CRITIQUES DE M"'1' DARBOY
même avait été emprisonné à cause de son obéissance au Pape, et plus tard, élevé à la dignité d'évéque et de cardinal, il s'était montré digne de ces charges. //Les évoques de France, au nombre de i35, avaient, excepté quatre, supporté, dans la persécution du commencement du siècle, l'exil, la prison, d'autres peines et même la mort, ainsi que plusieurs membres de leur clergé; tandis qu'au XVIe siècle, dans d'autres pays, un grand nombre d'évèques bien qu'ils n'acceptassent pas les enseignements qu'on reproche aux évoques français et qu'ils fussent choisis communément par le Siège apostolique avaient suivi les Réformateurs. « Que le vénéré prélat, remarque amèrement l'orateur, lise plus attentivement l'histoire et, s'il ne veut pas vénérer les illustres ossements de nos ancêtres, au moins qu'il ne vienne pas les exhumer et les détruire sans égard, mais qu'il les laisse dormir en paix (i) ».
Avant d'entrer dans quelques points particuliers du schéma, MK1 Darboy se plaint, en général, delà manière dont marche le concile : « Déjà depuis quarante jours nous consacrons notre temps à quelques questions proposées sans ordre et sans lien, qui sans aucun doute eussent été traitées avec pins de facilité et de succès si l'on avait eu devant les yeux le but et la fin du concile, l'ordre des matières à discuter, le genre et la suite de tout l'enseignement, et au moins une formule abrégée de tous les décrets réunis » (2). ce j'aurais désiré une exposition claire et complète des maux dont la société humaine souffre et une description simple et franche des remèdes avec lesquels on croit la guérir, afin que notre esprit fût éclairé et notre volonté fortifiée pendant que nous aurions ces sujets sous les yeux. Des principes ainsi exposés seraient sorties des conclusions, réponse toute trouvée aux
(2) Ibid., p.24S.
(1) Acta, etc., p. 249.
(2) Plus haut, p. 136.
I'.. p. 919b. - Voir plus hautp. (59.
(4) Voir ci-dessusj p. 199 sq.
doutes particuliers et aux questions plus faciles. Xous marchons dans l'obscurité à travers cette forêt de questions particulières et ces opinions d'école incertaines et peu fondées. Xous disputons sérieusement sur des questions dont s'occupe tout canoniste, par exemple sur la grandeur de l'amende qu'on peut imposer aux évêques; tète baissée nous nous jetons dans je ne sais quelles choses puériles, et nous nous obstinons à nous épuiser là-dessus, (i) »
Cette dernière parole n'est vraiment pas sérieuse. C'est vrai, le concile s'occupe de choses dont s'occupe un canoniste vulgaire, mais le concile s'en occupe avec le pouvoir de taire des lois et porte des décisions ayant force de loi, tandis que le canoniste ne fait que les étudier et les enseigner.
Qu'on n'ait pas proposé au concile dès le début tous les sujets qui devaient venir dans la discussion, c'était dans les cercles dont Mgr Darboy était un des chefs, une plainte gêné raie. Xous l'avons déjà compris par le discours de M6* Hay nald (2) : et dans une supplique que plusieurs évêques, entre autres XX. SS. Darboy et Haynald, avaient adressée au pape, on exprimait, comme nous l'avons vu, la demande que tous les sujets proposés au concile puissent être en une fois livrés! aux Pères (3). En théorie, cela paraissait tout à fait bien, et la haute dignité d'une pareille assemblée semblait demander I que les sujets de la délibération ne fussent pas proposés par morceaux. Mais chaque projet n'était pas simplement un fragment, chacun constituait au contraire un tout complet et séparé. D'autre part, il était impossible de présenter tous I les travaux préparatoires avec leur perfection définitive, et cela eût-il été possible que ce notait pas chose à faire, parce que à en croire l'expérience, le secret était très mal gardé (4).
CRITIQUES DE Mgr DARBOY 238
Si on les avait communiqués, tous les journalistes auraient déjà avant le concile du Vatican décidé toutes les questions, et auraient causé dans le peuple chrétien le plus funeste désordre.
L'archevêque de Paris en vint seulement alors au schéma même. Le titre « Des évèques » lui parut trop vaste, le contenu du schéma n'y répondait pas, on y parlait seulement des devoirs et non des droits des évèques ; les devoirs étaient mentionnés d'une manière tout à fait incomplète, (i) « Comment ? dit-il, garder la résidence, visiter le diocèse et se rendre ad sacra limina, assister aux conciles et aux synodes. voilà en quoi consiste toute l'activité épiscopale?Je m'étonne que l'auteur du schéma se soit formé une pareille idée des devoirs de l'évèque et les ait ainsi proposés à cette vénérable assemblée. Mais tous, nous les connaissons mieux et nous faisons plus. Parce que les évèques s'efforcent de ramener et de maintenir le monde sous la loi du Christ, et parce que leurs forces, vu la faiblesse humaine, ne suffisent pas à cette œuvre, ils sont désireux d'apprendre comment ils pourront atteindre ce but. Ainsi, comment devant les mœurs des temps et des lieux, l'organisation et les tendances des peuples,// la liberté désordonnée, et cette puissance qui nous conduit tous, je veux dire l'opinion, qui chaque jour par les journaux parcourt le globe comme sur des ailes et l'enserre, comment des évèques adonnés de tout cœur à leur devoir surmonteront tout cela et le mettront à profit pour le salut des âmes... cela l'auteur du schéma l'omet, comme s'il avait considéré les choses humaines d'une profonde caverne ou d'une tente. Je reconnais que l'auteur, dans le i,r chapitre, ne passe pas tout à fait sous silence les rapports des évèques avec les princes et les personnes constituées en dignité, mais avec quelle maladresse il touche à cette question! avec quelle
(1) Acta, atc, p. 249 sqq.
ignorance! avec quelle négligence dans l'expression! » Ainsi parla XI>'r Darboy.
Cette amère remarque que l'auteur du schéma s'était formé une idée d'ensemble des devoirs d'un évêque par rénumération de trois devoirs, était d'autant moins fondée que l'auteur lui-même dans les notes jointes au texte disait ne pouvoir traiter de toutes les obligations des évéques (i). Mais il y avait des motifs particuliers de s'occuper de ces trois devoirs.
M-1' Darboy blâma encore quelques points particuliers et finit par ces deux projets : i. Communiquer aux Pères tous les schémas qui ont trait aux droits et aux devoirs des évéques et surtout ceux qui concernent la hiérarchie. 2. Donner à reviser à la Députation des affaires disciplinaires le schéma sur les évéques (2).
Pour terminer, faisons encore remarquer que les mots par lesquels à la fin du Ier chapitre du schéma sur les évéques, on avertissait, d'un coté, les évéques de prêcher l'obéissance aux puissances séculières, et d'autre part, on adressait aux princes et aux grands la prière de protéger la personne et l'autorité des évéques, trouvèrent chez les Pères un jugement très différent. Tandis que M81' Spaccapietra, archevêque de Smyrne, désirait qu'en un temps où les princes viennent et s'en vont comme des météores, on insistât davantage sur le devoir des évéques d'appuyer l'autorité des princes temporels, et qu'on proposât explicitement ce devoir en un autre endroit (3), MP" Darboy, archevêque de Paris, parla avec mépris de cette partie du schéma. L'auteur lui paraît être un théologien de cour qui regarde la religion comme une institution d'empire dont le but serait d'assurer aux princes la tranquille possession de leurs provinces. D'après lui, il serait mieux
(i) C. V., p. 645 d. sq.
2) .le/a, etc., p. 254.
(•'il Ibirl., p. 245 sq.
RENVOT A LA DÉl'UT VTIOX DE LA DISCIPLINE S3!J
de îio pas demander la protection des princes / et de ne pas leur offrir discrètement l'action des évoques (i). Msr Simor, archevêque de Gran, trouve très belle la supplique adressée aux princes pour solliciter leur appui, mais il croit que la puissance des princes ne s'étend pas si loin; il désire que le Saint-Père donne ses instructions au peuple catholique et l'exhorte S montrer encore dans l'avenir le respect et l'obéissance qu'il a coutume de montrer à ses évéques (2). MP Strossmayer regarde comme aussi inutile que dangereux de demander l'appui des princes. Dangereux, parce que souvent la protection des princes s'est changée en un esclavage très humiliant; inutile, parce que les princes ne jouissent plus de la même puissance qu'autrefois. Sa protection, l'Eglise la trouve aujourd'hui dans le droit public et dans les libertés publiques des peuples (3). Enfin M*1' Faict, évêque de Bruges, salue avec joie deux passages du schéma : « Nonne inter médias tempestates aetatis nostrae expedire vobis videtur, Revnd Patres, ut saltem Ecclesia Catholica ea omni solemnitate sua neque pro istis tant uni temporibus, sed pro temporibus etiam postea futuris, proclamare, et iterum declarare, et prudenter et efficaciter affîrmare possit illa ipsa Christi : Reddite quae sunt Caesaris Caesari (4), et illa apostoli Pauli : Onmis potestas a Deo est, et qui potestati resistit, Dei ordinationi resistit(5)? Numquid uera obligatio catholicorum non est, ut vocem suam conjungant voci intrepidi Pontificis nostri, ut saltem semel in hoc Vaticano Concilio liane evangelicam veritatem proclamare audeant? An ab altéra parle principes, praesertim christiani, a commuai pâtre suo aeque ac nostro prudenter requiri nequeunt ad operam, quae est Ecclesiae, quae est Christi, quae est Dei, non impediendam,
(1) Acte, etc., 1». 251
(2) Ibid., p. 203.
;3) Ibid., p. 345 sq.
(4) Luc 20,25
(ï>) Rom. 13, 1 ?q.
tlfe]
sed pro viribus suis et rerum adjunctis operam illam divinam nostram nobiscum promovendam ? Quo inagis paragraphes illas capitis I considero, ac apud meipsum perpendo, tantum pluris ipsas facio : et vel ex hoc auctoribus schematum ex toto corde congratulor (i). »
Dans la i.V congrégation générale parlèrent les derniers Pères qui s'étaient inscrits pour prendre la parole ; puis les deux schémas furent aussitôt transmis pour la revision à la Députation de la discipline (2). Le second revint plus tard, corrigé, devant la congrégation générale, avant l'ajournement du concile. Le premier n'eut plus le temps d'être proposé.
(1) Acttt, etc., p. 364 sq.
2) [bid, i». 392.