‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 4)Chapitre 5 sur 129 · AGITATION DANS LE CONCILE · texte numérisé non relu

AGITATION DANS LE CONCILE

L'opinion de Mgr Guidi diffère de celle que soutiennent les autres Pères opposés à la définition. Elle n'est d'ailleurs pas plus solidement établie. Le Pape a, comme le dit Mgr Guidi, la pleine puissance de docteur; il porte, sans le secours d'aucun autre, un jugement doctrinal définitif et infaillible. Il lui faut naturellement étudier la question à résoudre. Rien ne prouve que cette étude doive consister en une enquête auprès des évoques. En règle générale, le Pape les consulte volontiers ; mais il peut aussi se contenter du concours d'autres théologiens, il peut même se faire luimême une opinion par l'étude de l'Ecriture sainte et de la tradition. Mgr Guidi ne fait pas grand effort pour prouver cette opinion toute nouvelle, toute personnelle. Il cite bien Bellarmin et Perrone. Mais ceux-ci, comme le fait remarquer Mgr d'Avanzo (i), affirment seulement que les Papes, dans leurs décisions doctrinales, ont, en général, consulté les évêques. Les faits apportés par Mer Guidi, tels que la définition de l'Immaculée Conception, ne prouvent pas que la consultation des évêques soit l'unique moyen dont disposent les Papes.

Au dire de Friedrich (2), lorsque Mgr Guidi prétendit que les Papes n'avaient jamais agi seuls dans les définitions dogmatiques, la Majorité, conduite par l'italien Spaccapietra, archevêque de Srnyrne, commença à faire du bruit et à crier : Non! Non ! Non ! Le cardinal se vit dans l'impossibilité de continuer son discours. Un évèque lui cria birbante (coquin, fripon), ou, selon d'autres, brigantino ibricone). Seul Mgr Guidi n'en fut pas troublé ; il se tourna vers ses interrupteurs et leur dit: «Qui êtes-vous, et que faites- vous? Voulez-vous donc que les évêques ne soient plus les témoins de leur Eglise? Estce ainsi que vous comprenez la liberté du Concile ? Vous

(1) Acta, IV a, 357.

(2) Histoire, etc., III, 1110.

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n'avez ici qu'un devoir, celui d'écouter, et qu'un droit, celui de voter non placet. Gardez donc le silence, ou montez à la / tribune pour répondre.»

Alors, pour la première fois, de bruyants applaudissements l'interrompirent, et l'on entendit les évêques de l'opposition s'écrier : Optime! Optime! Friedrich a certainement puisé ce renseignement chez les journalistes et collectionneurs de nouvelles, pour la plupart hostiles au Concile, qui s'étaient donné rendez-vous en foule à Rome (i). D'après la relation authentique (2), le cardinal Guidi lut sans interruption un long projet d'amendement (3) au quatrième chapitre et deux canons (4) qu'il voulait y faire ajouter; on entendit seulement, à deux reprises, des témoignages de désapprobation. Le deuxième canon portait : Si quis dixerit, Romanum Pontifîcem, cum hacc cdit décréta seu constitutiones (scil. continentes aliquam fidei vel morum veritatem), agere ex arbitrio et ex se solo independenter ab Eeelesia, id est separato, nonautem ex consilio episcoporum traditionem Ecclesiarum exhibenlium, anathema sit. Après la lecture de ce canon, on entendit crier : Non! Non! Dès que Mgr Guidi voulut continuer, le tumulte s'accrut; tandis que quelques-uns criaient : Bene! Optime! d'autres disaient : Non ! Non! A ce Non ! l'orateur répondit : ce Les évêques ne témoignent-ils donc pas au Pape de la tradition de leurs Eglises? Alors, pourquoi ces cris : Non! Non ! Et je vous prie de ne pas m'interrompra. Chacun expose son opinion. Il y a des juges pour trancher le débat, et vous-mêmes plus tard aurez à voter placet ou non placet, mais vous n'avez pas à interrompre. » Il put alors achever sans interruption.

(1) Voir 3e vol., p. 188 sqq.

(2) Aeta, etc., IV a, 331 sqq.

(3) C. V. 377 d sq, (n. 37).

(4) ll.i'l. 38.j c (n. 83).

DISCOURS DE M81" d'AVANZO 23

Voici ce que raconte Friedrich (i) sur « les effets extraordinaires » de ce discours : « Après avoir remis son discours aux secrétaires, Guidi ne tarda point à se voir entouré par les chefs de l'opposition; les uns le félicitèrent, d'autres comme Strossmayer, allèrent jusqu'à l'embrasser. Pour la Majorité, ce discours fut un éclair dans un ciel pur. Un cardinal de l'Eglise Romaine, le premier, le seul, qui donnait ouvertement son assentiment à la Minorité! Une bombe éclatant au milieu de la Majorité eût fait moins de bruit! »

Friedrich ajoute, d'après ses « sources non imprimées », que le cardinal Guidi fut, après la session, mandé auprès du Pape et rudement réprimandé. Friedrich sait exactement quelle conversation s'engagea entre le Pape et le cardinal : lorsque Guidi invoqua en faveur de sa doctrine la tradition, le Pape l'interrompit vivement en disant : « La tradition, c'est moi (2) ».

Que le Pape ait mandé près de lui le cardinal, c'est exact, mais on ne sait quelle fut leur conversation; il est donc inutile de prêter plus longtemps attention aux bruits qui ont couru à ce propos.

Le jour suivant, la Députation de la Foi résolut, à l'occasion du discours de Mgr Guidi, de confier à l'un de ses membres le soin d'éclaircir encore une fois en Congrégation générale la doctrine contenuedans le quatrième chapitre. Mgr d'Avanzo, évêque de Calvi, en fut chargé. Nous avons relaté déjà quelques parties de son discours du 20 juin (3). Ecoutons maintenant comment il explique la marche suivie, la méthode employée par le suprême magistère dans les définitions dogmatiques. Après avoir montré comment le Pape et les évêques ont coutume d'exercer leur magistère ordinaire et

(1) Histoire, etc., Ht, 1112.

(2) Ibid. 1113 sq.

(3) Acta, etc., IV a, 354 sqq.

infaillible, il continue : « Il arrive parfois que des vérités déjà définies sont attaquées ou déformées, ou que des vérités non encore définies, niais implicitement ou explicitement contenues dans des vérités de foi, doivent être définies. C'est le cas de procéder à une définition dogmatique... Dans le cours ordinaire des choses, ce sont les évêques qui signalent tout d'abord au Pape l'erreur née dans leur diocèse ou expriment le désir d'une définition dogmatique ; alors s'applique au Pape la parole : « Confirme tes frères ». Il fait selon l'importance du sujet, en tenant compte de toutes les circonstances, avec l'assistance du Saint-Esprit, les démarches nécessaires. L'assistance da Saint-Esprit ne consiste pas en une nouvelle inspiration ; elle est une direction donnée vers la vérité qui se trouve déjà dans le dépôt de la foi ; le Saint-Esprit aide le Pape à trouver la vérité révélée dans les sources de la révélation, l'Ecriture sainte et la Tradition. Le Pape ne doit donc négliger aucune des mesures nécessaires à cette découverte de la vérité. Il organise une enquête soit avec le secours du clergé et des théologiens de l'Eglise de Rome, soit avec celui d'un synode romain proprement dit, afin de savoir/ ce que l'Eglise Romaine, qui a toujours conservé intacte la doctrine apostolique et qu'on nomme pour cette raison Mère et Maîtresse de toutes les Eglises, a toujours tenu sur cette question dogmatique ou morale. Il y ajoute parfois une enquête auprès des évêques, soit isolés, soit réunis en assemblées provinciales; enfin, s'il le juge nécessaire dans le Seigneur, il organise une enquête solennelle et convoque les évêques du monde entier, les fait siéger avec lui, et porter avec lui un jugement ; ainsi la définition jouit d'une solennité plus grande (extensive)...

«Dans le schéma, nous n'établissons pas une séparation, mais une distinction (entre la tête et les membres). Distinguer n'est pas séparer. Nous distinguons le Pape qui, comme tête de l'Eglise, enseigne toute l'Eglise, et l'Eglise unie à sa

DISCOURS DE Mgr d'aYANZO 25

tête, et nous affirmons que leur Infaillibilité est une seule et même Infaillibilité ; elle n'a qu'une seule et même cause, le Saint-Esprit qui donne son secours, et elle s'étend au même objet... Gerson et ses partisans ont, au contraire,... établi cette séparation. Ils séparent réellement le Pape de l'Eglise en enseignant que le Concile est au-dessus du Pape, qu'on peut en appeler du Pape au Concile, et que le Concile peut même déposer le Pape (i). »

Le Pape d'ailleurs n'est point seul dans ses définitions ; toujours la partie « la plus saine » de l'épiscopat est de son côté. Il ne s'ensuit pas, comme le prétend Mgr Guidi, qu'il doive être fait mention, dans la définition même, d'un consentement des évêques. Rien ne s'oppose a ce qu'on en parle dans le chapitre, mais il ne faut pas, dans la définition, déclarer cette mention chose nécessaire. Cette addition offrirait aux ennemis de la vérité une ample provision de subterfuges : « ils demanderaient obstinément qu'on leur montrât que le Pape a rempli toutes les conditions, que lés évêques ont donné leur assentiment... »; ils demanderaient quelle partie de l'épiscopat a fourni cet assentiment : si c'est la plus saine; si elle l'a fait par simple affirmation ou par jugement, puisque les évêques ne sont pas seulement témoins, mais juges.

Et tandis que l'Eglise perdrait du temps à éclaircir ces questions et d'autres aussi inutiles, /l'erreur s'étendrait dans toutes les directions comme un chancre.

« Ce n'est pas là, mes Pères, une simple hypothèse, l'expérience même nous donne ces tristes leçons. Il suffit de rappeler ce qui se passa en France à l'occasion de la Bulle Unigenilus. Les jansénistes réclamèrent d'abord comme nécessaire l'assentiment de quelques évêques ; puis, comme les évêques de

(J) Acta, etc., IV a, 3o8 sqq.

(1) Acla, etc., IV a, 360 sq.

France avaient donné cet assentiment, ils réclamèrent celui de tous les évêques. Cinq ans après, comme le pouvoir civil était de leur côté et les soutenait, le roi très-chrétien leur fit répondre qu'aucun des évêques catholiques n'était d'un avis différent. L'affaire était-elle finie? Nullement; ils firent de nouvelles difficultés et prétendirent que les évêques étaient des juges, et qu'aucun jugement ne pouvait être porté sans discussion ; il fallait donc réunir les évêques en concile; ils pourraient alors, après examen de l'affaire, porter un jugement.., Ainsi, vénérables Pères, si nous acceptons l'amendement du vénérable orateur (le cardinal Guidi), Sagonte sera prise pendant qu'on délibérera dans Rome, et notre définition sera sans effet.

« Aujourd'hui, grâce à ce qu'on nomme le progrès, cent langues et cent voix répandent chaque jour et de toutes parts l'erreur sous des formes nouvelles. Il est donc absolument nécessaire qu'il existe toujours un docteur infaillible et reconnu comme tel, pour condamner les erreurs, pour tenir chaque jour en respect, grâce à la véritable Infaillibilité que Dieu lui donne, les écrivains égarés qui chaque jour s'attribuent orgueilleusement l'Infaillibilité. Il ne faut introduire dans le schéma d'autres conditions, d'autres restrictions que celles qui s'y trouvent déjà : le sujet de l'Infaillibilité est le Pape, agissant non comme personne privée, mais dans l'exercice de son magistère; l'objet est une chose qui concerne la foi ou les mœurs; la cause efficiente et formelle, l'assistance du Saint-Esprit (i). » Des marques d'approbation accueillirent cette dernière phrase.

(1) Acta, etc., IV a, 360 sqq.

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