REVOLTE DES ORIENTAUX-UNIS
acquiescement à la bulle, il répondit n'avoir pas compris alors la portée de ce qu'on lui demandait.
Quand on lui fit remarquer qu'il avait pris lui-même l'initiative sur les prescriptions de la bulle d'envoyer à Rome les deux listes de candidats aux évêcliés : « En ce cas, réponditil, j'ai outrepassé mes pouvoirs, j'ai sacrifié illégalement les droits de ma nation et de mes successeurs, et je me rétracte (i). » En un mot, il reculait. //
L'agitation gagna tous les patriarcats. « Les Melchites et les Maronitesavaientnotifiéàleurs patriarches que, s'ils consentaient au sacrifice de leurs coutumes, ils les chasseraient et en nommeraient d'autres. Le patriarche Maronite, afin d'être à l'abri de toute pression, n'était point venu à Rome et n'avait envoyé que quatre évèques, auxquels il n'avait donné aucun pouvoir. Le patriarche Melchite était venu, mais, à tout événement, il avait laissé dans son patriarcat quelques évèques, et de Rome, quand il vit ce qui se préparait, il en renvoya d'autres. Le patriarche Syrien avait déclaré qu'il résignerait son office plutôt que de trahir son peuple (2).»
Les Eglises orientales relèvent du préfet de la Propagande, et c'est à lui que parviennent d'abord toutes les affaires qui les concernent. Or, le préfet de la Propagande était alors le cardinal Barnabô. Emile Ollivier en fait un portrait peu flatteur : « D'un esprit vif et pénétrant, dit-il, et plein de faconde, d'un savoir canonique étendu, d'une longue et profonde expérience des hommes et des affaires,ce cardinal avait dans le caractère une violence qui le rendait cassant, brutal quelquefois jusqu'à la trivialité, et incapable des accommodements ; il dirigeait en despote les affaires de la Propagande et à l'occasion il n'épargnait pas même au pape ses réparties spirituelles et emportées (3). » Mais Ollivier se laisse ici
(1) Ollivier, L'Eglise et l'Etat, etc., t. II, p. 184.
(2) Ibid.
(3) Ibid., p. 185.
manifestement aller au parti-pris ; il n'a aucune sympathie pour le cardinal, qui n'était pas du tout l'ami des Français et ne favorisait pas comme l'aurait voulu le gouvernement impérial sa politique orientale (i).
(Jeux qui ont connu personnellement le préfet de la Propagande me l'ont plutôt dépeint comme un homme droit, ouvert, aimable, plein de bienveillance envers tout le monde, dévoué à l'Eglise et au Saint-Siège, tout entier à sa charge, sans ménagement pour les hommes infidèles à leur devoir, et sans goût pour les compromis. Dans l'affaire en question, il agit avec toute sa décision, et les conseils qu'il donna au pape lurent aussi pleins d'énergie, « On commença par les Chaldéens : le pape mande Mgr Audu et lui ordonne de sacrer les deux prêtres récemment nommés évèques; / s'il refuse, il sera considéré comme démissionnaire. En vain le patriarche tergiverse-t-il, prétextant que sa main ne peut diriger aucune des trois plumes que le pape lui présente; on ne le laisse sortir du Vatican qu'après qu'il a pris l'engagement de se soumettre; mais en sortant de l'audience il s'écrie « qu'il vient de donner une signature qui ne l'oblige pas » (2).
Tel est le récit d'Ollivier ; il montre que cette affaire n'a rien à voir avec le concile. Le concile avait seulement été l'occasion de la présence à Rome de Mgr Audu.
Friedrich s'arrange cependant pour rattacher l'audience au concile et pour en tirer la conclusion que les Pères n'y jouissaient d'aucune liberté, pas même pour leurs discours. L'audience eut lieu, d'après lui du moins, le 26 janvier (3); or, le 25 le patriarche avait prononcé dans la congrégation générale un discours « où il en appelait, au fond, de Pie IX
(1) Ollivier, Ioc. cit., p. 192 sqq.
(2) Ibid., p. 185.
13) Cette date est certainement inexacte. D'après Friedrich c'est le lendemain de l'audience que M" Audu donna aux deux prêtres la consécration épiscopale. Or, cette consécration eut lieu le 30 janvier. Cf. (iiornale di Iloma du 1" février.
L AUDIENCE Dli MKI AUDU H"
au concile. Les présidents ne s'en étaient pas inquiètes, mais le pape, malgré son affectation de paraître rester étranger aux délibérations conciliaires, s'en était ému (i). »
Voici maintenant le récit de l'audience tel que le fait Friedrich d'après une source manuscrite du 28 janvier (2) : ci Le soir de ce même jour [celui du discours], le patriarche reçut la visite d'un prélat romain qui lui apportait pour le lendemain une invitation à une audience du pape ; mais on lui demandait en même temps de ne se faire accompagner d'aucun interprète ni d'aucun de ses évêques suffragants. Pour servir d'interprète, on aurait M*-'1' Valerga, ce patriarche que la Propagande avait envoyé à Jérusalem pour latiniser l'Orient. M-1 Audu accepta l'invitation. Introduit le lendemain auprès du pape, /il le trouva — c'est son expression — tremblant de colère comme un roseau s'agite sous le vent. « C'est vous, dit le pape au patriarche chaldéen, c'est vous qui êtes cet homme entêté et intraitable, qui depuis longtemps me faites tant de peine ! Je saurai bien vous réduire à l'obéissance! )> Et après lui avoir vivement reproché son discours de la veille et l'avoir accablé d'insultes, il tendit au patriarche deux pièces contenant l'une la résignation de sa charge, l'autre la nomination des deux évèques dont il a été question. (3) »
Dans la suite de son récit Friedrich est d'accord i)Our le fond avec Ollivier ; il insiste seulement davantage sur l'odieuse cruauté du pape envers le patriarche presque octogénaire. Il ajoute ensuite : « Cet incident, malgré le silence gardé sur ce point par les comptes rendus indul-
(i) Gexchirhle, etc., t. III, p. 508.
(2) Cette source manuscrite est évidemment une correspondance de Rome, adressée à Dollinger, qui y a pris les éléments de sa treizième lettre romaine du 30 janvier (voir Quirinus, p. 138). Dollinger fait, lui aussi.un récit indigné de cette audience qui fournit la preuve évidente qu'on n'a pas au Concile de liberté d« parole.
(3) Fribdrich, op. cil., p. 508 >q.
gents qu'en font les feuilles de la curie, avait un étroit rapport avec le discours prononcé au concile par Mer Audu ; aussi fut-il considéré comme une intervention injustifiée du pape dans la marche du concile. « Si l'on a traité ainsi un patriarche, disaient certains évèques, il n'est plus possible de considérer comme libres et ayant droit de voter les vicaires apostoliques qui relèvent de la Propagande, ni les évèques qui sont sujets du pape. » Mgr Darboy traita le concile de « synode de brigands », et qui pourrait contester la justesse de ces appréciations? Que devient en effet la liberté si l'on est exposé à se voir demander compte par le pape d'un discours qu'on aura prononcé, ou même à s'en voir puni? Si, de l'aveu d'un évêque, le fait que le pape « stigmatisait publiquement les opposants » agissait sur le courage de certains prélats à la manière «d'une poudre calmante», quel devait être l'effet, lorsqu'il les recevait en particulier « agité par la colère comme un roseau»? Au surplus, la curie qui avait dan s la main les vicaires apostoliques et les évèques de l'Etat pontifical, ne manquait pas de moyens pour réduire les autres évèques à la résignation (i). »
Voilà donc le récit de Friedrich ; il roule tout entier sur les reproches que le pape aurait adressés à MsrAudu pour son discours du 25 janvier. N'y avait-il donc pas autre chose ? Mgr Audu n'avait-il pas fait opposition à une bulle donnée par le pape pour son patriarcat, après entente avec lui, et dont il avait lui-même reconnu d'abord la légitimité ? // Ne refusaitil pas de consacrer ueux prêtres qu'il avait demandé au pape de nommer évèques ? Cette attitude du patriarche n'était-elle point pour le pape un motif suffisant de lui poser nettement la question? Et quel rapport cette démarche peut-elle avoir avec le discours de Mgt Audu au concile ou avec le concile en général ? Mais les correspondants de Dollinger et de Friedrich
(1) Friedrich, op. cit., p. 509.
LE DISCOURS Di: M"' Al'DL" 419
avaient besoin d'une preuve en faveur de leur affirmation constamment répétée que le concile n'était point libre ; c'est ce qui donna l'idée au premier de mettre en relation le discours de Mer Audu el son audience du Saint-Père ; Friedrich reprenant ce tissu de mensonges ne fit que l'exploiter à son point de vue. A cette audience il ne fut cependant aucunement question du discours du patriarche. C'est ce qu'écrivit aussitôt le Morgenblatt de Ratisbonne qui d'ordinaire était bien renseigné : l'audience de Mgr Audu n'avait aucun rapport avec son discours. Mais au lieu de tenir compte de cette affirmation et d'essayer au moins d'en montrer la fausseté, Friedrich se borne à multiplier contre son auteur les insinuations perfides (i).
Qu'était cependant ce discours prononcé par Mfer Audu le 25 janvier? Et qu'est-ce qui avait pu, dès l'époque du concile, lui faire cette réputation d'un discours révolutionnaire, ayant provoqué la colère et les reproches du pape? Nous allons le résumer d'après les actes ; ce sera la meilleure manière de prouver qu'il n'est pas la cause du blâme adressé par le pape au patriarche.
Après l'exorde (2) le patriarche dit que la lecture du schéma De episcopîs qui fait l'objet de son discours, l'a convaincu qu'à l'avenir le même droit canonique régirait l'Eglise orientale et l'Eglise occidentale. Les auteurs du schéma ayant sans doute pensé qu'il n'existait pas entre les deux Eglises de différence notable, il se propose de soumettre quelques observations sur ce sujet à la considération des Pères.
Entre les deux Eglises, il existe une différence, aussi grande qu'il est possible de l'imaginer, au point de vue des droits, des privilèges et des coutumes ; la distance morale qui les sépare est semblable à la distance qui sépare en réalité l'Orient de l'Occident, à celle qui sépare un malade à l'état
(1) Ibid.,p. 510.
(2) Acta, etc., 1. 1, p. 388.
de convalescence d'un guerrier vigoureux. Les maux dont souffre l'Orient sont le manque de formation du clergé, l'inexpérience dans le saint ministère des évoques et des prêtres qui viennent seulement d'abandonner la secte nestorienne pour retourner à l'Eglise, /le petit nombre des églises, enfin l'oppression des catholiques par les maliométans, ce qui empêche l'éducation des enfants, l'exercice du culte et l'observation des lois de l'Eglise. Pour ce qui concerne la foi,les Chaldéens y sont fortement attachés et ne se laissent pas ébranler par les séduisantes tentations des hétérodoxes ; ils accueilleront donc avec joie les décrets dogmatiques du concile dn Vatican. Mais, étant donné l'état très différent de leur situation, les décrets disciplinaires promulgués pour l'Occident pourraient bien ne pas convenir à l'Orient. De plus, comme on le sait généralement, les peuples orientaux sont si attachés aux anciens rites, privilèges et coutumes de leurs Eglises, qu'ils supportent difficilement sans opposition et sans protestation les moindres changements qu'on y veut introduire. Il est vrai, par ailleurs, que la discipline dans son patriarcat a besoin d'être modifiée, bien que ce besoin soit moindre là que dans les autres Eglises orientales. On pourrait donc à leur égard : i° étant donnée la différence de situation, ne \>&s imposer à toutes les Eglises les canons disciplinaires; 2° la réforme de chacune de ces Eglises ne devrait s'accomplir qu'en tenant compte de leurs diversités : or, le meilleur moyen pour cela consiste à procéder par synodes nationaux ; 3" que prière soit faite par conséquent, au pape et au concile, d'indiquer aux évoques chaldéens une date et un lieu de réunion où ils feraient choix, parmi les canons disciplinaires du concile, de ceux qui leur conviendraient; ils les combineraient avec leurs anciennes lois et en feraient ainsi un nouveau droit canonique, qu'ils devraient soumettre à l'examen des Pères pour le faire approuver. On accorderait la même faculté aux autres patriarcats.