre l'Eglise, plus celle-ci semble privée de tout secours humain, plus aussi la main du Seigneur pourrait se montrer et nous ménager, avant le combat que livrera
Les discours à propos des Eglises orientales présentent un haut intérêt à la fois pour faire connaître la situation de ces Eglises et pour refléter les sentiments des Grecs unis. Ceux-ci, tout d'abord, manifestent un souci exagéré de ménager les schismatiques grecs. Ils demandent qu'on s'abstienne de définir les doctrines particulièrement contestées par ces égarés, afin de ne pas les froisser et de n'apporter aucun obstacle à leur retour. Tous les orateurs confirmèrent aussi le grand atta- <îhement des Orientaux, même de ceux qui sont en union avec Rome, à leur organisation en i^atriarcats, à leur discipline et •en particulier à leurs rites. Le soupçon qu'on veut clianger leurs rites s'éveille chez eux très facilement ; si Eome désire ne pas faire naître ce soupçon et éviter des soulèvements en Orient, il faut observer la plus grande circonspection dans toute sa conduite. Par ailleurs, les orateurs reconnurent la puissance du Pape sur les Eglises d'Orient dans toute son extension. Ils affirmèrent dans les termes les plus clairs que l'organisation en patriarcats est d'institution ecclésiastique, que l'Eglise qui l'a introduite peut aussi la changer ou même la supprimer. / Ils accordèrent même au Pape et sans aucune hésitation la suprême puissance dans l'Eglise. Mais l'un ou l'autre d'entre eux, tel M^ Maddalena, osa à peine énoncer avec la même clarté et la même précision la conclusion qui découlait de ces deux thèses, à savoir que le Pape a le pouvoir de changer ou de supprimer la constitution de leur Eglise, ou même jusqu'à leurs rites. Le simple exposé d'une pareille thèse leur paraît être déjà une attaque dirigée contre leurs trésors. On comprend volontiers leur attachement à ces trésors : ils les possèdent depuis les temps apostoliques. Mais, précisément c'est ce qui rend si chers aux Orientaux
l'Antéchrist, une période de victoire et de repos. Je me recommande à votre charité apostolique et à vos prières et je reste, dans la charité de Notre Seigneur, de Votre Grandeur, le très respectueux et dévoué confrère.
+ Philippe, Evêque d'Ermeland. »
leur organisation patriarcale et leurs rites spéciaux, c'est-àdireleur vénérable antiquité, qui empêchera le Pape de ^jorter la main sur ces trésors, quoiqu'il puisse le faire eu vertu de sa pleine autorité.
Dans la 70^ congrégation générale, le i3 juin, les x^résidents reçurent deux lettres signées par vingt et un Pères, qui les priaient de demander à l'assemblée si on n'allait pas enfin clore la discussion du chapitre troisième (1). Le règlement du concile laissait toute liberté aux présidents de déférer ou non à une pareille prière. Ils se décidèrent, pour cette fois, à un refus. Le débat continua donc dans la 71" congrégation générale. Les présidents reçurent une nouvelle et troisième lettre contenant la même prière (2). Elle était signée par douze Pères. Pourtant, tous les orateurs qui s'étaient fait inscrire pour le chapitre troisième eurent leur tour de parole à ôette séance. Personne ne s'annonçant plus, le débat prit fin de lui-même.
Sur ce seul chapitre troisième, dont la doctrine n'offrait aucune difficulté théologique sérieuse, trente et un orateurs prirent part à la discussion, en cinq congrégations générales : Cinq Italiens : XX. SS. Gastaldi, de Saluées; Zelli, abbé de San-Paolo; le cardinal Pitra, Demartis, de Galtelli- Nuoro (Sardaig-ne) et Magnasco, de Bolnia, in partib. infidel. — Trois Espagnols : NX. SS. Monserrat y Navarro, de Barcelone; Ramirez y Vasquez, de Badajoz, et Caixal y Estrade, d'L'rgel. — Douze Français : X. X. S. S. Desprez, de Toulouse; Landriot, de Reims; Regnault, de Chartres, Colet, de Luçon ; de Dreux-Brézé, de Moulins ; Dupanloup, d'Orléans; Sola, de Xice; Place, de Marseille; Guilbert, de Gap; Bravard, de Coutances; David, de Saint-Brieue, et
(1) Cette lettre se trouve aux archives.
(2) Ge*te lettre se trouve aux archives.
DISCUSSION DU TROISIEME CHAPITRE 37i
Freppel, d'Angers. — / Un Autrichien : M^"" Eauscher, de Vienne. — Trois Hongrois : NIS". SS. Papp-Szilagyi, dn rite roumain, évêqiie de Grosswardein; Haynald, de Kalocsa, et Vancsa, du rite roumain, de Fogaras. — Un Allemand : M^"" Krementz, d'Ermeland. — Un Syrien : M^"" Jussef, du rit© grec-melcliite, d'Antioche. — Un évêque de Mésopotamie : M^"" Behnam-Benni, de Mossoul sur-le-Tigré ; un évêque d'Afrique : M^"" Callot, d'Oran; un évêque de l'Amérique du Sud : M^"" Salas, de Conception Chili; enfin, deux évêques de l'Amérique du Nord : NN. SS. Amat, de Monterey, Californie, et Vérot, de Saint- Augustin.
Un certain nombre de ces discours étaient d'une longueur considérable, mais ils n'ont pas donné raison à la parole de Doellinger,si souvent répétée par ses adeptes,que la minorité était le parti des grands théologiens et que la majorité manquait de formation théologique.