CHAPITRE VII
Les débats sur le schéma de la Constitution dogmatique de Doctrina Catholica, jusqu'au 4 janvier.
Les projets remis aux Pères revêtaient bien la forme d'une Constitution définitive ; ils portaient même la signature du pape; malgré cela, cependant, la liberté la plus complète leur était laissée pour en critiquer la forme et le fond, pour exprimer nettement leur jugement, pour les admettre, les rejeter ou y proposer des amendements (i). Et de cette liberté les Pères, nous le verrons, firent très largement usage.
Les débats sur le schéma de doctrina catholica s'ouvrirent le 28 décembre dans la quatrième congrégation générale, après qu'on eut élu la députation pour les Ordres religieux : ce fut le premier débat conciliaire. Le premier président annonça d'abord aux Pères qu'on préparait une salle de réunion plus commode pour les congrégations générales; // jusque là, pour ne point perdre de temps, la discussion du schéma déposé devrait se faire dans la salle actuelle (2).
Quatorze Pères s'étaient déjà fait inscrire pour prendre la parole. On leur assigna leur tour suivant l'ordre de dignité et l'âge de promotion.
(1) Multipliées inter , § 7 . Ci-dessus p. 54.
(2) Acta Congreyationum gênerai tu m. (Compte rendu sténographique : cf. là-dessus, tome I, p. 4 sq.), I, 15. — C. V., 714 b.
Le premier qui parla fut le cardinal Rauscher, archevêque de Vienne.
Le cardinal, sans contester aux auteurs du schéma le mérite d'une science distinguée, d'une application infatigable et des meilleures intentions (i), ne croit pas cependant qu'ils aient eu suffisamment en vue les ennemis même que l'Eglise doit combattre.
Les doctrines de la Réforme sur la Sainte-Ecriture comme source unique de la foi, et sur la justification par la foi toute seule, dit-il, ont cédé la place à des erreurs plus funestes. La révélation avec ses miracles n'est que fictions ou fables à rejeter. On nie même l'existence de Dieu et de lame de l'homme. Le matérialisme, voilà la doctrine qui gagne du terrain aujourd'hui.
Les représentants de ces erreurs exaltent la raison ; mais ils comptent encore plus pour les répandre, sur les mauvaises inclinations du cœur humain ; de là leurs efforts et l'habileté de leurs discours pour agir sur ces instincts. Ils ont beau changer souvent de masque pour attaquer la religion chrétienne, l'affirmation qui leur est commune et sur laquelle tous insistent, c'est que le bien-être terrestre doit être le but principal de l'activité humaine; tout le reste ne mérite que le mépris. D'après eux, les lois de la société civile ne doivent pas non plus tenir le moindre compte de la religion.
Niant l'existence de Dieu, comment connaîtraient-ils son premier précepte qui est de l'aimer ! Et cependant ils affectent une grande estime pour cette conséquence de l'amour de Dieu, qu'est l'amour du prochain. Celui-là sera l'ami de l'humanité qui la délivrera des erreurs enseignées par les prêtres, et du joug des rois. Voilà la tâche assignée aux meilleurs de ce monde.
(1) Acta etc, 1, 16, sqq.
DISCOURS DU CARDINAL RAUSCIIER Ut
La diffusion de ces idées se poursuit aujourd'hui avec ardeur; or, elles aboutissent à une lutte continuelle contre l'Eglise;// ce sont elles qui inspirent les panégyristes de la révolution ainsi que les coryphées du libéralisme; elles ont à leur service un nombre incalculable de journaux, et les assemblées législatives se laissent dominer par elles. C'est d'elles (pie proviennent ces attaques incessantes contre le mariage chrétien, contre l'influence de l'Eglise dans l'école, contre la sépulture ecclésiastique et la sanctification des dimanches et jours de fête ; de là encore tous ces efforts pour faire pénétrer ce mépris de la religion dans les écoles où se forment les futurs éducateurs, et pour contraindre ensuite, au moyen des amendes, les parents à envoyer les enfants dans leurs écoles. Ils savent très bien, les partisans de ces- doctrines, que presque partout le peuple catholique reste encore attaché à sa foi; mais ils espèrent, à force de mensonges et de railleries, par les calomnies continuelles de leurs journaux et par leurs écoles qui insinuent leurs idées impies au cœur même de l'enfance, arriver à faire pénétrer leur poison jusqu'au fond des âmes.
Voilà quel est actuellement l'état des choses. Les ennemis de l'Eglise n'ont point partout le même pouvoir, mais partout ils poursuivent le même but, et depuis une dizaine d'années ils ont fait partout des progrès. Ce n'est pas l'hérésie qui nous menace en ce moment; l'hérésie suppose la foi en Dieu et à la révélation. On a forgé contre nous des armes nouvelles ; nous avons affaire à des erreurs qui auraient épouvanté les païens eux-mêmes; eux n'allèrent jamais jusqu'à nier la nécessité de la religion. Aujourd'hui ce sont les préambules de la foi qui sont en question
Par conséquent, ce que le schéma dit du panthéisme, du rationalisme et du matérialisme, est insuffisant. Il faut expliquer avec précision le caractère propre de la lutte qui s'impose à l'Eglise, et dans tout ce qu'on dira de la doctrine catholique,.
il faudra également l'avoir en vue. Xon pas qu'il soit possible de passer sous silence les doctrines erronées des temps modernes; mais étant presque toutes en opposition avec quelque dogme admis déjà universellement et depuis longtemps dans toute l'Eglise, il suffira la plupart du temps d'affirmer rapidement contre elles la vérité. On aurait dû préparer un décret du concile général et non point un résumé dogmatique à l'usage des professeurs de théologie. Tel est, cependant, le caractère du schéma; aussi n'y trouve-t-on pas non plus cette onction et cette sainte vigueur qui distinguent les décrets du concile de Trente. //
Je ne veux pas entrer dans les détails, dit l'orateur, ; il scia nécessaire d'j7 revenir quand on discutera les diverses parties du schéma.
Tel fut dans ses grandes lignes, le premier discours prononcé au concile. Xous ne résumerons point ainsi tous les autres : ce n'est ni utile, ni possible. Xous ferons cependant connaître la série des discours auxquels donna lieu le premier schéma : plus tard, nous en donnerons seulement la substance, en groupant les discours d'après les idées principales qu'ils contiennent.
Si l'on compare le discours du cardinal Rauscher avec le projet soumis aux Pères, on reconnaît, en effet, dans ses paroles l'expérience du pasteur des âmes, vivant au milieu du monde, tandis que le projet dénote surtout la science de théologiens ayant observé très attentivement de leur cabinet de travail le mouvement scientifique sur le terrain de leur spécialité. Entre les deux le contraste est frappant. Le cardinal ne rejette pas absolument le schéma; il veut qu'on en modifie d'abord la forme et, ensuite, le fond lui-même. Les erreurs capitales dont il demande la condamnation sont bien visées par le schéma; mais on en trouve également énoncées d'autres, auxquelles le cardinal voudrait ne voir opposer que la nette et brève affirmation des vérités