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CHAPITRE IV

Continuation de la controverse entre M"' Dupanloup et Mgr Dechanïps ; — ses ramifications.

■ Pendant le temps qui s'écoula entre l'interruption des congrégations générales et leur reprise, la controverse recommença entre Mgr Dupanloup et Mgr Decliamps ; cette fois, plusieurs Pères des deux partis y prirent part.

Pour répondre aux Observations adressées à son clergé par l'évêque d'Orléans, le n novembre 1869 (1), // l'archevêque de Malines lui avait écrit une lettre publique, (2) qui porte la date du 3o novembre, mais qui ne parut dans les journaux de Belgique, de France et d'Italie, que le 10 décembre, c'est-àdire après l'ouverture du concile.

Pendant quelque temps on ne vit rien paraître de la part de Mgr Dupanloup. Pour la première fois, le 17 janvier 1870, il adressa une lettre à Mgl Decliamps : il avait bien eu, lui disait-il, l'intention de répondre à sa dernière lettre; il l'avait même fait, mais il n'avait pas envoyé la lettre à son adresse. Il se devait de lui en faire connaître le motif. « Je ne voulais pas la publier, à votre exemple, dans les journaux, le concile ouvert. Mais je ne pouvais me dispenser de la communiquer à nos vénérés collègues qui, tous, ont lu ou pu lire votre

(1) Tome I, p. 338.

(2) Tome I, p. 353.

écrit. Mon dessein était donc de la faire imprimer ici même et à cette fin seulement. Mais le Père Spada (i) m'a répondu que « l'imprimatur » m'était nécessaire, et il m'a déclaré en même temps que cet« imprimatur » me serait refusé. — Vous penserez peut-être comme moi, Monseigneur, que dans ces conditions, toute discussion entre nous est impossible, et vous trouverez bon que je m'en tienne au silence qui convient à la situation qui nous est faite (2). »

Le ton de cette lettre pouvait faire croire que Rome avait voulu mettre Mgr Dupanloup dans l'impossibilité de se défendre contre Mgr Decliamps; c'est en effet l'intention que la presse libérale, lorsqu'elle publia cette lettre, prêta à la curie. Le journal La Franck écrivit en publiant la lettre : «... L'évêque d'Orléans, le plus éloquent défenseur de la cause du Saint-Siège, frappé d'interdiction à Rome, c'était à n'y pas croire. La lettre que nous publions ne laisse subsister aucun doute; c'est une victoire du parti ultramontain, mais une de ces victoires qui ne manquent jamais de se retourner contre ceux qui ne peuvent triompher qu'à ce prix (3). »

La réalité était un peu différente. Ce n'était pas une défense portée spécialement contre Mgr Dupanloup qui l'empêchait de faire imprimer sa brochure à Rome. La mesure était générale et concernait tous les Pères ; on l'avait prise à l'avance pour rendre plus difficile la publication des écrits polémiques. // Elle ne la rendait pas pour cela impossible ; il n'y avait qu'à faire imprimer hors de Rome l'ouvrage et l'y introduire ensuite. Mgr Decliamps se trouvait donc atteint par ce règlement aussi bien que Mgr Dupanloup.

Tel fut d'ailleurs, le sens de la réponse qu'envoya l'archevêque de Malines. « Les journaux abusent de cette [Votre]

(1) C'était le Maître du Sacré-Palais, chargé de la censure des livres à Rome.

(2) C. K.1318, c.sq.

(3) C. V. 1318, note 1.

Mgr DECHAMPS A Mgr DUPANLOUP 381

lettre, qui n'est pas suffisamment claire, et ils laissent croire que l'on vous refuse à Rome ce que l'on accorde à d'autres. Vous penserez peut-être comme moi, Monseigneur, qu'il est nécessaire de dissiper cette erreur, et de ne pas permettre que la presse se serve de votre nom pour incriminer le gouvernement du Saint-Siège. Vous savez, du reste, Monseigneur, et mieux que personne, que si le gouvernement pontifical ne donne pas, à cette heure, Y imprimatur aux publications de ce genre, il accorde la libre entrée à celles qui viennent du dehors. C'est ainsi que des caisses contenant les Observations de Votre Grandeur sur la définition de l'infaillibilité, et la lettre du Père Gratry qui les complète, sont arrivées à Rome sans encombre, et que ces écrits de Votre Grandeur et de son collègue de l'Académie française ont été distribués à un grand nombre, sinon à tous les Pères du Concile. Pour moi, Monseigneur, je crois ne devoir rien leur adresser par cette voie. Ce que j'écris, je l'écris pour les gens du monde. C'est pour les gens du monde que j'ai publié ma réponse aux Observations que Votre Grandeur avait elle-même publiées dans les journaux, et si cette réponse n'y a paru qu'après l'ouverture du Concile, c'est par la raison bien simple. Monseigneur, que vos Observations n'ont été confiées à la presse qu'au moment de votre départ pour Rome, et qu'elles sont venues frapper à la porte du Concile. — Quant au Père Gratry, c'est pendant le Concile qu'il m'écrit aussi par les journaux. Je lui répondrai de même, et je le ferai de nouveau et uniquement pour les gens du monde. Ni les Pères du Concile, ni le clergé, n'ont besoin de cette réponse : la science sacrée lui sert de bouclier contre les traits du gallicanisme; il n'en est pas de même des personnes du monde. Ces traits les trouvent désarmées et les blessent cruellement. » (i)

Là-dessus, Mgr Dupanloup fit imprimer sa brochure à Xaples. Elle est écrite sous la forme de lettre à M61" Dechamps, // et porte la date du Ier mars (i).

Dans un préambule, l'évêque d'Orléans fait remarquer que Mgr Dechamps a, dans sa critique des Observations, « déplacé le débat », et par suite, combattu des idées qu'il n'avait pas émises.

La première partie de l'écrit est donc consacrée à préciser la question. Relativement à toute définition conciliaire, il y a deux questions à considérer : le dogme même qu'on voudrait définir, et la question d'opportunité de la définition. — La question d'opportunité a toujours, dans les Conciles, paru très importante. « Et cela se conçoit, car l'Eglise, dans un acte aussi solennel, sur lequel elle ne revient pas, qui l'engage à jamais, et qui s'impose sous peine d'anathème et de damnation éternelle à la foi de toutes les âmes, dans tous les siècles, l'Eglise ni ne procède à la légère et sans avoir élucidé toutes les obscurités, toutes les difficultés, ni ne se croit dispensée des considérations de la prudence ou même des prévoyances de la charité » (2).

Or, la question d'opportunité présente deux aspects : d'abord la définibilité du dogme, puis les conséquences et les périls qu'une définition peut entraîner ; il y avait donc trois choses à considérer : i° La vérité elle-même; 20 la définibilité; 3° la définition. — La vérité, il ne s'en est pas occupé; il en a réservé la discussion au Concile. Il n'a traité que les deux autres points : la définibilité, c'est-à-dire les difficultés théologiques et historiques qui s'y rencontrent, et la définition, c'est-à-dire : quels en pouvaient être les conséquences et les périls. Ce double caractère de sa. thèse a échappé à Mgr Dechamps. Quant à lui évêque d'Orléans, «il essaie toujours de

(1) Réponse de M>" l'erêque d'Orléans à .l/»r Dechamps, archevêque de Matines. Naples, 1870. - Voir C. V. 1320-1339.

(2) Loc. cit., p. 9. C. V. 1320a. sqq.

RÉPONSE DE Mgr DUPANLOUP 383

traiter à fond les questions qu'il aborde », voilà pourquoi, parlant de l'opportunité, il n'a pas pu laisser de côté la définibilité ; si donc il s'est trouvé sur son chemin quelque argument mixte, touchant peut-être d'un côté à l'infaillibilité, mais concluant certainement de l'autre contre l'opportunité, « cet argument lui appartenait » (i).

Dans le second chapitre, Mgr Dupanloup traite des difficultés théologiques et historiques de la définition. « Ces difficultés-là, dit-il, si elles sont vraiment sérieuses, sont aussi une forte raison contre l'opportunité. » // Il en énumère cinq classes :

i° Difficultés tirées de la nécessité de définir les conditions de l'acte ex cathedra, tous les actes pontificaux n'ayant pas ce caractère ;

2° Difficultés tirées du double caractère du Pape, considéré soit comme docteur privé, soit comme Pape ;

3° Difficultés tirées des multiples questions de fait qui se peuvent poser à propos de tout acte ex cathedra;

4° Difficultés tirées du passé et des faits historiques ;

5° Difficultés tirées du fond même de la question. Car évidemment une question qui a été aussi longtemps débattue que celle-là ne peut pas être une question si facile et si claire (2).

— Les trois premières classes de difficultés ne s'ox^posent pas directement, on le voit, à la définition de l'infaillibilité du Pape. Ce sont plutôt des difficultés auxquelles peut donner lieu l'explication d'une définition prononcée par le Pape ex cathedra. S'il était à craindre que régulièrement et par la force même des choses ces définitions ne pussent se produire sans provoquer des contestations parmi les fidèles, il est manifeste qu'il ne serait pas prudent de définir l'infaillibilité du Pape. Mais qui ne voit que c'est là une exagération?

(1) Ibid., p. 9. C. V. 1320 sq.

(2) Ibid., p. 12. C. V. 1322 sq.

Il peut bien arriver une fois qu'une décision rendue ex cathedra soulève les difficultés dont on parle : les décisions des Conciles les soulèvent aussi parfois ; mais ce sont là des cas exceptionnels.

Aux deux premières difficultés-: i° Quand le pape parle-t-il comme pape et non comme docteur privé? 2° Quand ses jugements sont-ils dogmatiques? Mgr Dechamps donna dans sa Réponse (i) une solution très simple : « Il parle comme pape quand il le dit; et ses jugements sont dogmatiques quand il définit ce qui doit être cru par toute l'Eglise comme appartenant au dépôt de la foi, et quand il condamne ce qui doit être rejeté par toute l'Eglise comme contraire à l'enseignement de la foi. » A la troisième difficulté de Mgr Dupanloup, il répondit « que les difficultés soulevées à propos des décisions dogmatiques des papes pouvaient être soulevées également à propos des décisions dogmatiques des conciles//; pour les unes cependant comme pour les autres, l'Eglise a toujours su parfaitement à quoi s'en tenir » (2).

Les difficultés historiques et dogmatiques que Mgr Dupanloup énumérait en cinquième lieu n'étaient pas, quoi qu'il dît, des difficultés contre l'opportunité ; c'est à la doctrine elle-même qu'elles s'opposaient. En effet, si, comme il le prétendait, la gravité de ces difficultés, demandait qu'on s'y arrêtât, la doctrine devenait, par le fait même, incertaine et on ne pouvait plus songer, évidemment, à la définir. L'évêque d'Orléans a donc tort de dire que son collègue de Malines a, dans son premier écrit, déplacé la question; M61- Dupanloup lui-même n'a pas pu, en fait, combattre l'opportunité de la définition sans s'attaquer à la doctrine elle-même.

Aussi Mgr Dechamps répondit avec raison : « La question

(1) Deu.i icme réponse de M'r Dechamps, archevêque de Malines, a M»r Dupanloup, évéque d'Orléans. Malines 1870. — Extraits dans G. V. 1340-1352.

(2) Deuxième réponse, etc., p. 54. Cf. G. V. 1350 a.

Mgr DUPANLOUP ET Mgr DECHAMPS 38o

de la définibilité n'est pas une question d'opportunité; eette dernière ne peut surgir que quand la première a reçu une réponse. Comment se demander s'il est opportun de définir une doctrine dont on n'est pas certain qu'elle appartienne au dépôt de la révélation? Une doctrine n'est définissable que si elle est certainement révélée. Ce n'est qu'après avoir établi ce premier point qu'on peut aborder le second : est-il opportun de définir? Or, ce sont les deux questions qu'il a traitées; Mgr Dupanloup les ayant traitées lui aussi, il n'y a donc pas eu déplacement de la question (i) ».

Mgr Dechamps poursuit en disant que les difficultés tirées des faits historiques sont connues et pleinement résolues (2). Quant aux difficultés dogmatiques, il fait remarquer avec de Maistre que la doctrine de l'infaillibilité s'appuie sur des fondements dogmatiques inébranlables (3).

Vers la fin de son second chapitre, Mgr Dupanloup (4) abordait un argument auquel de Maistre et les partisans de la définition semblaient attacher une importance particulière : il se trouvait indiqué dans le postulatum pour la définition de l'infaillibilité (5) : « Supremam, ideoque ab errore immunem.» Or, disait l'évèque d'Orléans, « je suis obligé de vous le dire : cet argument n'est pas heureux. Il est invincible quand on l'applique à l'Eglise ; » il est impuissant quand on l'applique au pape seul. // Dans l'union du pape avec les évêques on a la souveraineté doctrinale; et c'est pourquoi elle doit être infaillible. Mais dire qu'en matière doctrinale le pape seul est souverain et par conséquent infaillible, c'est commettre une pétition de principe. Il est nécessaire qu'il y ait dans l'Eglise une autorité doctrinale infaillible; mais il ne s'en

(1) Deuxième réponse, etc., p. 11 sq. Ct. C. I . 1341 d.

(2) Ibid., p. 55. Cf. C. V. 1350 b.

(3) Ibid., p. 57. Cf. C. V. 1:350 c.

(4 Réponse, etc., p. 23. Cf. C. V. 1326 d. sq.

(5) Cf. ci-dessus, p. 175.

suit pas que le pape la possède : « Xe suffirait-il pas, demande M*1 Dupanloup, que ce fût l'autorité du pape et des évêques réunis? »

Cette objection contre l'argument de de Maistre est réfutée en détail par M8* Deehamps. Il résume ainsi la preuve ; « i° L'Eglise enseignante est infaillible: 2" La pleine et souveraine puissance enseignante de l'Eglise réside dans son chef, selon ces paroles du Concile de Florence : « Nous définissons que le Pontife romain est le successeur du bienheureux Pierre, prince des apôtres ; qu'il est le Vicaire de Jésus-Christ et le chef de toute l'Eglise, le Père et le Docteur de tous les chrétiens, et qu'il a reçu de Notre-Seigneur, dans la personne du bienheureux Pierre, la pleine puissance de paître (pascendi, id est, docendi) l'Eglise universelle. » Ces deux prémisses sont de foi, Monseigneur; il faut donc vous résigner à la conclusion (1). » L'archevêque ajoute encore quelques développements, puis conclut que faire du corps des évêques unis au Pape l'unique sujet de la souveraineté doctrinale dans l'Eglise, c'est adopter la doctrine de M** Maret et des Gallicans.

Le troisième chapitre de la lettre de M*1' Dupanloup est consacré « aux périls de la définition >•>. L'évèque d'Orléans y trace le tableau de l'état religieux de toute l'humanité, ou plutôt de son attitude par rapport à l'Eglise. Il y a sur la surface de la terre plus de douze cent millions de créatures humaines vers lesquelles, nous évoques, nous sommes envoyés par Dieu; huit cent millions sont encore infidèles ; il y a soixante-dix millions de schismatiques, qui ne reconnaissent pas la suprématie du Pape et qui seraient tous partis du Concile de Florence sans se rapprocher de l'Eglise si l'on y eût parlé de définir l'infaillibilité du Pape. Quelle montagne de préjugés nouveaux cette définition soulèvera chez eux!

(1) Deuxième réponse, etc., \>. 65.

M*' DUPANLOUP ET XL51' DECHAMl'S 361

Et les quatre-vingt-dix millions de protestants? Faut-il entre eux et nous, élever encore des barrières et creuser des abîmes? Les évèques américains, allemands et anglais, travaillent à les ramener à l'Eglise ; les missionnaires y mettent leurs sueurs et leur sang. Et vous voudriez augmenter leurs difficultés, donner de nouvelles armes aux prédieants qui les combattent? // Et, parmi les nations catholiques, en France, en Belgique, en Allemagne, en Espagne, en Italie, combien d'incrédules ou « d'infirmes dans la foi »? Ayons-en pitié, suivant la parole de saint Paul : infirmum in fide assiimite (i).

« J'apprécie, non moins que vous, ce qu'il y a de touchant dans les manifestations catholiques; mais je dis que, pour la France en particulier, ce serait une étrange illusion, vraiment trop puérile, de croire que ces listes de souscriptions, produites avec tant de fracas, expriment l'état vrai des esprits dans notre pays... La grande masse de ceux qui, chez nous et ailleurs, décident les affaires, n'est pas là... Et les gouvernements! Ils tendent à se séparer de l'Eglise; tous, sans exception, ont pris une attitude expectante et défensive vis-à-vis du Concile. — Je ne veux rien dire des Etats pontificaux. Et cependant, pouvons-nous oublier combien, dans leur situation actuelle, précaire, impossible, une solution serait nécessaire, sous une garantie européenne (2)?

» C'est les yeux fixés sur toute cette situation, que j'ai pesé les conséquences certaines de la définition que vous poursuivez, et voilà pourquoi je ne la poursuis pas. Et je ne suis pas seul. N'avez-vous donc pas entendu le cri des évêques d'Allemagne, de Hongrie, de Bohême et de tant d'autres? S'émeuvent-ils sans cause ? Non ; ils ont vu autour d'eux le trouble profond des âmes, et ils savent qu'on ne joue pas impunément avec de tels périls (3).

(1) Réponse, etc., p. 27 sqq. C. 1 . 1327-1329.

(2) Ibid., p. 30 sq. C. V. 1329 b. sq. •

(3) Ibid., p. 31. C. V.i3S»e. sq.

HISTOIRE DU CONCILi: 1)1 VATICAN

» ...Oui, l'Eglise a des promesses; niais nul pays ne peut se flatter d'en avoir ». Et parcourant toutes les nations, l'une après l'autre, M s1' Dupanloup signale les périls qu'on doit craindre pour chacune d'elles (i).

Dans son quatrième chapitre, l'évêque d'Orléans aborde les arguments apportés par Mgl Dechamps pour prouver la nécessité de la définition, et il cherche à prouver qu'ils sont peu solides.

Cependant, avant d'entamer la discussion, il revient encore à la question souvent débattue de l'origine de cette controverse qui trouble en ce moment le monde entier. D'après Mgl Dupanloup, ce sont La Civilta et L'Univers qui ont commencé. //L'ouvrage de M-1 Maret n'y est pour rien; il ne parut que plus tard. Toutefois, il ne dit pas que longtemps avant sa publication, la France entière était informée qu'il se préparait et en connaissait le contenu, si bien qu'avant même de paraître, ce livre avait provoqué une vive polémique. Il démontre surtout que lui-même n'a pris la parole que tard, et après Mgr Mauning et d'autres évèques, parmi lesquels Mgr Dechamps (2).

Mgr Dupanloup en vient alors aux arguments par lesquels l'archevêque de Marines a prétendu prouver la nécessité de la définition, a Pour le prouver, dit-il, vous avez quatre arguments : à savoir, que la question n'est pas libre ; puis la déclaration de 1682; puis la situation présente; enfin les. conséquences du silence que garderait le Concile. »

« La question n'est plus libre, dites-vous ; la théologie est unanime à enseigner l'infaillibilité du Pape. » Et M81" Dupanloup lui cite une longue liste de ceux qui ont été d'une opinion contraire : elle lui a été communiquée par un des plus savants théologiens d'un des ordres religieux les plus illustres..

(1) Héponse, etc., p. 32 sq. G. V. 1330 a. sq.

(2) Ibid., p. 35 sq. C. V. 1331 sq.

M"' DUPANLOUP ET Mgr DECHAMPS 389

Devant de telles autorités, il y a lieu vraiment de s'étonner <]ue le Postiilatum pour la définition ait cru pouvoir parler de tradition unanime (unaniniis traditio) (i) sur l'infaillibilité.

Pour la déclaration de 1682, « vous dites expressément, écrit M8* Dupanloup, que tous ceux qui sont au courant de l'histoire de l'Eglise pressentirent, dès qu'il fut question du Concile général » qu'elle serait condamnée. Mais, répond Mgr Dupanloup, « ni moi, qui crois être un peu au courant de l'histoire de l'Eglise, ni d'autres qui l'ont étudiée encore plus que moi, n'ont eu en rien ce pressentiment ». On n'avait pas attendu 1682 pour combattre la doctrine de l'infaillibilité (2).

La situation présente? A ce troisième argument, Mgr Dupanloup répond que, ce qui se passe aujourd'hui ne se serait point passé si Mgr Dechamps et ses amis n'avaient point soulevé la question. Il ne faut donc pas invoquer la situation présente en faveur de la nécessité de la définition. Vraiment, la tactique pour provoquer des définitions conciliaires serait trop facile. On jette en l'air une proposition qu'on voudrait voir définir; naturellement, il surgit une opposition, et l'on dit alors : le silence du Concile n'est plus possible. // Non, dit Mgr Dupanloup, les polémiques actuelles ne peuvent nullement motiver une définition conciliaire ; elles passeront avec les causes qui les ont amenées. La situation actuelle commanderait plutôt l'abstention. On a demandé, en effet, à des juges de prononcer et de signer leur jugement avant d'avoir entendu les débats de la cause. Pour protester, cent quarante évêques ont signé une pétition afin de conjurer le Saint-Père d'écarter les dangers en écartant la question. Et ainsi s'étale, aux regards du monde entier, le différend pro-

(1) L'expression du Postulatum est un peu différente : « L'niversalis et constans traditio Ecclesùe. » C. V. 931 c.

(2) Réponse, etc., p. 44. C. V. 1334.

fond de cette assemblée réunie pour accomplir une œuvre de paix!

Nous avons depuis bientôt trois mois agité bien des questions de dogme et de discipline; nous n'en n'avons encore décidé aucune. Eli bien ! ces questions, allons-nous les laisser en arrière et en suspens pour en aborder une autre qui est étrangère au programme du Concile? Devra-t-on apprendre un jour que cette question, qui n'était pas l'objet du Concile, aura été tout le Concile? Il manque, pour définir, l'unanimité qui est nécessaire. Puisse le Pape suivre l'admirable exemple donné par le Pape Pie IV, qui, à propos d'une question semblable posée au Concile de Trente, décida qu'on devait définir uniquement ce sur quoi les Pères étaient unanimement d'accord : ne definirentur nisi ea de quibus inter Patres unanimi consensu constaret (i).

Pressés par de graves motifs, nous avons supplié Pie IX d'écarter la question de l'infaillibilité. S'il daignait accéder à ces prières, « toute la catholicité, l'Europe, le monde entier applaudiraient ; c'est alors que le Concile ne serait plus qu'un cœur et qu'une âme, et que ces évéques qui sont tous, tous, si dévoués au successeur de Pierre, et qui souffrent si profondément de la lutte engagée, se sentiraient soulagés, et reprendraient, en bénissant la baute sagesse du Père commun, les travaux du Concile avec un nouveau courage et une joie immense » (2).

Telle est, dans ses grandes lignes, la lettre de Msr Dupanloup.

La réponse qu'y fit Mgr Decliamps et que nous connaissons déjà en partie est datée du 22 mars. Il y repousse l'accusation d'avoir commencé la controverse et s'étonne, après ses précédentes explications sur ce sujet, de voir

(1: Réponse, etc., p. 45 sqq. C. V. 1335 sq. 2 Ibid., p. 54. C. V. 1338.

RÉPONSE DE Mgr DECHAMPS 391

Mgr Dapanloup maintenir cette affirmation. « Lorsque je vis la presse de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Belgique, des Etats-Unis, répandre le bruit cpie le Concile allait créer un nouveau dogme, et commenter ce bruit de façon à faire croire cpie l'Eglise invente les dogmes, je pris la plume pour accomplir un devoir, pour préserver la foi des âmes qui me sont confiées, et je ne la pris pas auparavant... Vous le voyez, je n'ai rien soulevé, j'ai répondu au mensonge que la presse élevait à sa plus liante puissance... Qu'ai-je fait? J'ai démontré que si le Concile définit l'infaillibilité du tribunal souverain de l'Eglise en matière de foi, il définira une croyance aussi ancienne et aussi catholique que l'Eglise elle-même... Si le Concile ne pensait pas devoir définir encore cette croyance, que résulterait-il de fâcheux de ce que j'en ai dit et publié? Rien, manifestement. J'aiu*ais la consolation d'avoir défendu une fois de plus ce que « presque tous les catholiques croient, et ce que tous admettent en pratique », selon l'expression de l'ancien Père Gratry; et de ce que j'ai écrit, aucune âme ne serait troublée. Auriez- vous la môme consolation, Monseigneur? Le retentissement de votre voix, favorisé par le silence du Concile œcuménique, ne laisserait-il pas généralement ébranlée cette foi de la catholicité? — Et si le Concile jugeait par conséquent que l'heure est venue de définir cette croyance, que résulterait-il de vos Observations'/ Il en résulterait un bien moindre mal, sans doute, que du silence du Concile œcuménique; la pleine soumission de votre esprit et de votre cœur à la voix de l'Eglise enseignante, dissiperait la tristesse des âmes fidèles; mais les âmes faibles, les âmes tentées, les âmes dont on a nourri la tentation, ne chercheraient-elles pas dans vos paroles un prétexte à leur résistance, et les ennemis de la foi des armes pour la combattre (i) ? »

• 1) Deuxième réponse, etc. ,. p. 14-16sqq. 6*. I. 1342 c. sqq.

aF' Decliamps maintient qu'après la déclaration gallicane de 1682 la définition de l'infaillibilité du Pape est moralement nécessaire; aussi la Sorbonne a-t-elle prévu cette définition dès que le Concile a été annoncé, et c'est dans cette prévision que son doyen, M-1' Maret, a mis dès lors la main à la plume (1).

A en croire M-1 Dupanloup, M-r Decliamps aurait dit que les théologiens étaient « unanimes » à admettre l'infaillibilité du Pape, et contre cette assertion l'évêque d'Orléans cite une longue liste de théologiens qui ont combattu cette opinion. // M?1 Decliamps relève ce mot qu'on lui prête et dit qu'il n'a parlé nulle part de Y unanimité des théologiens; cette unanimité est, en général, fort rare et on ne la trouve sur aucun point de doctrine avant sa définition comme dogme. Il a dit que cette doctrine était l'enseignement commun et général des théologiens. Cela n'est-il pas incontestable? « Du XIII'* au XVe siècle, l'Université de Paris n'eut pas d'autre doctrine sur la papauté... Lors des troubles du grand schisme, elle se troubla elle-même, et ses docteurs s'oublièrent au point que l'idée de constituer « l'Eglise a priori, sans égard aux quatorze siècles de sa durée, leur sembla toute naturelle ». Mais, vers la fin du XVIe siècle, elle revint à ses premières doctrines, jusqu'à ce qu'en 1682 le roi Louis XIV l'en fît de nouveau dévier (2) ». Quant à la doctrine actuelle, elle se trouve attestée par de nombreux Conciles provinciaux : ceux mêmes qui se sont célébrés en France ont universellement admis l'infaillibilité duPape; et l'enseignement donne dans les séminaires est généralement conforme à cette même doctrine. M*-'1" Dechamps le prouve en citant les cours du premier de tous les séminaires, celui de Saint-Sulpice (3). Les théologiens que Mgr Dupanloup a cités, dit-il, appar-

(1) Deuxième réponse, etc., p. 15. C. V. 1342 il.

(2) Ibid., p. 19 sqq. C. V. 1344 a. sqq.

(3) Ibid., p. 23. sqq. C. V. 1345 h. sq.

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