‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 3)Chapitre 120 sur 152 · ATTITUDE DE LA MINORITE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

ATTITUDE DE LA MINORITE ALLEMANDE

archevêque de Cologne, exhortait dans une lettre ses diocésains à rester étrangers aux agitations causées par les adversaires du concile, les invitait à attendre, pleins de confiance, les décisions de l'assemblée, et leur rappelait les promesses de Jésus-Christ aux conciles œcuméniques (i) //. Dans une circulaire à son clergé, l'évêque d'Ermeland, Mgr Krementz, désapprouvait en termes fort durs l'agitation et les agissements de Dôllinger, conjurant ses prêtres de garder une confiance très ferme dans les divines promesses de l'Eglise (2). M"1' Eberhard, évêque de Trêves, chercha à gagner par la douceur les signataires d'une adresse venue de Kreuznach, catholiques égarés par les intrigues des anticonciliaires; il les exhorta à garder « une foi inébranlable dans les promesses du Sauveur à son Eglise, dans la puissance de l'Esprit- Saint qui n'abandonne jamais l'épouse du Christ, et qui doit leur faire attendre, par conséquent, les décisions dogmatiques du concile œcuménique avec calme et avec une confiance exempte de toute inquiétude. » (3) Il n'y avait pas jusqu'à l'archevêque de Munich, Mgr Scherr, qui ne fit savoir à ses diocésains la grande douleur dont les démonstrations et manifestations anti-conciliaires étaient pour lui la cause. Il les invitait donc à attendre les décrets de l'assemblée avec une entière confiance en l'assistance du divin Esprit (4).

Les prélats autrichiens eurent moins souvent l'occasion de blâmer publiquement les manifestations hostiles au concile ; mais ils partageaient l'avis de leurs collègues d'Allemagne. Tout spécialement, l'attitude du cardinal Kauscher, de Vienne, qui était le chef de la minorité austro-allemande, fut

(1) Ibid., 1491a. sqq.

(2) Ibid., 1489.

(3) Ibid., 1499 c.

(4) Ibid., 1490 c. sq.

(1) C. V., 1383 a. .-q. - Voir ci-dessous, liv. III, chap.l".

(2) C. V., 1383 «•., et ci-dessous, ibid. (:5) Cfr. ci-dessous, liv. III, ehap. III. (i) Voir ces lettre- C. K. 1407 c. sqq.

toujours digne d'un évoque eatholique, et elle parut, pendant le concile comme après, toujours bien inspirée.

Les deux- évèques hongrois, M"-1' Haynald, archevêque d Kalocsa. et l'évèque de Diakovar, Mgr Strossmayer. se joign rent aux évèques français qui étaient les extrêmes de 1 minorité. Ils se signalaient dans les séances par leu éloquence et leur facilité à manier le latin, mais ils s'écar talent volontiers du thème discuté et mirent plus d'une fois l'épreuve dans les congrégations générales la patience de auditeurs. Les interruptions apportées aux discours d Mgr Strossmayer par la sonnette du président et par les réclamations qui s'élevaient de l'assemblée ont été l'objet de discussions dans la presse. Je les ai rapportées mot pour mo dans l'histoire des congrégations générales d'après le compt rendu sténographique. J'ai voulu ainsi permettre d'apprécié justement ces scènes conciliaires, qualifiées si souven d' « orageuses ». Dans son ardeur. M81" Strossmayer ail jusqu'à féliciter l'académicien français l'abbé Gratry, qu avait engagé une controverse avec Msr Dechamps, archevêquede Malines, et qui en profitait pour attaquer Rome avec une arrogance inouïe. Non content de le féliciter, il l'encouragea à poursuivre cette polémique (i).

M-1' David, évêque de Saint-Brieuc, félicita lut aussi l'abbé Gratry (2), démarche qui, dit-on, causa presque une révolte dans son diocèse et amena de sérieux débats entre lui et ses prêtres (3).

Mais toutes les manœuvres anti-conciliaires furent surpassées par deux lettres écrites soi-disant par des évèques de la minorité et publiées au mois de mai dans le Times et le Journal des Débats (4). On attribua la seconde à l'évèquc

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de Montpellier, M81 Le Courtier, mais ce prélat déclara publiquement n'en avoir pas même eu connaissance (i). L'authenticité de la première fut, peu après sa publication, révoquée en doute (a). De fait, à les bien considérer, il semble presque incroyable que ces factums soient l'œuvre d'évèques.

La première lettre déclare inutiles « tous les efforts pour résister à l'aveuglement de l'orgueil moyen âge ». Il ne reste plus qu'un remède : faire appel à l'opinion. « Il faut par ce moyen établir ce qui est vrai : point d'autorité, parce que point de liberté... Le défaut de liberté crève les yeux... Sa constatation publique est la seule planche de salut dans la tourmente inouïe que subit l'Eglise... A notre arrivée, continue l'auteur, tout était fait sans nous. Toutes les mailles du réseau étaient serrées, et les Jésuites, qui ont monté le traquenard, ne doutaient pas un instant que nous y serions pris... Nous ayons donc trouvé un règlement tout fait, c'est-à-dire des menottes... Xous avons trouvé une majorité toute faite, très compacte, plus que suffisante en nombre, parfaitement disciplinée, et qui a reçu au besoin, instructions, injonctions, menaces, prison, argent. Le système des candidatures officielles est distancé de cent kilomètres.

» Une commission... celle où l'on peut adresser ses réclamations, a été créée... Mais il faut dire à sa louange qu'elle ne fonctionne pas, parce qu'e//e ne répond jamais, ou qu'elle ne répond qu'aux membres de la majorité. Xous avons été libres de nommer les autres commissions, c'est-à-dire que la majorité fictive a pu les créer à l'aide de listes dressées et lithograpliiées. Restait la parole: mais à quelles conditions? Défense de répliquer un mot, de discuter, d'éclairer. Si on

(1) L'Univers, 1 juin 1870.

(2) L'Univers, 12 mai 1870.

voulait parler, il fallait se faire inscrire, et le lendemain, ou deux jours après, quand tout était refroidi, on pouvait venir ennuyer l'assemblée par un discours. Défense alors de sortir du thème donné aux écoliers (excepté pour messieurs de la majorité), et quand on a tenté de parler de liberté, de règlement, de commission, d'acoustique, de décentralisation, de désitalianisation, on a vu se produire les scènes tumultueuses qui ont démoli les cardinaux Rauscher et Schwarzenberg, les évèques de Kalocsa, de Bosnie, d'Halifax, tandis qu'on trouvait bon que Moulins, Belley et d'autres, introduisissent de force la grande question à propos de la vie des clercs, La pauvre petite minorité est en butte aux injures, aux calomnies, et traquée par la Civilta, l'Univers, le Monde, l'Union, l'Osservatore et la Correspondance de Rome. Ces journaux sont autorisés et encouragés. Ils soulèvent contre nous le clergé de nos diocèses et ce clergé est applaudi. Un de nous a osé écrire contre son collègue ; il n'a pas reçu un blâme officiel (i).

» Mais voici ce qui achève d'opprimer notre liberté: elle est écrasée de tout le poids du respect que nous portons à notre chef. La question (2) est pendante; elle n'est pas même à l'ordre du jour; les juges de droit divin sont réunis et attendent pour la traiter. Or, en pleines assises, le chef se sert de sa haute et divine autorité pour blâmer devant les prêtres qui lui sont présentés leurs évêques mineurs. Il fait l'éloge funèbre de M. de Montalembert devant 400 Per sonnes; il écrit à Dom Guéranger, à l'abbé de Cabrières, de Nîmes, qui s'est dressé devant l'évèque d'Orléans, aux diocèses dont les prêtres font des adresses (3) pour forcer la main à leurs mandataires, et il fait tout cela en termes tels, que la Gazette du Midi et tutti quanti // déclarent qu'il n'est

(i) Ct'r. ci-dessus, p. 348.

(2) L'infaillibilité du pape évidemment.

(3) Voir un exemple au chapitre suivant.

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plus permis ni aux évoques, ni à personne de soutenir le contraire; et on appelle cela de la liberté!

» On nous menace de passer par dessus une minorité imposante, contrairement à toute la tradition, de fouler aux pieds la règle suprême de saint Vincent de Lérins, quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. On prêche que l'unanimité morale n'est pas nécessaire, que le chef est maître de tout, et que nous devons rendre des services et non point des sentences, faire de l'affection quand il s'agit de la foi. Voilà notre liberté ! Un cardinal me disait pour conclusion : « Mon cher, nous allons aux abîmes ! » (i)

— « L'opinion », dit aussi la seconde lettre, voilà l'unique chance de salut. Elle doit faire triompher les vrais intérêts de l'Eglise. Ce qui manque au concile, c'est la liberté. Comme entraves à cette liberté, on nous signale les règlements et dispositions conciliaires qu'indiquait déjà la première lettre. Mais la seconde fait ressortir davantage le point suivant : « La majorité n'est pas libre; car elle se produit parmi appoint considérable de prélats qui ne sauraient être témoins [ne faut-il pas lire : qui ne peuvent être que témoins?] de la foi d'Eglises naissantes ou mourantes. Or, cet appoint, qui se compose du chiffre énorme de tous les vicaires apostoliques, du chiffre relativement trop fort des évêques d'Italie et des Etats pontificaux, cet appoint n'est pas libre. C'est une armée toute faite, toute acquise, endoctrinée, enrégimentée, disciplinée, que l'on menace, si elle bronche, de la famine ou de la disponibilité, et l'on a été jusqu'à donner de l'argent pour ramener quelques transfuges. Donc, il est évident qu'il n'y a pas de liberté suffisante. La conclusion ultérieure est qu'il n'y a pas œcuménicité nette et plausible. Et ceci n'infirme en rien les vrais principes ; l'Eglise est et reste infaillible dans les conciles généraux ; seulement, il faut que les conciles

(1) G. K.,1407 c. sqq.

présentent tous les caractères d'œcuménicité : convocation

légitime, liberté pleine pour les jugements, confirmation par le pape. Si une seule de ces conditions manque, tout peut être révoqué en doute. On a eu le brigandage d'Ephèse, ce qui n'a pas empêché d'avoir eu ensuite un vrai concile de ce nom. On pourrait avoir ludîbriiim Yaticanum [la farce du Vatican], ce qui n'empêcherait pas de tout réparer dans de nouvelles et sérieuses assises... Vous pourrez répandre ces réflexions, je crois que le grand remède aujourd'hui nous doit venir du dehors. » (i)

Vraiment, si des évèques avaient écrit ces lignes, comme tendent à nous le faire croire les journaux et les documents eux-mêmes, la mauvaise humeur eût été bien profonde chez quelques membres français de la minorité. Elle les aurait poussés jusqu'à faire appel à l'opinion contre le concile.

Mais la minorité n'alla pas si loin. Il faut l'avouer, toutefois, ses membres manifestaient, en général, un certain déplaisir et un certain mécontentement. Plusieurs le montrèrent bien dans leurs discours aux congrégations générale-, et surtout dans les nombreuses réclamations et protestations contre le règlement. Tandis que sur ce point les cinq cents autres Pères étaient fort satisfaits des décisions du Pape, des rangs de la minorité on entendait mille plaintes et doléances. Toutes les protestations qui se sont élevées ne portent «pie des noms d'évêques de la minorité. Du reste, plus d'un des discours prononcés par eux trahit aussitôt l'amertume de l'orateur. Les paroles amères et ironiques de M-1 Haynald contre les évêques de Paderborn et de Strasbourg, dans son discours sur le premier schéma dogmatique (2). ne s'expliquent que par son mécontentement à l'égard de la majorité. Le discours de M81" Darboy sur le

(1) C. I'.. 1408(1. sqq.

(2) \ "ir ci-dessus, p. ir>l sq .

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schéma De episcopis (i), constitue le témoignage le plus clair de sa mauvaise humeur. De là, son blâme sévère pour Mgr Demartis, ses propos aigres sur la marche du concile, enfin, sa critique outrée du schéma et ses remarques insolentes à l'adresse des rédacteurs de cette pièce, qu'il accuse en termes blessants d'ignorance et d'inexpérience. Mais par dessus tout, le discours de M>n' Bravard témoigne de l'irritation qui régnait au sein de la minorité, quand il prit la parole sur le schéma : De la vie et de la dignité des prêtres, en particulier, ses critiques sur le schéma lui-même et sur les auteurs du schéma: c'est là un signe d'autant plus manifeste que les observations du prélat furent présentées sous une forme peu spirituelle (2). /

Huit évéques de l'opposition exprimèrent publiquement leur mécontentement au sujet du concile, dans une lettre adressée, le 23 avril, aux présidents de rassemblée. C'étaient M-1 Kenrick, archevêque de Saint-Louis, Mgr Strossmaver, et six évéques français de leur parti. Deux jours avant la troisième session, où les Pères devaient donner leur vote définitif sur la constitution De Fuie, ces prélats écrivirent aux présidents de la congrégation générale qu'ils étaient prêts à donner leur placel à cette constitution, parce qu'ils en approuvaient l'essentiel, mais leur conscience les pressait d'excepter quelques points: tels, les nombreux anathèmes joints à la constitution et les deux paragraphes qui servaient de conclusion. Là-dessus, ils déclaraient que, par leur plaeel, ils prétendaient bien ne pas retirer les plaintes nombreuses qu'ils avaient élevées depuis le début du concile; bien au contraire, ils croyaient devoir insister plus encore pour qu'on trouvât le moyen de sauvegarder la liberté de l'assemblée, les traditions conciliaires et les droits épiscopaux.

(1) Voir ci-dessus, p. 230 s<iq.

(2) Voir ci-dessus, p. 253.

Kst-il besoin de le redire, ces plaintes manquaient de fondement. Les traditions conciliaires à rassemblée vaticane tarent respectées le mieux possible, la liberté des Pérès et les droits des évêques saintement gardés. Pour les anatliénies. la bataille fut chaude à la Députation de la foi, comme, et surtout, aux congrégations générales; mais, au vote, presque tous les membres du concile s'accordèrent à les accepter. Cette forme de condamnation pouvait déplaire à quelques-uns : cela se comprend. Mais, après s'être écartés du sentiment de presque tous leurs collègues sur des points secondaires, vouloir manifester encore une fois une opinion particulière et la faire inscrire dans les archives, était, à coup sûr, une prétention exagérée. On a vu souvent dans de grandes assemblées divers membres mécontents des décisions sanctionnées par la majorité sur des points de détail. L'individu doit alors s'effacer devant la masse. Il peut faire valoir ses idées dans les discussions et chercher à gagner les autres par ses raisons. Mais lorsque la majorité s'est prononcée pour l'opinion contraire, chacun doit se tenir tranquille.

Le concile a-t-il lésé les droits épiscopaux? Divers membres de la minorité semblent l'avoir pensé. Plusieurs postulata. motions et discours manifestent cette opinion. Mais nous avons les preuves (pie quelques-uns exagéraient leurs droits. Quand l'archevêque de Cologne, Mgr Melchers, à ladouzième congrégation générale, déclarait que la centralisation avait atteint ses dernières limites et ne pouvait plus augmenter, qu'il fallait au contraire songer à la décentralisation (i), on ne pouvait voir dans cette observation qu'une loyale déclamation d'un prélat zélé sur un point qui n'était peut-être pas faux. Le pouvoir central est aux mains du pape, c'est un dogme; mais l'extension de ce pouvoir par les limites impo-

(1) Voir ci-dessus, p. 215 ?q.

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