‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 4)Chapitre 3 sur 129 · REPONSE DU CARDINAL CULLEX H · texte numérisé non relu

REPONSE DU CARDINAL CULLEX H

la personne et des écrits de Théodore de Mopsueste, de quelques écrits de Théodoret de Cyr et d'une lettre d'Ibas d'Edesse. Le Pape refusa d'abord, parce qu'il craignait d'exciter à nouveau la discorde entre l'Orient et l'Occident. Il prit l'affaire en mains et condamna lui-même les Trois Chapitres dans le Judicatiim (548).

Mais par là il n'obtint pas, comme il le voulait, la paix de l'Eglise ; presque tout l'Occident s'émut au contraire. Il consentit alors à la convocation d'un Concile. Avant que celui-ci eût décidé quoi que ce soit, l'empereur, impatient, condamna, de sa propre; autorité, les Trois Chapitres. Le Pape mécontent refusa alors d'assister au Concile et, pour rétablir le calme en Occident, publia le Constitutum, dans lequel il n'approuvait pas les Trois Chapitres, mais défendait qu'on en discutât davantage. Il envoya le Constitutum à l'empereur; celui-ci refusa de le recevoir et ne le transmit pas aux évêquej du Concile./ Ceux-ci publièrent, contre les Trois Chapitres, des canons conformes au premier édit pontifical, le Judicatum, canons que le Pape approuva dans la suite.

Il n'y a donc aucune contradiction dans les façons de faire du Pape. Dans le Judicatum, il condamna les Trois Chapitres. Dans le Constitutum, il ordonna, afin d'écarter pour l'Occident tout danger de schisme, de surseoir à la condamnation des Trois Chapitres, sans pour cela faire quoi que ce soit en leur faveur.

Mais quand même il serait vrai qu'il y a contradiction entre les deux documents pontificaux, il n'en résulterait aucune preuve contre l'Infaillibilité pontificale.

Les termes mêmes du Constitutum comme ceux de quelques autres documents pontificaux indiquent bien qu'il ne s'agissait pas là de doctrines mais de personnes.

Le cardinal Cullen ne voulut pas non plus laisser planer sur son compatriote saint Colomban l'accusation d'avoir parlé contre l'Infaillibilité pontificale. Colomban, comme l'expliqua

M?l Cullen, était un moine qui vécut longtemps en ermite dans les montagnes et dans les forêts, et qui ne pouvait, à son arrivée en Italie, être fort renseigné sur les récents événements ecclésiastiques. Pressé par des princes et des personnages de marque, il écrivit au Pape une lettre dans laquelle il formule des plaintes sur la conduite de plusieurs Papes. Mais il déclare qu'il ne parle pas en son nom propre, mais au nom d'autres personnes, et que, pour lui, il lui a été impossible de croire ce qu'on lui a dit sur les Papes. Il s'excuse de son audace. On lui a presque fait violence. Lorsque, à son entrée en Italie, on l'a prévenu contre les Papes, comme contre des Nestoriens,il a refusé d'ajouter foi à de semblables accusations. « Car, poursuit-il, je crois toujours que la colonne inébranlable de l'Église se trouve à Rome... Nous sommes les disciples des SS. Pierre et Paul et nous n'admettons rien en dehors de la doctrine évangélique et apostolique. Il n'y a parmi nous ni hérétique, ni juif, ni schismatique; nous maintenons inébranlablement la foi catholique, telle que vous nous l'avez transmise, vous les successeurs des apôtres... Nous sommes étroitement unis au Siège de Pierre. Car, si grande et glorieuse que soit Rome, elle ne l'est pour nous que par son Siège Apostolique (i). » /

Mgr Cullen cite encore quelques passages des écrits de saint Colomban, et de saint Aldhelm, irlandais lui aussi, qui fut évêque en Angleterre vers la fin du VIe siècle, puis de saint Thomas de Canterbury, passages qui affirment la doctrine de l'Infaillibilité pontificale.

Nous n'avons exposé jusqu'ici que les griefs du cardinal Rauscher contre la formule du pape Hormisdas, ou plus exactement contre le texte tiré du VIIIe Concile œcuménique et inséré dans le schéma. Contre le texte du IIe concile de Lyon il répéta les remarques qu'il avait déjà faites dans le

(1) Acta, etc., IV;,. 330 sq.

NOUVELLES OBJECTIONS DU CARDINAL RAlSCHER 13'

débat spécial sur -le troisième chapitre (i) : ce texte provenait du symbole attribué aux Grecs; mais ce symbole n'avait été ni adopté par le Concile, ni approuvé par lui, et les évêques ne l'avaient pas signé. Nous avons va déjà (2) ce que répondit à ces objections, dans la 83e Congrégation générale, l'évêque Zinelli, rapporteur de la Députation de la Foi, et nous ne trouvons pas que Rauscher les répète dans ses remarques sur le quatrième chapitre.

Toutefois, dans son discours il cherche,entre antres choses, à montrer que le texte du concile de Lyon ne prouverait pas la doctrine de l'Infaillibilité pontificale, même s'il avait la valeur d'un décret authentique du Concile. Il signifiait seulement que le Pape devait trancher les différends en matière de foi, s'il s'en élevait, et que tous étaient tenus de se soumettre à son jugement. Il ne s'ensuivait donc pas que le Pape fût infaillible dans sa décision. Le mot défini re dans la langue de l'époque ne signifiait pas une décision infaillible et irrévocable.

Mgr Rauscher en arriva enfin au Concile de Florence ; du décret de ce dernier, pas plus que de la formule doctrinale du concile de Lyon, on ne pouvait déduire l'Infaillibilité du Pape. Le cardinal Rauscher croyait aussi que le? Grecs avaient entendu les mots Quemadmodiim etiam comme une restriction de ce qui les précède.

Le cardinal conclut donc que les trois textes conciliaires sur lesquels s'appuyait la doctrine la plus importante, étaient des fondements ruineux. D'ailleurs des difficultés considérables tirées de l'histoire s'élevaient contre cette doctrine, et, autant qu'il pouvait s'en rendre compte, on ne les avait pas résolues Y répondre par des sophisnies, ou les négliger au mépris des règles de la critique, était indigne de cette chose

(1) Voir plus haut, p. 326.

(2) Voir plus haut p. 3(36 sqq.

sainte qu'est la foi; ce serait, de plus, exciter les railleries et les sarcasmes des ennemis de l'Eglise.

Cela pourrait même provoquer, chez de bons et fidèles chrétien s, des doutes sur l'Infaillibilité de l'Eglise en général, et augmenter encore le nombre des indifférents en matière religieuse. C'est pourquoi le cardinal Rauscher ne pouvait acquiescer à la doctrine contenue dans le quatrième chapitre, et donnait le conseil de définir la doctrine de l'Infaillibilité pontificale dans les termes qu'avait employés saint Antonin, ou en des termes analogues.

Le discours de Mgr Rauscher termina la 72° Congrégation générale. Dans la Congrégation suivante entra tout d'abord en scène le cardinal Pitra, dont le discours fut lu par Mgr Gérault de Langalerie, évêque de Belley. L'évêque de Belley déclare (1) en commençant, qu'il ne se contente pas de lire ce discours, mais qu'il donne publiquement son assentiment aux paroles de Mgr Pitra. Il défend lui aussi la définition de l'Infaillibilité pontificale dont le cardinal se fait le champion, et il a la ferme confiance que cette définition, sur laquelle le Concile est actuellement si divisé, deviendra un jour pointons les Pères une source de consolation et de joie, un lien de cordiale amitié. Des signes d'approbation manifestes accueillirent ces paroles.

Le cardinal Pitra (2) expose d'une manière un peu oratoire la diffusion qu'a dans l'Eglise la doctrine de l'Infaillibilité pontificale ; il apporte en sa faveur de nombreux passages tirés de la tradition des Eglises grecques, particulièrement de la liturgie et des hymnes. Les Eglises aujourd'hui schismatiques fournissent elles-mêmes une bonne contribution à cette preuve de tradition,

(i) Acttu etc.. IV a. Mi sq.

(-2) Ibid., IV a. 315 sqq.

DISCOURS FAVORABLE DU CARDINAL DE BONXECHOSE lo

Le cardinal Guidi (i) monta alors â la tribune. Comme son discours a beaucoup ému les esprits tant dans le Concile qu'au dehors, nous lui consacrerons une étude spéciale à la fin de ce chapitre, après avoir dit un mot des discours que les cardinaux de Bonnechosc, de Rouen, et Cullen, de Dublin, prononcèrent encore / à la 73e Congrégation générale.

Le cardinal de • Bonnechose (2) pense qu'on pouvait hésiter encore, il y a quelques années, sur l'opportunité de la définition de l'Infaillibilité ; à l'heure présente, le Concile ne pouvait plus se soustraire à cette définition. ((Aujourd'hui cette question est traitée de tous côtés ; elle passionne tous les esprits; elle a été solennellement portée devant le Concile par l'évêque de Sura (Mgr Maret). Encore si l'affaire en était restée là !

Mais il ne manque pas d'esprits arrogants, il ne manque pas, surtout en Allemagne, de brochures anonymes, comme le violent Janus, qui jettent le doute sur l'autorité du Pape, et qui excitent le peuple chrétien à la désobéissance, voire même à la rébellion ouverte. Mais, nous-mêmes déjà, nous avons du haut de cette tribune et en plein Concile entendu exprimer de nouveau l'erreur ancienne et maintes fois condamnée par les Pontifes Romains, l'erreur qui rappelle les tristes jours du pseudo-concile de Bàle, à savoir que le Concile est au-dessus du Pape et qu'on peut en appeler du jugement du Pape à celui d'un futur Concile.» Le cardinal apporte ensuite une preuve en faveur de l'Infaillibilité pontificale et touche quelques objections historiques contre cette doctrine.

Le discours du cardinal (3) Cullen, comme celui qu'il avait déjà prononcé, se distingue par sa grande clarté et sa

(1) Acta, etc., IV a, 325.

(2) lbid., 336 sqq.

(3) Acta, etc., IV a, 3i0 sqq.

science. Nous y reviendrons quand nous aurons à parler de la rédaction de la formule dogmatique. Revenons au cardinal Guidi.

Philippe Guidi appartenait à l'Ordre des Dominicains ; il avait été professeur à l'Université de Rome et à celle de Vienne. Créé cardinal par Pie IX, il devint archevêque de Pologne. C'était au titre de cardinal et d'archevêque qu'il assistait au Concile. Son discours sur le quatrième chapitre du schéma de Ecclesia Christi (i), discours à la suite duquel/ la Minorité le considéra comme un des siens, excita de part et d'autre une vive émotion.

Après quelques mots d'introduction, Mer Guidi lut intégralement la formule de définition du quatrième chapitre. Elle comprend, nous l'avons dit, deux parties : la première affirme l'Infaillibilité pontificale; la seconde exige l'obéissance aux décrets du Pape et l'assentiment de foi aux vérités définies. Le cardinal prononce alors les paroles suivantes : « Solennellement et de tout cœur je déclare que j'ai toujours tenu el tiens pour vraies les deux parties de ce texte; je prétends que tous doivent les accepter comme vraies ; je les ai toujours enseignées et les enseignerai encore, quand l'occasion s'en présentera, suivant en cela la très solide doctrine de mon maître, saint Thomas d'Aquin ».

Il ressort de ces déclarations que l'orateur admettait toute la formule dans ses points essentiels et ne se rattachait d'aucune manière à la doctrine contraire des Gallicans ; c'est ce que montrent aussi le placet juxta modum qu'il émit en congrégation générale, lorsque les changements proposés par lui eurent été repoussés, et le placet définitif qu'il émit en séance publique (2).

L'auteur des Lettres Romaines (3) place dans la bouche du

(2) Ibid., IV a, 32o sqq.

(2) Qi ]iu.\i s. Lettres Romaines' sur le Concile, p. o2i. Voir Friedrich, Histoire, etc., III, 110!).

DISCOURS DU CARDINAL GUIDI il

cardinal, au début de son discours, l'affirmation suivante : « L'Infaillibilité indépendante (de l'Episcopat) et personnelle du Pape, telle qu'elle est exprimée dans le chapitre corrigé du schéma, est une chose complètement inconnue dans l'Eglise jusqu'au XIVe siècle inclusivement ». On ne trouve, dans le discours, pas un mot de cette phrase, qui est de plus en opposition entière avec les déclarations de l'orateur, telles que nous les avons rapportées.

Elle est contredite encore par la suite du discours. L'orateur ne veut pas apporter les textes tirés de l'Ecriture sainte, des Pères, des Conciles, des décisions pontificales, qui prouvent, de la façon la plus évidente et la plus certaine, la doctrine proposée. On les a déjà suffisamment exposés. La doctrine était, dans ses deux parties, si généralement admise depuis les conciles de Bâle et de Constance — il ne parlait pas des époques antérieures/ — qu'elle n'était plus la doctrine de telle ou telle école, mais la doctrine de l'Eglise Romaine ; ceux qui ne l'acceptaient pas étaient l'exception.

L'orateur en vient alors à une remarque assez singulière. Elle ne concerne, d'ailleurs, que l'expression, non la chose.

Le Pape, dit justement l'orateur, est, de l'avis général, infaillible, parce qu'il est, dans les définitions dogmatiques, préservé de toute erreur grâce à l'assistance du Saint-Esprit, qui lui a été promise dans la personne de Pierre. Mais ce qui a été promis au Pape n'est autre chose qu'un certain secours, une action particulière de la Providence divine, qui préserve de l'erreur la personne du Pape ; c'est, si vous préférez, une certaine lumière qui éclaire l'intelligence du Pape, pour qu'il puisse connaître la vérité, fortifie sa volonté, pour qu'il puisse l'exposer et la maintenir. J'ai dit un secours momentané, une lumière transitoire ; la personne du Pape reçoit cette lumière comme elle lui est donnée; elle n'en est pas modifiée, ni n'en acquiert un caractère nouveau, qui permettrait de lui donner une dénomination nouvelle. Elle ne reçoit cette

lumière que pour agir, pour exercer sa charge comme il convient.

L'acte est donc infaillible; ce qu'il produit l'est aussi; la personne ne l'est pas, car la personne ne reçoit pas sa dénomination de son acte, mais de son état, ou de sou caractère. Ainsi n'appelle-t-on pas ivrogne (ebriosus) celui qui s'enivre une, deux ou plusieurs fois, ni charitable (eleemosynarius) celui qui fait une foisl'aumône,bien que faire l'aumône soit un acte de charité fraternelle, et s'enivrer un acte d'intempérance. Si donc la phrase : devient infaillible grâce à l'assistance [divine] s'entend de la personne, elle est fausse; elle est pleinement vraie au contraire, si elle s'entend de l'acte ou de ce qu'il produit; car la définition est infaillible, comme est infaillible la vérité contenue dans la constitution ou la bulle (i). Mgr Guidi propose donc que le titre du chapitre De Romani Pontificis infallibilitate soit remplacé par celui-ci : De Romani Pontificis dogmaticarum definitiomim infallibilitate. j

On voit que, malgré cette opinion singulière de l'orateur, sa doctrine reste correcte et pleinement conforme à celle des autres partisans de l'Infaillibilité pontificale. Ce qu'il dit contre l'inexactitude de l'expression porte à faux. Le Pape est préservé d'erreur dans ses définitions dogmatiques par un secours du Saint-Esprit, il est donc infaillible dans ses jugements dogmatiques, que ce soit un caractère spécial ou un secours extérieur qui le préserve de l'erreur. L'évêque d'Avanzo,de Calvi (2), qui, le 20 juin, au nom de la Députation de la Foi, revint sur le discours de Mgr Guidi, lui rappela que l'Infaillibilité était un charisme semblable à ceux dont parle l'apôtre Paul dans le douzième chapitre de l'Epître aux Corinthiens, semblable aux dons de Science et de Sagesse, aux dons de faire des miracles ou de discerner les esprits ;

(1) Acte, etc., IV a, 3-27.

(2) 7ie Congrégation générale, Acte, etc. IV a, 354 srjq.

Page 1