L AFFAIRE DES MOINES ARMENIENS
les Gallicans ameutent les Orientaux contre le pape et les poussent à défendre leurs prétendus droits (i).
Lorsque Pie IX apprit que les religieux antonins avaient quitté Rome munis de passeports français, il en manifesta un vif déplaisir. M. de Banne ville, prévenu, se rendit aussitôt chez le cardinal Antonelli pour expliquer les faits : en favorisant ce départ, il croyait avoir rendu service à tout le monde et surtout au Saint-Siège, exposé, en ce moment, à tant de regards malveillants ; les mesures de coercition, dont l'effet eût été déplorable, se trouvaient ainsi écartées. Le cardinal ne répondit rien et ne formula aucune plainte (2).
Par tout ce que nous venons de raconter, il est aisé de voir que, malgré les tentatives desévêques français de l'opposition pour associer les Arméniens à leurs projets, malgré les encouragements donnés par eux à cette révolte des moines contre le Saint-Siège, tous les événements, sauf le départ de Mgr Bahtiarian, n'avaient pas de rapport étroit avec le concile. Mais le départ de Rome de M81" Casangian rentre dans l'histoire du concile, aucun Père du concile ne pouvant s'en éloigner sans une autorisation formelle. / Aussi, les archives du concile du Vatican, qui n'ont rien sur les premiers incidents, possèdent-elles, sur la fuite de l'archevêque, un certain nombre de documents que nous utiliserons dans ce qui va suivre.
Tandis que les moines du couvent de Saint Grégoire refusaient de recevoir le visiteur envoyé par le Siège Apostolique et s'attiraient ainsi les censures ecclésiastiques, Mgr Casangian demandait une première fois, le 19 avril, l'autorisation d'aller passer quelques semaines au bord de la mer. Sa lettre était adressée à M?r Fessier, secrétaire du concile. Depuis trois semaines, lui disait il, la maladie avait épuisé ses forces,
(1) Loc. cit.
(2) Ollivier, loc. cit., p. 275.
13*2 HISTOIRE Dl CONCILE DU VATICAN
et, pour recouvrer la sauté, le médecin lui conseillait un séjour de quelques semaines au bord de la mer. Il priait donc AF' Fessier de lui obtenir du Saint-Père, avec la bénédiction apostolique, l'autorisation de faire ce voyage. Le 24 avril, a l'heure même, par conséquent, où, malgré la triple sommation solennelle qui lui avait été faite et au mépris des peines ecclésiastiques dont il était menacé, l'archevêque s'obstinait à repousser le visiteur délégué par le Saint-Père, il adressait à Mgr Fessier une nouvelle lettre pour solliciter son congé. La première, celle-ci le montre, n'avait pas obtenu de réponse. Cette fois, Mêr Fessier lui écrivit, le 26 avril, pour l'informer qu'il avait transmis sa demande à Pie IX, mais que le pape l'avait invité à laisser toute cette affaire aux soins de la Propagande.
Or, à quelques jours de là, arriva une lettre de M»1' Casangian, datée du 5 mai 1870, « Extra Romanos confines », et adressée aux Pères du concile qui statuaient sur le droit de s'absenter. C'est à eux qu'il appartenait également d'apprécier les motifs allégués par les membres du concile pour obtenir une autorisation. M61' Casangian avait donc quitté Rome, et nous voyons par sa lettre qu'il l'avait fait sans permission. Il ne fait pas connaître le lieu d'où il écrit. Il sait bien, dit-il, que les Pères du concile ne peuvent pas s'éloigner de Rome sans y être autorisés. Mais il est également incontestable que leur liberté et leur inviolabilité devraient être respectées pendant le concile. Or, il a à se plaindre qu'on se soit départi de ce principe à son égard. // Ses ennemis ont poussé leur audace et leurs intrigues jusqu'à le menacer, lui. membre du concile, de le faire incarcérer, en dehors de toutes les formes du droit et de la justice. Oui, des personnages haut placés et très honorables l'avaient informé, personnellement ou d'autres avec lui, que la prison le menaçait et qu'il ne sortirait pas vivant de Rome. Des renseignements sûrs lui étaient venus de toutes parts au sujet des mesures qu'on projetait
L'AFFAIRE J)E Mgr CASANGIAN
contre lui; malgré la grave maladie dont il souffrait depuis un mois, et qui, de l'avis de .son médecin, lui rendait nécessaire l'air de la mer, malgré la demande réitérée qu'il en avait faite, il n'avait pu obtenir un congé : ses instances étaient restées sans effet. Dés lors, la maladie, ou la prison dont il était menacé, mettant sa vie en danger, il avait usé du droit que chacun possède en ce monde : il axait quitté Rome et cherché dans la fuite la sûreté de sa vie.
11 sait bien que ses ennemis ont cherché à couvrir du nom de Sa Sainteté les mesures dirigées contre sa personne et contre son Ordre. Mais la bonté et le pouvoir du pape n'y sont nullement intéressés. 11 a déjà expliqué en détail et par écrit au Saint-Père sa conduite et les motifs dont elle s'inspire; il ne peut pas recommencer cet exposé pour les Pères du concile ; la situation où il se trouve ne lui permet pas une longue lettre et, d'ailleurs, la publication d'un rapport sur toute eette affaire serait horslîe saison. La manière dont il a quitté le concile est bien extraordinaire ; mais les circonstances qui l'y ont obligé ne l'étaient pas moins. Toujours uni de cœur avec le concile, il se soumet entièrement à ses décrets et à ses décisions.
Tel est le contenu de cette lettre curieuse. Elle est plus étonnante encore que le départ de l'archevêque. Impossible de connaître la gravité de son mal ni jusqu'à quel point était fondée sa crainte d'y succomber en restant à Rome. Mais ses expressions paraissent étranges : ses supérieurs réguliers sont ses ennemis et ses persécuteurs; pas un mot de ses torts à lui : il parle des « audaces » et des « intrigues » de ses ennemis, alors que le pape l'avait condamné simplement à faire une retraite dans un couvent; on lui réservait la prison et des tortures cruelles : après cela, on ne tiendra pas grand compte de ses autres exagérations //. Mais là où il altère sciemment la vérité, c'est lorsqu'il prétend le pape étranger aux mesures prises contre lui. Comment pouvait-il écrire
cela dans une lettre qui était destinée à passer sous les yeux du pape?
M61" Melchers, archevêque de Cologne, président de la commission des congés, transmit la lettre de Mgr Casangian à Mgr Hassun, pour avoir son avis sur le fait lui-même et sur les excuses alléguées par le fugitif (8 mai).
Le patriarche arménien donna sa réponse oralement : une lettre de lui à M6* Melchers nous l'apprend ; elle nous permet aussi d'entrevoir quel fut son avis. Le numéro du Giornale di Roma du 10 mai, qu'il joint à sa lettre, contient, dit-il, un article où se trouve résumée, de la part du Saint-Siège, toute l'affaire de M-1 Casangian et de ses moines. Il tient seulement à ajouter que la lettre de M.*"" Casangian ne dit pas la vérité, et que l'archevêque fugitif n'a jamais été l'objet de mesures de rigueur. Mgr Casangian ayant écrit au pape, les Pères qui jugeaient des excuses, avant de décider eux-mêmes, devraient, lui semble-t -il, soumettre l'affaire au jugement de Sa Sainteté.
L'article du journal, dont il est question, nous est déjà connu en grande partie par ce qui précède. On y expose que, parmi les Arméniens-unis de Constantinople, un groupe de laïques unis à une quarantaine de prêtres se sont insurgés contre le patriarche Hassun et la bulle Reversants. Après un rapide résumé des efforts déployés par M-1 Pluyru pour rétablir l'ordre, l'auteur passe au couvent arménien deRome. Un certain nombre de moines y ayant avec grand scandale pris parti pour les révoltés de Constantinople, il avait paru nécessaire de prescrire la visite apostolique du monastère . Cette mesure, fait-on remarquer, n'a rien que d'ordinaire en Occident comme en Orient ; l'adhésion des Antonins à la révolte de Constantinople n'était pas d'ailleurs seule à motiver une visite de cette nature; elle avait d'autres raisons encore, celle en particulier de l'élévation irrégulière d'un moine, Mer Casangian, à la dignité d'abbé général à vie.
M"' CASAXI.IAN ET LES MOINES ARMENIENS i35
Les moines s'étant obstinément opposés à la visite dont avait été chargé tout d'abord le P. Ignace de l'Enfant- Jésus, // consultent général des Passionistes, le pape avait prescrit au supérieur général Mgr Casangian,et au supérieur local Hanemian, de faire une retraite dans une maison religieuse pour y pourvoir à l'état de leur conscience ; dans sa bénignité, le Saint-Père avait ensuite nommé un nouveau visiteur M*-'1' Valenziani. Celui-ci, continue l'article, avait donc essayé d'amener doucement les moines à accepter la visite; il leur en avait montré la nécessité, les avait exhortés à se montrer obéissants, leur avait rappelé les bienfaits et les témoignages d'affection reçus du Saint-Père, qui leur envoyait maintenant le visiteur; il avait essayé de dissiper les craintes, les préjugés et les idées fausses des moines au sujet de la visite ; il les avait assurés qu'elle avait pour objet non pas, comme ils semblaient le redouter, de les écraser et de les anéantir, mais de les ramener à l'obéissance envers l'autorité ecclésiastique et à la discipline religieuse prescrite par leur règle. Mais rien n'y avait fait. Les moines mettaient leur confiance ailleurs ; d'autres appuyaient leur désobéissance (i). Ils refusèrent avec obstination de se soumettre au visiteur et ne permirent même pas qu'on leur donnât lecture du bref apostolique; il fallut le leur faire intimer par ministère d'huissier. Cette résistance opiniâtre méritait d'être punie sans retard et sévèrement. Et cependant, on recourut encore à la douceur; à trois reprises différentes on fit adresser un monitoire aux moines. Mais ce fut encore en vain ; le visiteur se vit donc contraint de frapper le couvent de l'interdit local et les moines de l'interdit personnel.
Au cours de ces longues et pénibles négociations, ajoute le
(1) Quels sont ces autres? — Un monsignor romain très au courant de l'histoire du concile qui. jeune alors, était bien placé pour le suivre avec attention, me disait que les moines de Saint Grégoire n'auraient jamais été en mesure de braver ainsi le Saint-Siège s'ils n'avaient pa^ été soutenuspar les évêques français de Topposition.
journal, ies moines n'ont jamais été menacés de mesures de violence: on ne les a même pas soumis à la surveillance de la police, au point cpie la communauté d'abord, puis Mgr Casangian et ses deux compagnons, ont pu quitter leur monastère, bien qu'en secret, // librement toutefois, et se rendre à Constantinople où ils se trouvent actuellement, quoiqu'il ne fût pas licite à Mgr Casangian de quitter le Concile sans une permission du pape.
De tout cela, conclut l'auteur de l'article, il résulte que, du côté du Saint-Siège, il n'était pas possible de procéder avec plus de douceur, mais que, de la part des moines arméniens qui cherchent encore à pallier leurs torts, l'opiniâtreté de la résistance laisse voir une irrévérence absolue et une attitude pleine de scandale.
Nous tenons d'un prêtre arménien, présent à Constantinople en 1870, et témoin oculaire des événements, que M>'r Casangian, malgré la maladie qui lui avait servi de prétexte pour quitter Rome, était à Constantinople le 29 du mois de mai. Il prit parti publiquement pour les révoltés qui, jusque-là, n'avaient point d'évêque parmi eux, et tint avec trois autres évèques, passés également au nouveau schisme, un concile où Mgr Hassun fut proclamé déposé de sa charge, sous prétexte qu'ayant été élu patriarche à la condition expresse de maintenir les droits et les privilèges de ses prédécesseurs, il en avait fait l'abandon. Deux des trois évèques ainsi associés à M-1 Casangian nous sont connus : l'un était M*1* Bahtiarian. l'archevêque de Diarbékir, dont le secrétaire avait eu avec les gendarmes romains l'aventure que nous avons racontée; l'autre MgrGasparian, archevêque de Chypre, qui, laissé comme vicaire à Constantinople par le patriarche au moment de son départ pour le concile, avait été remplacé ensuite par M61" Arachial, archevêque d'Ancyre. Ce synode schismatique choisit donc le vieux Mgr Bahtiarian comme patriarche; c'est lui qui remplit en effet dans la nouvelle