CHAPITRE VIII
Continuation des débats sur l'Infaillibilité pontificale.
Le point principal de la discussion spéciale du quatrième chapitre restait naturellement la doctrine de l'Infaillibilité du Pape. On parla peu de l'opportunité de la définition, et, à la fin de la 74e Congrégation générale, on avertit les Pères de ne plus revenir aux matières de la discussion générale, et par-dessus tout de ne plus s'étendre sur l'opportunité et la nécessité de la définition de l'Infaillibilité pontificale (1). 1 Le 20 juin, pendant la 74e Congrégation générale, monta à la tribune, après d'Avanzano, Mer Ballerini, patriarche d'Alexandrie (2). Pour la doctrine qu'on voulait définir, il apporta les preuves de l'Ecriture et de la Tradition, indiqua de bons moyens de se servir des preuves de la Tradition et de répondre aux objections tirées de l'histoire. C'est à juste titre qu'il mit en lumière une instruction de Clément VI au Catholicos d'Arménie, instruction datant de i35i ; ce Pape y pose la question suivante (3) : « As-tu cru et crois-tu que seul le Pape de Rome, donnant une décision authentique, à laquelle il faut se soumettre sans condition, peut mettre fin aux doutes touchant la Eoi catholique, et qu'il faut tenir comme vrai et catholique ce que, grâce aux pouvoirs des clefs
(1) Acta, etc., IV a, 403.
(2) Ibid.,IVa, 363 sqq.
(3) Ibid., IV a, 367.
que le Christ lui a remis, / il déclare vrai et catholique, comme faux et hérétique ce qu'il déclare faux et hérétique (i)?» Or, le Catholicos des Arméniens témoigna par une solennelle ambassade son adhésion complète et celle de son peuple à la doctrine de ce Pape. Ballerini insiste avec raison sur ce témoignage en faveur de l'Infaillibilité papale, non seulement à cause de sa clarté, mais à cause de la lumière qu'il projette sur l'ancienne tradition française, puisqu'il provient d'un Pape aj'ant résidé à Avignon et ayant gouverné comme éveque, avant sou pontificat, deux diocèses de France. De plus, ce témoignage démontre quelle était alors la doctrine des théologiens romains à cet égard, puisque, au dire de Raynald, le Pape, avant de donner cette instruction, tint conseil avec les cardinaux, plusieurs patriarches, des archevêques, évoques et autres prélats, des maîtres en théologie et des docteurs en droit canonique. La réponse des Arméniens nous renseigne sur la foi de cette Eglise en ces temps-là.
Le discours de Ballerini traîna en longueur, et l'impatience des Pères se manifesta parfois bruyamment. Peut-être est-ce à cause de cela qu'au début de la Congrégation générale suivante on renouvela l'avertissement de ne donner dans l'auditoire aucun signe d'approbation ou de désapprobation aux orateurs (2).
L'orateur suivant fut Mgr Valerga, patriarche de Jérusalem (3). Après s'être défendu contre Mgr Mathieu (4), il montra qu'à son discours précédent (5) sur le concile de Florence on opposait à tort le concile de Trente, puis compléta sa preuve de l'Infaillibilité, tirée de la plénitude de pouvoir reconnue
(1) Baronius-Raynald, Annales, ad a. 1351, n. 3.
(2) Acta, etc., IV a, 404.
(3) Ibid., IV a, 374 sqq.
(4) Voir p. 379 sqq.
(5) Voir p. 209 sq.
DISCOURS DE Mgr VALERGA 29
au Pape par le concile de Florence (i). Mais, au moment où il prouvait que la clause quemadmodum etiam, etc., ne restreignait pas cette plénitude, Mgr Vancsa, archevêque de Fogaras, s'approcha du cardinal de Angelis pour lui l'aire remarquer que le discours de Valerga se rapportait au troisième chapitre; alors le président le pria de revenir au sujet du débat. Valerga répondit qu'il défendait, contre les objections faites, sa preuve de l'Infaillibilité pontificale, ce/ qui rentrait évidemment dans le débat sur le quatrième chapitre. Toutefois, le cardinal Capalti le pria de laisser là ses explications sur une clause dont on avait suffisamment parlé durant la discussion du troisième chapitre. L'orateur répondit qu'il obéirait, mais qu'il se permettait de demander s'il ne pouvait pas prouver l'Infaillibilité pontificale par la définition de Florence. Pendant qu'il se taisait, attendant une réponse, quelques Pères lui crièrent de quitter la tribune; et comme le cardinal Capalti le priait de nouveau d'abandonner cette question déjà traitée, il termina en peu de mots (-2). Mais, deux jours après, il adressa une lettre au président pour se plaindre qu'on eût injustement interrompu son discours : il était, en effet, resté attaché au sujet du débat, et avait prouvé l'Infaillibilité du Pape par la plénitude de son pouvoir. De plus il envoya la copie de tout son discours pour qu'on l'examinât et qu'on l'insérât dans les Actes du Concile, s'il était dans le sujet, comme des Pères des deux partis opposés le lui avaient dit. De fait, tout le discours fut inséré dans les Actes du Concile (3).
L'orateur qui lui succède, Mgr Mac Haie, archevêque de Tuam (4), est un adversaire de la définition. Il parle avec
(1) Acla, etc., IV a, 379 sqq.
(2) Acta, etc., IV a, 381.
(3) Ibid., IV a, 38-2.
(i) Ibid., IV a, 386 sqq.
mesure et grande modestie, raconte quelques faits de l'ancienne histoire d'Irlande et demande ensuite si de là on peut conclure à une propension des anciens Irlandais pour la doctrine de l'Infaillibilité pontificale. De ce qu'il rapporte, on ne peut conclure ni pour ni contre cette doctrine; l'orateur prouve seulement que, à cause des persécutions, aucune opinion tliéologique n'a pu se préciser. A ce sujet, les temps modernes ont été plus favorables; mais les évêques irlandais ont nourri des sentiments plus gallicans que romains.
Mgr Sadoc Alemany, archevêque de San Francisco (i), se présente de nouveau en défenseur de la doctrine du schéma. A rencontre des Pères qui toujours apportèrent le même texte de S, Antonin, il en cite un autre du même Saint, et les prie, s'ils désirent être de vrais disciples de ce Saint, de suivre sa doctrine tout entière. Ce texte ( P. 4- tit. 3, c. 3, § 5) est le suivant: « Licet Papa in , particiilari errare possit, ut in judicialibus, in quibus proceditur per informationem ; alias in his, quae pertinent ad fidem, errare non potest, scilicet ut Papa, in determinando, etiamsi ut parlicularis et priuata persona possit, » etc. (2). — Le discours de Mgr Sadoe Alemany mit fin à la 74e Congrégation générale.
L'Infaillibilité du Pape eut encore comme défenseur Mgr Apuzzo, archevêque de Sorrente (3), qui parla le premier dans la 75e Congrégation générale. Il commence par donner la tradition de la France sur cette doctrine; il cite la déclaration d'une assemblée du clergé français de 1626, toute différente de celle de 1682 : « Le Christ, y est-il dit, a donné à S. Pierre les clefs de l'Eglise et l'Infaillibilité dans la Foi, Infaillibilité qui se couserve, miracle merveilleux, jusqu'à ce jour, dans ses successeurs. » Quand, au début du XIXe siècle,
(1) Ibid., IV a, 394 sqq.
(2) Ibid., IV a, 401.
(3) Ibid., IV a, 403 sqq.
DÉFENSE DU SCHEMA 31
durant ce qu'on appelle la, Restauration, les ministres de Louis XVIII exigèrent des supérieurs de séminaire, de reconnaître la déclaration de 1682, tous les évoques français, sans exception, déclarèrent la formule proposée par le gouvernement digne d'être censurée par le Pape et attentatoire aux droits des évèques et du Saint-Siège.
Puis l'archevêque communique le rejet des Quatre Propositions gallicanes par le Primat de Hongrie, M>' Szelepcsenyi, archevêque de Gran, et par une assemblée des évêques hongrois en 1682. Au XIXe siècle, en deux synodes, les évêques de la province de Kalosca avaient proposé clairement aux fidèles la doctrine de l'Infaillibilité du Pape, et parmi ces évêques s'étaient trouvés M>r Haynald, l'archevêque actuel de Kalosca, et M> Bonnaz, évêque de Csanâd, qui maintenant au concile du Vatican étaient rangés parmi les adversaires de la définition. Comme l'orateur commençait à parler des objections qu'on avait formulées durant le concile du Vatican contre la doctrine à définir, le cardinal de Angelis, premier président, l'interrompit pour lui faire remarquer qu'il touchait à la discussion générale. Il passa donc à la péroraison de son discours, en proposant d'ajouter un supplément plus étendu au schéma.
En faveur du schéma parla aussi Mgr Spaccapietra, archevêque de Smyrne (1); il apporta quelques beaux témoignages de son Eglise pour l'Infaillibilité pontificale. Comme il allait en venir à la difficulté / soulevée contre la définition par le fait de la résistance des schismatiques grecs, il fut arrêté par le cardinal de Angelis, et il finit là son discours.
Alors se leva un nouvel adversaire de la définition, Mgr Errington (2), archevêque titulaire de Trébizonde. Mais
(1) Ibid., IV a, 411 sqq.
(2) Acta, etc., IV a, 417 sqq.
il parla peu, et ses observations se rapportaient moins à l'objet qu'au mode de la discussion. Il prétendait surtout que la manière d'agir n'était pas de nature à faire connaître les vérités dont il était question ; il pensait que quelques Pères seulement, choisis dans les partis opposés, devraient traiter entre eux sur les points controversés, et faire connaître le résultat à la Congrégation générale.
Toutefois Mgr Errington se trompait, s'il croyait qu'en suivant cette méthode, on aurait atteint plus facilement .le but du débat. Assurément, la difficulté était grande, dans une assemblée aussi nombreuse que celle du Vatican, de mener la discussion à bonne fin. De moindres réunions auraient pu discuter plus facilement, mais sans résultat : après discussion, la question débattue aurait dû être portée devant la Congrégation générale ; alors seulement chaque Père se serait formé l'avis suivant lequel il allait voter.
MgrNobili-Vitelleschi, archevêque d'Osimo et de Cingoli(i), prenant la parole après Errington, se prononça en faveur du schéma ; il s'efforça, en s'appuyant sur la nature de l'Eglise, de prouver l'Infaillibilité de son chef. «Elle est une société qui n'a pas seulement à gouverner extérieurement ses membres, mais aussi à les instruire ; il est donc tout naturel que son Chef suprême ait mission et autorité pour enseigner. Mais comme elle doit conserver pure et intacte la Pévélation divine, il lui faut l'Infaillibilité dans l'exercice du magistère, sans laquelle elle n'est pas à même de remplir son devoir.'» — L'orateur trouva encore une autre preuve de l'Infaillibilité pontificale dans la fin même de la Primauté, qui est de maintenir l'unité de l'Eglise.
On vit ensuite monter à la tribune Mgr Connolly, archevêque de Halifax (2), l'un des adversaires les plus déclarés du
(1) Ibid., IV a, 4-20 sqq.
(2) Ibid., IV a, 426 sq.
ATTAQUES DE CONXOLLY 33
schéma proposé. Nul / ne défendit avec autant d'assurance la nécessité du rejet. Pour lui, les trois textes allégués de S. Matthieu, de S. Luc, de S. Jean, n'ont aucune valeur, et il croyait l'avoir prouvé par le fait de n'avoir pas eu de réponse à la demande suivante adressée par lui aux rapporteurs et trois fois réitérée : « Produisez au moins un témoignage de Concile œcuménique, ou quelques passages des Pères plus anciens, montrant dans ces textes l'Infaillibilité du Pape ». Il est vrai qu'il ne comprenait pas l'Infaillibilité du Pape suivant la définition du schéma. Pour lui, le Pape était déclaré infaillible en ce sens que les évêques seraient privés de tout pouvoir vraiment juridique dans les questions de la Foi (i). Selon le schéma, ajoute-t-il (2), tous les évêques de l'Eglise catholique comptent pour rien, ce qui est mathématiquement absurde et théologiquement peu conforme à la Révélation. »
Déplus, toujours d'après Connolly, trois textes tirés des Conciles n'ont aucune valeur démonstrative. D'abord la Formule d'Hormisdas, que « le Siège apostolique ait gardé intacte la religion catholique dans tous les temps », ne prouve pas son Infaillibilité; on pourait, à son avis, dire la même chose des sièges de Lyon, de Marseille et de Vienne (3). Quant au reste de la formule, où est établi le fondement de la proposition précitée, l'orateur ne se donna pas la peine de l'examiner. Il y aurait pourtant trouvé le témoignage tant désiré : un Concile expliquant le texte de S. Matthieu en faveur de l'Infaillibilité. De même les textes du second concile de Lyon et du concile de Florence ne prouventpas l'Infaillibilité du Pape, car, disait-il, ils n'excluent nullement la nécessité de la coopération des évêques. « Nec verbum iinum ex
(1) Ibid., IV a, 427.
(2) Ibid.,IVa, 432.
(3) Ibid. IV a, 427.
ore Dei, nec sententia una Patrumtnec factum unum authenticum ex Iota histoi ia ecclcsiastica hiiciisque [in Concilio] addnclum est ad ex élude ndain coopérât ionein efjieaeem episcoporum in rébus fidei. (i) »
Après le Concile, continue l'orateur, les protestants ne manqueront pas d'attaquer des preuves aussi faibles en faveur de la définition, et que leur répondra t-on ? Il y aura ainsi une immense différence entre le dogme de l'Infaillibilité et les autres dogmes définis / prouvés si solidement par l'Ecriture et la Tradition, et reconnus vrais même avant la définition. « Il n'est pas un seul article de foi qui, pour ce qui regarde les motifs de crédibilité, ne puisse se prouver comme toute vérité mathématique (2). » On le comprend, ces paroles provoquèrent la réprobation de toute l'assemblée. En effet, les preuves des vérités de foi, prises séparément, ne jouissent pas toutes d'une égale clarté ; plusieurs assurément sont plus claires que celles de l'Infaillibilité pontificale ; mais pour d'autres (et notamment pour beaucoup de vérités fondamentales), il n'eu est pas ainsi.
« Cette affirmation contenue dans le schéma, disait Connolly, — que le Pape est infaillible par lui-même et indépendamment des autres, et que les évoques, comme je le disais, ne sont rien, — cette affirmation me semble dénuée de tout fondement (3).» Et il demanda encore des preuves en faveur de la doctrine que le Concile lui semblait vouloir définir ; puis il cita, pour démontrer que les évêques ont le pouvoir d'enseigner, toute une série de textes de l'Ecriture sainte, et termina ainsi : « C'est un article de foi que toute 1 Eglise enseignante, à savoir, tous les Evêques ensemble, est infaillible ». — Il est évident que l'orateur n'avait pas
(1) Ibid. IV a, 428.
(3) Acte, etc. IV a, 429.
(3) Ibid.