PRINCIPAUX MEMBRES DU CONCILE
rait son secours, parce qu'il ne voulait pas s'aliéner les bonnes grâces du bas clergé et du peuple (i).
Si les ennemis du concile jugeaient avec dédain la valeur scientifique de la majorité, c'était d'abord par cet orgueil froissé de savants qui leur fait regarder avec mépris et comme gens de médiocre savoir tous ceux qui n'abondent pas dans leur sens, mais c'était aussi tactique de parti. Ils cherchaient à discréditer les adversaires de leurs théories et à diminuer le plus possible leur valeur et leur influence.
Quant aux controverses sur la doctrine elle-même de l'infaillibilité, elles appartiennent essentiellement à la théologie. Maintenant, s'il faut porter un jugement sur les aptitudes théologiques, c'est là une tâche difficile quand il s'agit d'évêques de pays éloignés, et surtout quand aucune œuvre de théologie n'est sortie de leur plume. Toutefois, il nous est plus aisé d'apprécier les évoques allemands et autrichiens.
Parmi ces derniers, le prince-évèque de Brixen, MK1 Classer, s'est affirmé au concile comme un théologien hors ligne (2). Mferr Fessier, évèque de Saint-Hippolyte, est également connu pour bon théologien et bon canoniste ; ses écrits en témoignent. Tous deux faisaient partie de la majorité, et je doute qu'on puisse leur comparer n'importe quel prélat autrichien de la minorité. Le cardinal Rauscher est loin de les atteindre, comme ses discours à l'assemblée le montrent clairement. //
Parmi les évêques allemands, ceux qui appartenaient à la majorité, Mgr Martin, de Paderborn; M*r Senestrey, de Ratisbonne; Mgr Stahl, de Wiïrzbourg, et Mgr Leônrod,
(1) Ollivier, L'Eglise et l'Etat, etc., pp. 29 et 238. (Voir le dernier chapitre du livre III).
(2) A voir dans sa biographie les études qui l'occupèrent durant sa jeunesse, on pourrait croire que la Providence l'avait guidé d'une façon spéciale, et qu'elle l'a conduit à approfondir parmi les questions, celles-là même que le Concile du Vatican devait surtout discuter. Voir Zobl, Vin&enA Gasser, Fiirstbischof von Brixen. [Vincent Gasser, prince-évèque de Brixen], pp. 68, 108 sqq.
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d'Eichstàtt, ne le cédaient en rien à leurs compatriotes de la minorité. Cette dernière comptait, il est vrai, MK1 Héfelé, mais M61" Héfelé était historien, non théologien. Le savoir historique sans doute rend apte à extraire des annales des siècles passés des difficultés contre les doctrines de l'Eglise; mais la théologie doit en offrir la juste intelligence et l'historien ne doit pas rester là perplexe.
Quel était donc le théologien éminent parmi les évêques allemands de la minorité? Je ne crois offenser personne, en disant que ces hommes distingués par leur zèle épiscopal et leurs vertus sacerdotales n'occupaient point dans la science du dogme une place remarquable. Leurs années d'études s'étaient écoulées durant la première moitié du siècle, alors que la théologie venait à peine de se remettre des coups que lui avait porté le rationalisme qui s'infiltrait partout en Allemagne (i). La philosophie d'alors n'était pas plus brillante; le plan d'études en usage dans les universités allemandes et dans les autres établissements similaires, était déjà hostile aux données du dogme. De plus, alors que trois années d'études suffiraient à peine pour bien posséder la théologie du dogme en les consacrant exclusivement à cette science, loin de là, pendant les trois courtes années qu'on lui accordait, la théologie était encore considérablement limitée par toute une série d'études spéciales; d'autre part, la préparation philosophique nécessaire faisait presque complètement défaut.
Il en était tout autrement en Espagne, par exemple, pays qui ne pouvait certes pas se mesurer avec l'Allemagne dans les sciences profanes. Au concile, où l'on eut l'occasion de comparer l'état des connaissances théologiques chez les diverses nations, les Pères disaient en plaisantant : « Les Espagnols ont étudié leur théologie dans des
(1) Voir plus haut, p. 328.
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in-folios, les Italiens dans des in-quartos, les Français dans des in-octavos et les Allemands dans des brochures. » Les cvèques espagnols appartenaient tous, sans exception, à la majorité.
Pour ne pas passer complètement sous silence les autres nations, je rappelle seulement que les évoques de Strasbourg, d'Angers et de Poitiers, Mgr Eaess, Mgr Freppel et Mgr Pie; l'archevêque de Malines, Mgr Dechamps; le cardinal Cullen, de Dublin, et l'archevêque de Westminster, Mgr Manning, faisaient partie de la majorité. // Si nous ne pouvons pas compter Mgr Manning au nombre des premiers théologiens du Concile, nous devons toutefois le signaler comme un homme de talents exceptionnels. Converti de l'anglicanisme, il avait étudié à fond et d'une façon spéciale la partie de la théologie que les discussions conciliaires mettaient surtout en cause : la constitution et le magistère de l'Eglise.
Parmi tous les Pères du concile, aucun ne se distingua par son ardeur et son activité infatigable comme l'évêque d'Orléans, Mgr Dupanloup. Il s'employa corps et âme à atteindre le but qu'il poursuivait: empêcher la définition de l'infaillibilité pontificale. Déjà avant l'assemblée, il mettait en mouvement tous les ressorts pour gagner à ses desseins les autres évêques. Dès lors, une fois le concile ouvert, quelle sera son activité! En fait, son zèle ne connut plus de bornes : « Son immense correspondance, raconte Purcell d'après les comptesrendus du cardinal Manning (i), était un objet d'étonnement au Concile et le sujet des conversations. Elle excitait chez les uns le mécontentement et la moquerie, chez les autres une admiration sans bornes. N"on content d'écrire aux prêtres et aux chapitres, aux leaders de partis politiques et aux journaux, Mgr Dupanloup s'adressait aux chanceliers et aux ministres, aux hommes d'Etat et aux rois. « Je ne sais
(1) Life of cardinal Manning, t. 11,429.
pas, dit un jour le cardinal Manning, le nombre de secrétaires que M-' Dupanloup employait, jenepuis pas même le soupçonner, mais je sais que jour par jour, semaine par semaine, des paquets de méchants écrits (baneful), lettres, brocliurcs, circulaires, suppliques, furent expédiés à tous les centres d'intrigues en Europe, surtout à Paris et à Munich». — Un diplomate, de séjour à Rome au temps du Concile, écrivait le Ier février dans son journal qu'il avait rencontré le jour même le courrier de Mgr Dupanloup. Il apportait à l'évèque français plus de deux cents lettres.
Quels étaient donc les motifs qui aiguillonnaient l'évèque d'Orléans et lui inspiraient ce zèle infatigable? Les avis se partageaient sur cette question. D'après Mgr Manning (i), le prélat avait lui-même répondu par ces paroles : « Je verse des larmes de sang à la pensée du nombre d'âmes qui vont périr! » ce qui voulait dire : qui vont périr si le dogme est défini. L'abbé Lagrange (2) aussi attribue ce zèle et cette activité à la conviction profonde du caractère nuisible de la définition et il ajoute : // « Mgr Dupanloup exprima son opinion hautement, loyalement, avec une ardeur qui était dans son caractère, mais qui était aussi dans sa conviction; ce devoir rempli, lorsque le Concile eut prononcé, celui qui avait été impétueux comme un lion devint soumis comme un agneau. » L'abbé Maynard, au contraire (3) nie que le prélat ait été si profondément convaincu du caractère déplorable de cet acte. « Sans nier ni le droit (d'exprimer son opinion), ni le devoir (le même) de Mgr Dupanloup dans une certaine mesure, nous soutenons que le devoir interdisait à Mgr Dupanloup la plupart des moyens... qu'il a employés pour faire prévaloir son droit prétendu; ... nous soutenons qu'il a agi
(1) PURCELL, lOC. Cil.
(2) Vie de M»' Dupanloup, III, 151.
3^ .l/»r Dupanloup et M»' Lagrange son historien, p. 222.
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par opiniâtreté, par esprit de domination, plus que par conviction » (i).
Friedrich raconte (2) qu'avant la convocation du Concile, cinq prélats français, et parmi eux Mgr Dupanloup et Mgr Ginoulhiac, avaient tenu conseil sur les moyens de contenir les progrès de l'ultramontanisme et d'obtenir aux évêques plus de liberté d'action. Ils auraient reconnu dans un concile œcuménique où délibéreraient les évêques le meilleur des systèmes, et chargé Mgr Dupanloup de pousser le Pape à l'exécution de ce projet; mais le Souverain Pontife aurait répondu négativement. Si l'histoire est vraie, le zèle du prélat à combattre la définition devient tout à fait explicable. S'il désirait un Concile pour diminuer l'influence du Pape sur les évêques, quels ressorts ne devait-il pas mettre en jeu, une fois l'assemblée réunie, pour empêcher l'accroissement de cette influence par la promulgation de l'infaillibilité. De fait, les évêques français de la minorité s'entendirent reprocher par les Pères de la majorité qu'un des motifs de leurs atta-
(1) Il semble assez difficile d'établir nettement la ps\chologie vraie de l'attitude de MBr Dupanloup dans la question de l'infaillibilité. Emile Ollivier dit de lui au tome XIII de VEmpire libellai, publié en 1908 (p. 125-126) : « M,r Dupanloup venait contredire [au concile] les opinions qu'il avait autrefois professées. Ses écrits (il s'en est plus tard vanté* étaient remplis de passages favorables à l'infaillibilité. Et il ne la combattait au concile que par haine de Louis Veuillot, son plus ardent promoteur. S'il n'\ avait pas eu de Louis Veuillot, il se serait rangé parmi les infaillibilistes ardents. »
D'autre part, le comte Albert de Mun raconte (Ma Vocation sociale, 1908, p. 46) une entrevue qu'il eut avec M8' Dupanloup, alors membre de l'Assemblée nationale, à Versailles, pendant l'été de 1871. La conversation, dit-il. tomba sur la Correspondance de Genève, qui se proposait comme but de propager et de soutenir la doctrine de l'infaillibilité, et qu'inspirait Mgr Merniillod. MBr Dupanloup ne put « au souvenir de cet adversaire d'hier, maîtriser l'ardeur de ses ressentiments. Il s'emporta contre M5r Mermillod dans un langage si vit' que j'en fus bouleversé. Presque à demi-voix, je dis : « Ah ! Monseigneur, quel trouble pour nous, simples fidèles, quand nous voyons de si profondes divisions subsister entre ceux de qui nous attendons la lumière : vous étiez pourtant d'accord sur le fond ! » — L'évêque, sur ce mot, le visage empourpré, bondit du fauteuil où il était assis et s'écria : « D'accord sur le fond ! ne dites pas cela, nous ne l'avons jamais été ! » Puis comme effrayé de sa propre parole, peut-être aussi de l'émoi qu'il lisait dans mes yeux, il s'arrêta. » [Note du Traducteur.J
(2) Geschichte, etc. 1, 649. — Cfr. Actox, Zur Geschichte des Vatikan. Konuls,j>.3.
ques fut le désir de ne pas aliéner le pouvoir diserétionnair qu'ils exerçaient sur leur clergé inférieur: (i) et le bas clergé français, se sentant opprimé par 1rs évêques, se déclara à une majorité écrasante en faveur de la définition, parce que, d'après Emile Ollivier. il voyait dans l'élévation du pouvoir du Pape une protection contre ses propres pasteurs (2). Ainsi, le désir de quelques prélats de garder vis-à-vis d'enhaut le plus de liberté possible et vis-à-vis d'en-bas d'exercer sans être troublés leur autorité souveraine, peut avoir été réellement un motif pour s'opposer de toutes leurs forces à la définition de L'infaillibilité du Pape. Mgr Dupanloup trahissait lui-même avec quelle jalousie il cherchait à conserver sa liberté et son indépendance dans son diocèse par une remarque naïve qu'il fit dans son discours sur l'établissement d'un petit catéchisme universel : pour lui, le Concile se rendait par là coupable d'empiétement sur les droits des évêques diocésains (3).
L'abbé Maynard a encore raison lorsqu'il dit que tous les moyens employés par le prélat ne sauraient être approuvés. Ses rapports actifs avec les ennemis du Concile à Munich et à Paris ne lui font point honneur, et l'on peut à peine douter qu'il n'eût une grande part à leurs travaux contre l'assemblée. En lévrier parut dans le Moniteur universel de Paris un article intitulé : La situation des choses à Rome (4). C'était un tableau faux et haineux du Concile, propre à égarer les lecteurs du journal. Tout le monde désigna comme auteur l'evèque d'Orléans, et s'il ne fut pas le rédacteur de l'article, il avait sûrement inspiré ces lignes (5). D'après Friedrich, c'était encore le prélat qui avait amené son ami Montalembert
(1) Ollivier, L'Ef/lise et l'Etat etc., II. 206
.2) Ihid., p. 2H. — Voir au??i : Ollivier, L'Empire libéral, t. XIII, 1908, pp. 115 et li6.
3 Voir ci-dessus, p. ?63.
i Voir ci-dessous le contenu de cet article : liv. III, chap. III.
5] Voir liv. 111, chap. JII.
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à écrire une lettre scandaleuse contre le Pape et le Concile; une fois parue, Mgr Dupanloup manifesta pour elle une admiration sans bornes (i). Toujours d'après Friedrich, il écrivit durant les sessions de nombreuses lettres à Dôllinger, et des gens bien informés le désignaient comme une des trois personnes résidant à Rome qui fournissaient au savant allemand la matière de ses articles diffamatoires. Peu de temps après l'ouverture des séances, des bruits fort désavantageux se répandaient déjà sur son compte. Au Ier janvier 1870, les prêtres de sa ville épiscopale en parlent, comme nous le voyons dans la réponse de l'évêque à leurs souhaits de nouvel an : « Quant aux choses qui vous ont attristés et vous inspirent un langage si noble et si ému, dit-il, tranquillisez-vous pleinement. On dit que de la calomnie il reste toujours quelque chose; mais desinjures etdes bassesses dont le bruit est arrivé jusqu'à vous, croyez-moi, il ne restera rien, si ce n'est toutefois un enseignement utile. // On aura eu le spectacle d'un évêque qui, pendant une existence déjà longue, a donné des témoignages assez certains de son dévouement à l'Eglise et au Saint-Siège, et qui, parce qu'un jour dans une question capitale, il a dit ce qu'il a cru et croit encore être le véritable intérêt de la religion et de la papauté, se sera vu tout-à-coup en butte aux insultes et à toutes les indignités contre lesquelles vous protestez, tant on a porté de passion dans une affaire où il en fallait si peu ! Mais qu'importe : il y a dans la vie des heures marquées pour de grands et pénibles devoirs; c'est l'épreuve de l'amour véritable que de savoir, au prix de tout, les remplir : et, lorsqu'on vient à en souffrir, il faut élever plus haut son âme » (2).
Toutefois, les Pères de la majorité ne se fiaient pas à Mgl Dupanloup, comme le démontre clairement le passage
(1) Geschichte, etc., III, 701, 704.
de M-1 Manning cité plus haut, Mgr Delalle, de Rodez, dans une lettre à son clergé, parle tout bonnement d'un triumvirat : « Dôllinger surnommé Janus, Maret et Dupanloup, voilà le triumvirat agitateur auquel est venu se joindre plus tard un insulteur illuministe de l'Eglise romaine, l'abbé Gratry » (i). Mais jamais évêque n'a été plus vivement pris à parti par un autre évêque que Mgr Dupanloup ne le fut par Mgr Wicart, évêque de Laval. Ce dernier, pour prémunir officiellement ses ouailles contre « les intrigues » de F évêque d'Orléans, écrit le 7 février au directeur de la Semaine religieuse, les lignes suivantes : « Il est toujours question dans le diocèse de Laval de Mgr Dupanloup. Eli bien! il faut ei finir. Je déclare ici devant Dieu, et prêt à paraître à soi jugement, que j'aimerais mieux mourir, tomber mort sur le ebamp, que de suivre l'évêque d'Orléans dans les voies où marche aujourd'hui et où l'autorité qu'on lui suppose entraîne une partie de mes diocésains. Vous ne savez pas ce qu'il fait, vous ne savez pas ce qu'il dit ici, ni ce que font et ce que disent ses adeptes. Moi, je le sais, je l'entends de mes oreilles, je le vois de mes yeux. Xon ! plutôt mourir à l'instai même que de prêter la main à ces desseins et à ces mancei vres inqualifiables ! Je le dis et je le répéterai à mon derniei soupir. Je demande, je veux, mon cher directeur, que ces lignes soient intégralement insérées dans votre plus prochaii numéro. Je l'exige, et j'en prends toute la responsabilité sm moi seul. // Si, après cela, je ne puis plus reparaître à Laval je demanderai très humblement au Très Saint-Père la pei mission de mourir à Rome... Puisse cet écrit avoir tout le retentissement possible dans mon diocèse ! (2) »
Contre cette véhémente attaque, l'évêque de Montpelliei Mgr Le Courtier, qui était un partisan passionné de Mgr Di
(2) Ibid., 1317 c. etd.
Mgr DUPANLOUP AU CONCILE 349
panloup, éleva la voix, et vingt jours plus tard, adressa au même rédacteur une lettre qui devait être publiée dans le même organe. « ...Par respect pour l'âge et le caractère du vénérable auteur (l'évêque de Laval), écrit Mgr Le Courtier, il fallait donner le temps que cette lettre fut désavouée, elle ne l'a pas été; qu'elle fut retirée, elle demeure. Il n'appartient pas, certes, à ma faiblesse de venger les injures de Mgr d'Orléans; l'outrage qu'il reçoit ici ne va pas d'ailleurs à la hauteur de sa patience, de sa charité, de sa modération chrétiennes. Cette espèce d'emportement ne saurait atteindre un évêque dont toute la vie a été dévouement héroïque pour le Saint-Siège, et qui a servi les intérêts de la papauté dans tous ses écrits. Mais ce manifeste de Mgr l'évêque de Laval, lancé en plein concile, avant toute décision conciliaire, paraît une atteinte à la liberté du concile, chaque membre de la sainte assemblée pouvant être exposé aux mômes attaques. Quand ces attaques viennent d'un évêque siégeant au milieu de nous, la liberté de tous est blessée dans la liberté d'un seid; et il importe grandement qu'un concile soit cru pleinement libre, pleinement à l'abri de toute pression, de quelque part qu'elle vienne (i). » L'évêque de Laval n'en retira pas davantage sa lettre. Au contraire, dans une lettre à son clergé, le 26 avril, il dit qu'il ne rétractait pas une ligne de sa lettre précédente, pas un seul mot. « Aujourd'hui, dit-il, si c'était à refaire, je parlerais probablement avec plus de calme, mais le fond serait le même, aussi ferme, aussi énergique que le premier. N'en doutez pas (2). »
On a accusé Mgr Dupanloup d'avoir poussé le gouvernement français, spécialement le ministre des affaires étrangères, le comte Daru, à intervenir dans la marche du concile. Daru était un ami et un admirateur de l'évêque d'Orléans (3),
(1) C. V., 1318 a. et b.
(2) Ibid., 1467, b. c. etd.
(3) Ollivièr, loc. cit., p. 32.
et M. Ollivièr rapporte que les amis du ministre qui étaient à Rome — il s'agit de membres du haut clergé — l'avaient incité à se mêler des débats conciliaires (i). // Mais Emile Ollivièr ne nomme pas M»1' Dupanloup (2) et, d'après l'abbé Lagrange (3), le prélat, durant le concile, n'adressa aucune lettre au comte Daru. L'abbé Maynard remarque, il est vrai, que cette dernière affirmation n'exclut nullement une action indirecte exercée par des tiers sur le ministre (4). De fait, nous trouvons en correspondance avec Daru, un vicaire général de Ai-1 Dupanloup, l'abbé Du Bois (5), résidant à Rome avec son évêque, et qui correspondait personnellement avec des amis parisiens en termes tels, que ses lettres semblaient en même temps destinées au ministère (6).
(1) Ibid. p. 8? sq.
(2) Ceci est vrai pour L'ouvrage d'E. Ollivièr : L'Eglise et l'Etat, etc., mais dans le tome XIII de VEmpire libéral, publié en 1908, Emile Ollivièr écrit (p. 159, notel) : «Dupanloup avait été un des prélats qui nous avaient le plus fougueusement priés d'intervenir. » [Note du Traducteur.]
(3) Vie de M" Dupanloup, III, 166.
(4) M»r Dupanloup et l'abbé Lagrange, p. 249.
(5) G. V. 1546, note 2. — Friedrich, Geschichte, etc., 111,627. — [Cet abbé du Bois n'est autre que M. Albert du Boys, dont il est fait mention plusieurs fois dans la Vie de M*" Dupanloup, par l'abbé Lagrange. (Voir cette vie, 1. 1, p. 414; t. II, p. 403; t. III, p. 455, 466). C'était un ami très particulier de l'évêque d'Orléans qui l'avait invité à venir à Rome, suivre de près les travaux du concile. De là, l'erreur commise par Friedricb et répétée par le P.Granderatb,qui fait de mon grand-père un vicaire général de M6' Dupanloup. — Note du P. du Boi/s, S. ./., petit-fils de M. Albert du Boys et filleul de Mfr Dupanloup.]
(6) Le Monde (n' du 26 mars) raconte à ce sujet une anecdote (d'après The Vatican, p. 1138). L'ambassadeur français, le marquis de Banneville, recevait la visite d'une quinzaine d'évêques, ses compatriotes, appartenant aux deux partis. On annonce tout à coup Mtr Dupanloup. Il entre. L'ambassadeur reste assis, jusqu'à ce que l'évêque se soit avancé tout près de lui. Prenant alors une lettre ilans sa poebe, l'ambassadeur demande au prélat s'il la connaissait. « Oui, répond celui-ci surpris, c'est moi qui l'ai écrite. — Très bien, reprend le marquis de Banneville, soyez donc assez bon pour m'expliquer ces passages.» M" Dupanloup confus prend l'ambassadeur par le bras et le conduit dans une embrasure de fenêtre, où s'engage entre eux une vive conversation. Après huit ou dix minutes, l'évêque prend son chapeau et s'éloigne rapidement. Le marquis île Banneville s'excuse auprès de ses hôtes et explique que M^Dupanloup instruit chaque jour ses amis de Paris de tout ce qui se passe à Rome. Ses lettres, adressées d'ordinaire à M. Cochin, trouvent comme par hasard accès auprès d'un ministre. Dans l'une d'elles, il avait écrit que tout irait bien si les ministres de
Mgr DUPANLOUP AU CONCILE 381
Mgr Dupanloup et d'autres évèques français, membres de la minorité, furent poussés, semble -t-il, surtout par leur patriotisme, à s'opposer d'une façon aussi décidée à la censure des erreurs gallicanes. Cette affirmation peut sembler incroyable : des évêques s'opposant à la condamnation d'une erreur, parce cpie cette erreur est née dans leur patrie. Mais les discours prononcés aux débats sur le schéma de la première constitution de Ecclesia prouvent la vérité de notre assertion. //
Le patriarche de Jérusalem, Mgl'Valerga, avait tracé, dans la discussion générale sur ce schéma, un parallèle entre l'histoire des controverses monothélites et l'histoire des controverses sur l'infaillibilité (i). Il signala entre les deux maintes analogies, et conclut que, comme le monothélisme jadis, le gallicanisme aujourd'hui était à rejeter. L'exposition du patriarche fut parfaite de noblesse. Pas un mot blessant contre la France, rien dans tout son discours qui puisse choquer les évoques français, sinon la défense de cette idée : il faut définir maintenant l'infaillibilité du pape. Quelles attaques cependant ne firent pas pleuvoir sur le discours du patriarche quelques prélats français! Mgr Dupanloup (2), dans une discusion spéciale sur le troisième chapitre, l'attaqua avec la dernière violence, comme s'il s'était laissé aller à des injures et à des calomnies contre l'Eglise de France, et pour rehausser l'énormité d'un tel crime, il exalta par les louanges les plus passionnées, cette Eglise contre laquelle le patriarche avait si gravement péché. L'évêque de
Paris prêtaient leur aide à son parti, mais qu'il n'y avait rien de bon à attendre tant qu'on permettrait la présence à Rome de l'ambassadeur actuel. Cette lettre tomba aux mains d'un ami du marquis de Banneville, qui la lui fit parvenir. Ajoutons comme éclaircissement que la minorité était mécontente de l'ambassadeur, parce qu'il n'intervenait pas assez énergiquement en sa laveur. Voir plus bas, p. 356.
(1) 31 mai, 62° Congrégation générale. Acta, etc.. III, 417 sqq.
(2) 10 juin, 68° Congrégation générale. Acta, etc., IV a, 106 sqq.
Coutances, Mgr Bravard (i), parla du même ton, et le cardinal Mathieu (i>) transforma le discours qu'il prononça durant la discussion spéciale sur le quatrième chapitre, en une protestation solennelle au nom de la France contre les propos injurieux adressés par Mgr Valerga à l'Eglise gallicane. Ce dernier s'était pourtant contenté d'affirmer que l'infaillibilité pontificale devait être définie. C'est donc que l'honneur de la France, d'après la conception de ces évêques, ne souffrait point cette définition.
Un des chefs de la minorité, et même le chef le plus en vue et le plus influent, était l'archevêque de Paris. Mgr Darboy. Plus diplomate que prélat (3), l'archevêque, par son attitude comme par des propos fort clairs, avait fait comprendre depuis longtemps ses tendances libérales, ses aspirations surtout ù une plus grande indépendance vis-à-vis du Saint-Siège. Ainsi ne s'était-il aucunement soucié que l'excommunication fulminée par son prédécesseur, le cardinal Morlot , contre l'abbé Roy, curé de Neuilly, eût été levée par le Pape. Après comme avant, il considérait
(1) 14 juin, 71" Congrégation générale. Arta, etc., IV a, 303 sqq.
(2) 15 juin, 72° Congrégation générale. Acta, etc., IV a, 303 sq. Voir ci-dessous, t. III, liv. III, chap. 1" et sqq.
(3) Olliyier. Ioc. cit., I, p. 416; et Empire libéral, t. XIII, p. 124 sq. — Voici le portrait qu'E. Ollivier trace de l'archevêque de Paris : «La résolution réfléchie, la fermeté modeste, la fierté douce avec un "air d'insinuation qui captivait, voilà ce qu'on lisait sur le visage de Mer Darboy. Son âme forte, toutefois plutôt diplomatique qu'ecclésiastique, animait un corps frêle qu'elle ne faisait pas ployer. Quoique pieux, régulier, de mœurs exemplaires et très dévoué à ses devoirs épiscopaux, il tenait de Richelieu plus que de Vincent de Paul... Il était à un degré supérieur orateur et écrivain. Tout ce qu'il a dit ou écrit est d'un tour parfait, d'un souffle haut, plein, d'une clarté transparente, d'une dialectique animée, d'une justesse et d'un choix détenues exquis. L'ampleur lucide de la pensée communiquait à sa parole malgré la faiblesse de ses moyens physiques, une autorité triomphante ; par la simplicité convaincue, sans aucun apparat de rhétorique, il éclairait, remuait et surtout convainquait. Peu accessible aux entraînements de l'émotion, il n'en était que plus lumineux. Accueillant, ayant beaucoup de monde, fécond en saillies délicates et aimables, il apportait dans son commerce quelque chose d'aisé, d'entrant, d'enchanteur, à quoi on ne résistait pas... » (Empire libéral, XIII, p. 124 sq.) [Note du Trad.]
W' DARBOY Al CONCILE 333
et traitait le curé comme suspens (i). Il s'était encore permis de soumettre à sa visite des couvents exempts de la juridiction de l'Ordinaire en vertu de privilèges apostoliques et soumis directement au Souverain Pontife. Aux obsèques du maréchal Magnan, il donna l'absoute sans exiger que l'on enlevât les insignes maçonniques déposés sur le catafalque (2). Les idées que trahissait cette manière d'agir trouvèrent leur expression dans son premier discours au Sénat, le 12 mars i865. Il nia le pouvoir ordinaire et immédiat du Saint -Père sur les diocèses étrangers, et se prononça en faveur des articles organiques (3). On ne pouvait donc attendre d'un tel prélat qu'il prît parti au concile pour l'infaillibilité. De fait, il s'y montra l'adversaire le plus déterminé de la définition. Sans doute il déclarait sans cesse, comme MS1 Dupanloup, qu'il combattait l'opportunité, non la doctrine: mais, à l'exemple de l'éveque d'Orléans, il émettait des affirmations qui étaient à peine ou qui n'étaient pas du tout conciliables avec le dogme de l'infaillibilité. Ses talents, bien supérieurs à ceux de M81 Dupanloup, sa haute situation comme archevêque de Paris, ses rapports avec l'empereur Xapoléon III, si puissant alors et si exalté pour la protection qu'il avait accordée à Rome pp'r Darboy était le conseiller du prince), lui avaient acquis une haute considération dans la capitale du monde chrétien. Richement pourvu d'argent par la munificence impériale, il menait grand train; et chaque soir rassemblait dans sa demeure de la rue Condotti un grand nombre de ses collègues, qu'il
(1) Ibid.,p. 418.
(2) Sur ces deux derniers points, un bret tort sévère du pape, en date du 2fi octobre 1865, lui demanda des explications. Une indiscrétion livra ce bref à la publicité ; il a été plusieurs fois imprimé, par exemple dans l'ouvrage de Friedberg : Aktenstiicke non Vatikan. Konûl, p. 257 et sqq. Les excuses présentées par l'arcbevéque furent repoussées par Pie IX comme insignifiantes.
(3) La vérité sur M^ Darboy. Etude précédée d'une lettre de S. Eut. le cardinal Foulon, p. 37.
gagna souvent à ses idées par la supériorité de son esprit (i). L'archevêque de Paris était le leader des évéques de la minorité.
M-1 Darboy prit une attitude d'opposition à la marche du concile. Il l'avait du reste déjà clairement manifesté dans le discours plein de raideur qu'il prononça sur les schémas : Des évéques et de la vacance des sièges épiscopaux (2). Dans une lettre à l'empereur, datée du 21 mai (3), le prélat lui recommande, comme source digne de toute confiance pour connaître la marche des débats, l'article que nous avons signalé et qui avait paru le 14 février au Moniteur. Il indique encore la brochure Ce qui se passe au concile, comme un bon moyen de se faire une idée complète de cette assemblée. Or, cette publication, écrite à un point de vue purement gallican, prend à parti avec une vive amertume tout ce qui se passe au Concile. Elle fut condamnée avec un autre pamphlet tout aussi mauvais à la 86' congrégation générale. On affirma même que l'auteur des deux ouvrages était Mfe'r Darboy. Dans sa correspondance avec l'empereur (4), l'archevêque fait entendre ses plaintes : les membres de l'assemblée manquent de liberté, ils subissent l'influence de la Curie dans le choix des commissions; le premier président du concile a fait circuler des listes de candidats ; en un mot, il présente à l'empereur les mêmes griefs que nous trouvons étalés d'une façon fort injuste dans les écrits hostiles au concile. Mais ce qui est déplorable par-dessus tout, c'est qu'il demande à l'empereur d'intervenir en faveur de la minorité contre le concile (5).
(1) La vérité, etc., p. 58 sq.
(2) Ct'r. ci-dessus, p. 230 sqq.
(4) Voir lettre du 26 janvier. — C. V., 1551 a. sqq.; la lettre est citée aussi dan- Ollivier, L'Eglise et l'Etat au Concile, t. II, p. 91 sqq. — L'Empire libéral, t. Xlll. p.l48sq.
(5) Ibid. — Voici le passage de la lettre de l'archevêque de Paris, auquel il est fait allusion : «... Je me demande si Tintérêt général, l'intérêt de la société
M-1 JIAKliUY AU CONCILE 353
Il importe à ce sujet de bien remarquer la puissance que le souverain français possédait alors sur l'assemblée. Il maintenait à l'écart de Rome par une garnison française les Piémontais avides de conquérir leur capitale. Voulait-il mettre fin aux sessions, il n'avait à prendre aucune mesure d'hostilité positive; il lui suffisait de retirer à la cité sa protection.
Plusieurs ont affirmé (pie M6* Darboy avait réellement désiré ce dernier parti et qu'il avait demandé à l'empereur, aussitôt que la définition serait proclamée, de retirer les troupes françaises de l'Etat pontifical (i). Une pareille requête ne se trouve pas, à notre connaissance, dans les lettres du prélat. On pourrait, il est vrai, la trouver indirectement dans cette autre où il sollicitait l'intervention du gouvernement impérial. Car, ainsi que le fait observer avec justesse le président du conseil, Emile Ollivier, si le gouvernement impérial exprimait au pape le moindre désir relatif au concile, il devait l'appuyer par une sanction. Or, cette sanction, dans l'état des affaires //, était nécessairement le retrait des troupes. En cas d'un refus opposé à ses désirs, le gouvernement aurait dû à sa dignité
religieuse et civile n'exige pas qu'on nous vienne en aide. Le gouvernement <\c l'Empereur ne pourrait-il pas l'aire connaître au gouvernement pontifical les appréhensions que les débuts du concile causent même à des esprits sérieux et non prévenus, et lui laisser entrevoir les conséquences possibles des tendances et des agissements signalés plus haut? Ce n'est pas moi, sans doute, qui conseillerais de prendre à l'égard du concile une attitude qui ne serait pas chevaleresque et désintéressée, cependant je ne voudrais pas non plus qu'un grand gouvernement comme celui de l'Empereur exprimât une confiance et des espérances que l'avenir trahira peut-être. Si la discussion qui vient
! d'avoir lieu au Sénat se représente prochainement au Corps législatif, ne faudrait-il pas dire au public que plusieurs choses, dans ce qu'on sait déjà du concile, ne sont pas absolument satisfaisantes, que des représentations ont
, été ou seront faites au gouvernement pontifical, et que, tout en laissant l'assemblée à sa libre activité, on veille, dans la mesure du possible et du convenable, à ce que les intérêts dont l'Etat est le défenseur-né soient suffisamment sauvegardé;... » Lettre à l'Empereur, du 26 janvier 1870. (1) Cornut, M'r Freppel d'après des documents authentiques et inédit*, p. 108.
3oG HISTOIRE DU CONCILE DU VATICAN
d'évacuer Rome (i). Lorsque M.8* Darboy avait exprimé à Napoléon III le vœu que l'ambassadeur français, le marquis de Banneville, trop condescendant pour la Curie au gré de la minorité, fût rappelé et remplacé par un nouveau plénipotentiaire, Emile Ollivier lui répondit : « Xous ne croyons pas devoir retirer notre ambassadeur, parce que..., que nous le voulussions ou non, ce retrait impliquerait et entraînerait le rappel de nos troupes, ce qui aurait l'inconvénient de mêler une question d'ordre purement politique à un débat dogmatique (2). »
Tout autre était la conduite des évoques allemands et autrichiens qui faisaient aussi partie de la minorité. Les allemands s'en tenaient aux idées émises dans cette lettre pleine de noblesse qu'ils avaient jadis adressée de Fulda au Pape (3), et où ils déclaraient qu'à leurs yeux l'heure n'était point propice pour élever au rang de dogme la thèse de l'infaillibilité pontificale. Ils étaient bien loin de soutenir et d'encourager en Allemagne les menées politiques 0 d'exciter n'importe quelle puissance contre le concile Plusieurs fois, M-1' de Ketteler s'éleva de toutes ses forces contre Dôllinger et ses frères d'armes (4). M>'r Melchers,
le ir
(1; Ollivier, VEmpire libéral, t. XIII, p. 159.
(2) Ollivier, loc. cit., II, p. 210-239. — M. Ollivier dit à plusieurs reprises (pp. 87, 91, 95, 202, 232 et sqq.) que les évèques français de la minorité avaient imploré l'assistance de leur gouvernement. Le ministre parle d'eux avec assez peu d'estime, leur apprend qu'il est malséant de vouloir trancher des controverses sur les questions de foi par l'emploi de la force matérielle, et laisse clairement entendre que les prélats dans leurs plaintes contre le concile, ne s'étaient pas gardés d'exagérations qui déshonoraient leur dignité. «Ceux qui nous excitaient le plus, dit-il (p. 240), eussent été désolés qu'on connût leurs démarches. Le hruit erroné s'étant répandu que nous allions publier les dépêches de M. de Banneville et livrer au public les renseignements qu'elles contenaient, un évêque m'écrivit tout alarmé : « Il est possible que cette infor- » mation ne soit pas exacte, mais le fond m'en a paru si grave que j'ai cru devoir » vous la soumettre (30 juin). »
"(3) Voir 1. 1", pp. 283 sqq.
(4) C. V., 1485 sq., 1492, 1493 sqq., 1496 sqq.