‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 4)Chapitre 65 sur 129 · LA LETTRE PASTORALE COLLECTIVE DE FULDA · texte numérisé non relu

LA LETTRE PASTORALE COLLECTIVE DE FULDA

vêque de Cologne invita aussitôt les évoques allemands à se réunir de nouveau à Fulda, comme ils l'avaient fait avant le Concile, pour délibérer en commun, sur la tombe de saint Bonii'ace, sur les moyeus par lesquels on pourrait lutter avec succès contre l'opposition aux décrets du Concile. Le 3o août, y arrivèrent, outre Mgr Melchers, X2s. SS. Scherr, Kott, de Ketteler, Senestrey, de Léonrod, Krementz, Kubel et Rossmann. « Ceux qui n'arrivèrent pas avaient, presque tous, fait connaître qu'ils étaient empêchés par la complication des circonstances ou par indisposition, mais qu'ils étaient résolus à accéder aux conclusions qui seraient prises, et dont ils demandaient la communication (i). »

L'assemblée décida avant tout d'envoyer une lettre pastorale commune aux fidèles de leurs diocèses. Un plan, rédigé d'avance par un des membres de la conférence, fut, après plusieurs modifications, unanimement accepté. 11 devait d'abord être présenté à l'approbation des évèques absents et ensuite être publié avec toutes les signatures. Le passage principal de la circulaire (2) était conçu en ces termes :

a Tout le temps que durèrent les délibérations, les évêques, comme l'exigeait leur conviction et conformément au devoir de leur charge, ont exprimé leurs opinions avec une loyauté sans réserve et la liberté nécessaire, et, comme il était inévitable dans une réunion de près de huit ceuts Pères, plus d'une divergence d'opinions s'est manifestée./ Malgré cette diversité d'avis, la validité des décisions conciliaires ne peut être contestée, même en tenant compte de cette circonstance que presque tous les évêques qui, à l'époque de la séance publique, furent d'un avis opposé, se sont alors abstenus de voter (3). »

(1) Exlraitdu rescrit de l'archevêque Melchers aux cirques qui n'avaient pas paru à Fulda, du 1er septembre 1870.

(-2) C. V., 1733 b. sqq.

(3) C. V., 1734e. sq.

Le Ier septembre, l'archevêque de Cologne expédia au autres évoques le projet avec une lettre d'envoi (i); deu semaines plus tard, la lettre pastorale pouvait donc êtr imprimée dans les feuilles publiques (2). Elle portait le signatures suivantes : Grégoire, archevêque de Munich e Freising; Paul, archevêque de Cologne; Pierre- Joseph, évêque de Limbourg; Christophe-Florent, évêque de Fulda; Guillaume-Emmanuel, évêque de Mayence; Edouard-Jacob, évêque de Hildesheim ; Conrad, évêque de Padcrborn; Jean, évêque de Culm ; Ignace, évêque de Patisbonnc; Pancrace, évoque d'Augsbourg; Franz-Léopold, évêque d'Eicbstiitt ; Mathias, évêque de Trêves; Philippe, évêque d'Ermcland; Lothaire, évêque de Leuca i. p. i., administrateur de l'archevêché de Fribourg; Adolphe, évêque d'Agatbopolis i. p. i , grand aumônier militaire; Bernhard Brinkmann, vicaire capitulaire et évêque préconisé de Munster; Conrad Reither, évêque préconisé de Spire. — Aux neuf évoques réunis à Fulda s'étaient encore ajoutés les huit suivants : NX. SS. Blum, Wcdekin, Martin, Marwitz, Binkel, Ebcrhard, Xamszanowsky et Reither./

Le plus grand nombre des membres allemands de la Minorité avaient déjà signé. Il ne manquait plus que cinq signatures : celles de NX. S S. Deinlcin, Forster, Beckmann, Héfelé et Forwerk.

La lettre pastorale de Fulda produisit, chez les amis et les ennemis, une grande impression. Les vrais catholiques en furent tranquillisés et fortifiés. Le pape Pie IX, à la vue de cette preuve de leur « zèle pour la maison de Dieu et de leur soin à conserver dans sa pureté la foi catholique», fut rempli de consolation; il l'exprima, le 20 octobre, le jour même où il

(1) Il.id., 1735 d. sq.

(2) Par exemple, CazelU de Co'agne, 17 septembre, 2e feuille.

LES LETTRES PASTORALES PARTICULIERES -19b

prorogea le Concile, dans une lettre pleine d'affection à l'archevêque de Cologne (i).

Cependant la plupart des pasteurs ne se contentèrent pas de signer le mandement collectif ; ils attestèrent encore par des lettres particulières leur foi en la doctrine de l'Infaillibilité; c'est ce que firent, parmi les membres de la Minorité, l'archevêque de Cologne dans une lettre pastorale du 10 septembre, l'évêque d'Ermeland dans une lettre pastorale du 8 septembre, l'évêque de Trêves dans une lettre à son clergé du 14 septembre. Dans cette lettre de Mgr Eberhard, le passage suivant est surtout digne de remarque : « La résolution que prit une minorité de ne pas assister à la session publique, et sa notification au Saint-Père, ne reposaient nullement sur l'intention de ne pas vouloir admettre la définition après sa confirmation. Nous protestons contre une telle interprétation. Aucun évêque, à notre connaissance, n'a donné à Rome ce sens à notre démarche. »

M6r Scherr, archevêque de Munich, fit paraître, le 26 décembre, une lettre pastorale fort étendue, dans laquelle il établit et explique l'Infaillibilité pontificale par toutes les sources de la théologie. Il parle ainsi de sa conduite au Coneile : « Ce qui dirigea notre conduite au Concile, ce fut uniquement la considération de tant d'enfants de l'Eglise dont la foi chancelle, et la crainte que cette haine et cette antipathie contre l'Eglise, qui se déclarent particulièrement dans la presse ouvertement et sans/ honte, ne causent, en défigurant la doctrine catholique, encore plus de dommage qu'auparavant. Xous jugions, bien entendu, selon nos vues, nos constatations et nos convictions personnelles, et nous étions bien éloignés de tenir notre jugement comme le seul vrai. Car l'évêque, par lui-même, n'est pas en état de voir les besoins de toute l'Eglise: il ne voit que le présent,

(1) C. Y., 1736 b. sqq.

4<t6 HISTOIRE DU COjSCILE DU VATICAN

non l'avenir. Le Saint-Esprit seul sait ce qui est utile et nécessaire à l'Eglise. C'est pourquoi, lorsque le Saint-Esprit eut parlé par le Concile, nous n'avons pas hésité un moment à nous soumettre à sa décision et à faire ce que la raison et la foi -demandent de tout catholique. La raison nous dit que notre jugement peut être faux et erroné, mais nous savons par la foi que la décision d'un Concile œcuménique est la parole du Saint Esprit lui-même et, par conséquent, doit être vraie. Xe serait-ce donc pas insensé de persister dans notre jugement et de résister à la parole du Saint-Esprit? Une telle résistance serait-elle réellement une preuve, une marque de la foi catholique? Non. Celui qui croit à la direction et à la conduite de l'Eglise par Jésus-Christ et le Saint-Esprit, ne peut être un instant dans l'incertitude de ce qu'il a à faire. Il n'y a qu'une alternative : ou la foi et la soumission, ou l'incrédulité et la désobéissance. Dans le domaine de la foi, toute opinion personnelle doit céder, toute théorie préférée doit disparaître; dans ce domaine, la soumission et l'obéissance ne sont pas une marque de faiblesse, d'inconstance, ou, comme on l'a dit, de servilité et de dépendance, mais la condition indispensable de la communion avec l'Eglise et le Saint-Esprit. Comme évêque catholique, nous avons, pendant les délibérations du Concile, fait connaître, comme nous le devions, notre conviction; comme évêque catholique, nous devions nous soumettre à la décision du Concile aussi ouvertement et aussi franchement; comme évêque catholique, nous devions aussi exiger de vous la même soumission (i). »

Ainsi s'exprime l'archevêque de Munich, dont la métropole avait toujours été jusque là un centre de coalition des tendances opposées au Concile./ Son suffragant d'Augsbourg ne fut pas moins correct.

(1) Actes de l'Ordinaire de l'archevêché de Munich et Tréislng concernant le con cile œcuménique du Vatican (Ratisbonne, 1871), p. 91 sq.

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Des actes du cardinal Sclrwarzenberg, qui se trouvent aux archives du concile du Vatican, il résulte que ce prince de l'Eglise, qui à Rome passait pour le chef de la Minorité allemande, restait encore après son départ du Concile en communication avec ses frères dans l'épiscopat, et s'efforçait de les maintenir en vue de conserver l'uniformité de conduite. Une suite de réponses qu'il reçut d'eux sur ces questions, nous permet de jeter un coup d'œil sur les dispositions dans lesquelles ils se trouvaient alors, et sur les motifs qui les ont dirigés dans leur conduite ultérieure. Xous en profiterons dans la suite du récit.

La lettre de Mgr Dinkel au cardinal, à la date du id novembre 1870, n'est pas seulement l'expression immédiate de ses pensées, mais elle est encore, sous bien d'autres rapports, si digne de remarque que nous la reproduisons entièrement. Elle est ainsi conçue :

« Eminence, etc. La gracieuse lettre de Votre Eminence du i3 de ce mois m'honore autant qu'elle me réjouit, car je crois pouvoir en conclure que je puis encore jouir de cette confiance, infiniment précieuse pour moi, avec laquelle Votre Grandeur avait la bonté, pendant son séjour à Rome, défaire le bonheur de son humble serviteur.

» Voici ce que je vous dirai sur l'origine du mandement épiscopal daté de Fulda, ainsi que sur mes dispositions personnelles avec lesquelles j'ai accédé à ce document ;

» Votre Eminence se rappelle qu'aussitôt après la définition du premier décret De Ecclesia, tous les journaux allemands répandirent la nouvelle que la plus grande partie des vénérables évêques qui avaient formé la Minorité au Concile, avaient déclaré au Saint-Père, en termes formels, leur soumission au décret en question. En particulier, on cita les noms de Votre Eminence, ainsi que de Son Eminence le cardinal Rauscher. Comme il m'était impossible de le croire, je priai le vénérable archevêque de Munich de vouloir bien s'en

informer. Il le fit et me communiqua le texte d'une lettre du cardinal Bauscher ainsi conçue : « Le cardinal de Rauscher » n'avait été ni invité à faire une semblable déclaration » de soumission, ni n'en avait donné une proprio motu. Si » jamais on voulait lui imposer une/ semblable déclaration, il » la repousserait comme injurieuse à sa personne ; il n'avait » jamais eu d'autre pensée que de se soumettre à la décision » du Concile (i). »

» Sur ces entrefaites, plusieurs professeurs, parmi lesquels Dcellinger, résolurent de faire une grande Remontrance. Ils pensaient que le meilleur procédé était d'attaquer le caractère œcuménique du Concile même, mettant en avant comme raison fondamentale la restriction de la liberté. Ce projet (2), joint aux autres agitations anticonciliaires qui se produisaient de plus en plus dans l'Allemagne du Xord et du Sud, occasionna la réunion rapide de Fulda. Moi-même je n'y ai ni assisté, ni envoyé de représentant. Pendant une grande tournée de confirmation que j'avais commencée, je reçus à Fiissen, de l'archevêque de Cologne, copie des décisions prises à Fulda. Je la lus et relus, et bien que je n'en aie pas saisi parfaitement la portée, je fus cependant satisfait de son but et de sa teneur ; je crus devoir indiquer un seul change ment comme condition de mon adhésion, et ce changement a été adopté dans la suite.

» Je ne me repens pas non plus d'avoir agi de la sorte. Car on peut de jour en jour se convaincre davantage qu'une certaine classe d'hommes ne cherchaient qu'à introduire, sous le prétendu bouclier de la Minorité, un combat qui devait conduire directement au schisme. A une telle manœuvre, je ne pouvais absolument pas prêter la main.

(1) Pour plus do lumière, voir plus loin chapitre IV au début.

(2) Si l'évêqtie fait allusion ici à l'assemblée de Nuremberg, il faut dire que cette assemblée a été occasionnée, au contraire, par la conférence de Fulda, qui l'a précédée. Comparez aussi le chapitre VI.

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» En outre, le*penple fidèle de mon diocèse est, en quelque manière, troublé de ce que j'ai regardé comme mon devoir le plus pressant d'écarter le moindre doute sur mon attitude envers les décisions du Concile. En le faisant par mon adhésion aux décisions de Fulda, je n'agissais en aucune manière contre ma conscience et ma volonté ; car ce point que ma conscience m'obligeait à combattre, comme théoricien,/ je n'avais jamais eu en aucune manière la pensée d'en faire une condition sine qua non de mon adhésion à la définition conciliaire. J'ai toujours cru et défendu avec les meilleurs théologiens allemands l'Infaillibilité d'une décision suprême du Siège Apostolique dans une question de foi et de mœurs; et si telle ou telle modification, que j'aurais voulu voir adoptée dans le décret, n'a pas été prise en considération, je suis tranquillisé par la pensée que Dieu a permis qu'il en arrive autrement. Oui, Eminence.c'est là ma ferme croyance, que ce qui est arrivé est arrivé par le Saint-Esprit : et plus je relis le décret dogmatique, plus je reconnais que l'Infaillibilité du magistère suprême est circonscrite par l'opération secrète du Saint-Esprit dans des limites si étroites qu'aucune difficulté historique ne peut plus se produire. Le décret doit être appelé une victoire plutôt de la Minorité que de la

Majorité.

» Eminence, veuillez me permettre de m'exprimer à cœur ouvert et avec une entière confiance. Ce que nous avons éprouvé et supporté ensemble au Concile, n'était que trop propre à ébranler notre confiance et notre foi même dans ses racines les plus profondes et les plus délicates. C'était là peut-être aussi une épreuve que Dieu nous avait préparée. Nous mettrons certainement toutes les injures que nous recevons au nombre des sacrifices dont nous avons tant à offrir dans notre sainte fonction ; nous voulons aussi, dans l'humilité de notre foi, achever notre sacrifice. Dieu connaît nos cœurs, il a pesé notre bonne volonté ; nous voulons dire

maintenant pour l'amour de son Saint Nom et de sa Sainte Eglise : Que sa Sainte Volonté soit louée ! S'il plaît à ses Saints Conseils que le Concile se réunisse à nouveau, et si je puis encore en faire partie, je me tiendrai du côté de la môme Minorité; je regarderai toujours comme le plus grand honneur d'y avoir été associé. Je crois, d'accord avec Votre Emi nence, que les signes et les événements qui ont accompagm lad:'rnière session du Concile et en ont imposé l'ajournement, n'indiquent pas une approbation particulière de la divine Providence pour ce qui a été accompli à Rome et ce qu'oi s'était proposé d'accomplir encore. Le Dieu des armées/ i parlé avec force et clarté ; peut-être a-t-il, lui aussi, trouvi trop dure la façon dont, dans un certain milieu, on s'est plu à traiter un nombre respectable de pasteurs fidèles et biei intentionnés.

» Que dois-je faire maintenant ? — Je suis persuadé qu'i' est absolument nécessaire de protester contre les malentendus qui se répandent dans notre peuple fidèle au sujet d( l'Infaillibilité, et d'y joindre une interprétation du décret in sensu strictissimo. Nous devons ainsi prévenir en mèm< temps toutes sortes d'exagérations que les ultras pourraient introduire dans le décret. Je suis justement occupé à la composition d'une lettre pastorale en ce sens ; si cela peut être agréable à Votre Emmenée, je lui en enverrai un exemplaire dès qu'elle sera imprimée (i).

» Du reste, j'espère de Dieu que cette tempête passera dans mon diocèse en l'épargnant le plus possible, quoique j'aie été choisi, parmi les évêques, pour faire le premier un exemple coram m undo contre un prêtre (2) qui, du haut de la chaire, a follement excité sa paroisse à la résistance.

» En finissant, je me permets d'ajouter que je n'ai pas

(1) La lettre pastorale parut le 8 décembre 1870 (2 Renftlé à Mering.

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encore reçu communication de la lettre de Votre Eminence à Mgr l'archevêque de Munich (i). »

Si Mgr Dinkel a osé exprimer à quelqu'un sa pensée intime sur les décisions conciliaires, [qu'on sache] qu'il était certainement le chef qui dirigeait les évêques de la Minorité. S'il avait eu encore un doute, il l'aurait exposé au cardinal Schwarzenberg, qui paraît l'y avoir formellement invité. Cependant, c'est le cas contraire. Toute la lettre du chef de l'Eglise d'Augsbourg est un témoignage public de la régularité et du caractère œcuménique du Concile, ainsi que de sa foi personnelle inébranlable en ses décisions dogmatiques. Xons pouvons même y voir un essai prémédité de convaincre, avec beaucoup de tact, l'archevêque de Prague du saint devoir qu'il a de cesser désormais toute opposition. C'est aussi visiblement la raison pour laquelle Mer Dinkel ne réfute pas directement les objections que M-1' Schwarzenbergavait répétées dans sa lettre,/ mais cherche seulement à les ramener à ce qu'il croit être leurs vraies causes. D'après la lettre précédente, il faut tenir comme tout à fait incroyable l'histoire que le chevalier de Schulte se fit conter par le professeur Eeischl : Mgr Dinkel aurait déclaré hautement, après son retour, qu'il ne ferait pas publier les décrets du Vatican et aurait excité le professeur ReiscbJ à aller à Nuremberg (à l'assemblée des protestataires), en ajoutant que les évêques à Fulda les laisseraient faire, et que rassemblée de Xuremberg pourrait attaquer le caractère œcuménique du Concile (2). — Mais venons-en aux autres évêques de la Minorité qui n'avaient pas encore signé la lettre pastorale de Fulda.

Si le rapport que l'ambassadeur prussien d'Aruim envoya (3), le Ier juillet 1870, de Rome à son roi, sur un

(1) Aux Archives

(2) Schulte, l»c. cit., p. 206 sq.

(3) C. V., 1609a. sqq.

entretien avec le prince-évêque Forster, est vrai, l'archevêqnc de Breslau se serait trouvé alors dans un grand embarras. Il aurait regardé comme juste une lutte des gouvernements contre l'Eglise après la publication du dogme de l'Infaillibilité. Il est certain que, le x3 juillet, au soir, il quitta Rome très mécontent de la marche des débats conciliaires. Les affaires de Silésie n'étaient pas non plus de nature à le réjouir.

Dès le 2 août, il soulagea son cœur dans une longue lettre au cardinal Schwarzenberg : il dit qu'il trouve prévenus contre lui la plus grande partie du clergé, de la noblesse, nombreuse dans son diocèse, et même le peuple, à qui le chanoine Dr Lorimer expose dans une série d'articles des « Hauslliittern » l'excellence du quatrième chapitre du schéma de Ecclesia.

« Les ultras de notre parti, écrit-il, font pis encore chez nous. Ils n'attendent ni plus ni moins des évèques de l'opposition que de nous voir nous révolter contre l'Eglise, combattre ouvertement le nouveau dogme et déclarer que le Concile est nul. Le professeur Reinkens, qui reconnaît qu'au point où en sont les événements, sa position n'est plus tenable, voudrait bien se retirer avec honneur et, s'il était oossible, comme martyr. Il ne se contente pas de ce libelle jntre le Pape, la curie et les évoques, par/ lequel il m'a mis (1) dans une situation si pénible, et dont j'ai déjà entretenu Votre Eminence à Rome ; il publie encore un second écrit contre le dogme de l'Infaillibilité et la validité du Concile, qui probablement a déjà paru maintenant et qui a dû être composé avec le concours de Dœllingcr et de Schulte, dont il se réclame volontiers (2). Un tel procédé ne fait que nuire à notre cause ; le Pape est poussé à faire encore des

(1) D' F. H. Keinkens, Pape et Papauté (Munster, 1870).

(2) Dr F. II Reinkens, Sur l'Infaillibilité papale (Munster^ 1870).

15j3-'Ju4]

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démarches regrettables ; les évêqnes sont mis dans de cruels embarras ; mais cela inquiète peu ces hommes violents, surtout Reinkens, qui voudrait se faire un nom à bon marché et tomber avec éclat. Lorsque je lui ai dit qu'il encourait, par son dernier écrit, l'excommunication laiae senlentiœ, et que le pénible devoir s'imposerait à moi de le traiter en conséquence, il m'a répondu : « Le temps exige des hom- » mes qui aient le courage de se sacrifier pour la vérité et la » justice ». Si j'agis contre lui, il s'élèvera une terrible clameur contre moi du côté des protestants, ainsi que de beaucoup de catholiques indifférents et mécontents. Si jele laisse aller son chemin, les mêmes soupçons et les mêmes plaintes se produiront du côté des plus ardents parmi le clergé et le peuple. »

En finissant, Mgr Fôrster demande au cardinal ce qu'il doit faire dans sa pénible position. «Evoques, dit-il, nous ne pouvons permettre que l'on frappe l'Eglise en pleine figure et que l'on insulte ses lois, et cependant il est presque impossible de descendre actuellement dans l'arène pour Rome et le Pape (1). »

La réponse du cardinal Schwarzenberg arriva le 6 septembre dans une lettre qu'accompaguaient deux consultations de ses théologiens. Le prince-évèque l'en remercie le 10 septembre. Dans cette dernière lettre, il est encore irrésolu et perplexe. Les consultations ne l'ont pas satisfait. Il se plaint de ce que les évoques de l'assemblée de Fulda ont passé avec armes et bagages du côté de l'Infaillibilité. Puis il déclare que lui-même y a souscrit en deux lignes et que, dans sa/ triste position, il a demandé au Pape d'être déchargé de son évêché. Mais, ajoutc-l-il, le chapitre de la cathédrale s'y était opposé, et dans son diocèse une véritable sédition s'était élevée à ce sujet. Il allait publier une petite lettre

(1) Aux Archives.

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pastorale, afin de remercier ses diocésains des nombreuses lettres qu'ils lui avaient adressées, et de les exhorter tous à l'union et à la prière dans ces temps difficiles.

C'est ce qu'il fit en termes touchants dans sa lettre pastorale du 8 septembre, où il n'est d'ailleurs point directement parlé de son adhésion à l'Infaillibilité. Vers la fin de septembre, le prince-évêque annonça au clergé et aux fidèles de son diocèse que le Saint-Père désirait qu'il conservât sa charge. Le bref du Pape était daté du 29 août. Au milieu du mois d'octobre, Mgr Fôrster se vit obligé de frapper des peines ecclésiastiques le professeur. Reinkens et ses amis, qui avaient signé la protestation de Nuremberg et refusé de se rétracter. Dans une courte lettre pastorale du 20 octobre, il exprima sa douleur que ces hommes aient osé non seulement protester contre les décisions du plus haut magistère de l'Eglise, mais encore les rejeter publiquement. C'était en même temps reconnaître ces mêmes décisions. Enfin, au mois de mai de l'année suivante, il signa la double lettre pastorale que les évèques allemands adressèrent au clergé et au peuple, après une réunion tenue à Eichstiitt, pour la défense du dogme de l'Infaillibilité, et exprima ainsi devant tout l'univers sa soumission aux décisions du Concile.

Mgr Deinlein, qui, pour des motifs inconnus, ne s'était pas rendu à la conférence de Fulda, et n'avait pas non plus signé la lettre pastorale de Fulda, demanda, le 23 septembre 1870, au ministre d'Etat de Bavière la permission de publier les décrets du Vatican; il fut, il est vrai, le seul évêque à faire cette démarche. Mais quand le gouvernement eut, le 22 mars 1871, repoussé sa demande, il persévéra dans sa résolution de donner toute leur valeur aux dogmes définis, dont le caractère obligatoire ne dépend point de leur publication solennelle par les évoques diocésains. Il ordonua donc à son clergé de faire des conférences religieuses pour y exposer, dans toute leur force, mais aussi avec esprit de

LE COMITE DE BONN ET ilgr DEIXLEIN 205

conciliation, les décisions conciliaires/, (i). Il signa, au mois de mai 187 1, la lettre pastorale des évêques allemands.

Le comité, dit de Bonn, s'était adressé à lui, le 4 novembre 1870, pour lui demander s'il ne voulait pas soutenir les efforts des ennemis du Concile. Mgr Deinlein leur répondit, le i3 novembre, par une exhortation pressante à se soumettre fidèlement aux décisions du Concile (2). Les évêques de la Minorité n'avaient pas l'intention de continuer l'opposition à la définition pontificale, ni surtout de se séparer du Siège Apostolique. « Pour moi, dit-il, je n'ai jamais été un adversaire déclaré de l'Infaillibilité du Pape dans les décisions qu'il prend sur les objets de foi, comme chef suprême de l'Eglise, comme docteur suprême. J'ai toujours eu la conviction que le Pape ne pouvait être le fondement inébranlable de l'Eglise, le pasteur très sûr du troupeau de Jésus- Cbrist, si la grâce divine du Saint-Esprit ne l'assistait pas et ne le préservait de l'erreur. Ce qui était alors conviction profonde est devenu pour moi, par la définition pontificale, entière certitude de foi; désormais je travaillerai de toutes manières pour cette déclaration (3). »

Nous en arrivons à Mgl Beckmann, qui avait voté /2022 placet à la Congrégation générale du i3 juillet, puis quitté Eome. Lui non plus n'alla pas à Fulda; il refusa de signer la lettre pastorale. Le 16 novembre, il répondit à un prêtre, qui l'avait prié de publier la constitution Pastor œternus, qu'il n'avait pas reçu de Rome d'exemplaire authentique. Le nonce Meglia, auquel l'affaire fut rapportée, dit justement que ce n'était là qu'un prétexte. Le cardinal Antonelli (4) fit remettre un nouvel exemplaire à l'évêque, qui le publia le

(1) Journal d'Augsbourg, du 12 mai 181 /, eité dans les archives de Vering, pour le droit catholique de l'Eglise, 26e vol., p. XXXII.

(2) Schui.te, op. cit., p. 208 sqq.

(3) Ibid.,p. 209.

(4) Archives pour le droit catholique de l'Eglise, 2Se vol., p. CXXXIV, .">.

19 janvier 1871. Au mois de mai, nous trouvons son nom dans les lettres pastorales communes des évêques allemands (1)./

Mgr Forwerk, vicaire apostolique de Saxe, à qui l'archevêque de Cologne avait envoyé la lettre pastorale de Fulda, lui répondit, le 7 septembre, que la raison principale qui l'avait empêché de se rendre à Fulda, et qui l'empêchait maintenant de signer la circulaire, était la promesse formelle qu'il avait faite à ce sujet à Rome, le 17 juillet. « A la clôture de la session de l'après-dîner de ce jour, chez Son Eminence le cardinal Rauscher, Son Excellence l'archevêque Haynald proposa que, pour arriver à l'unité de conduite si désirable dans les circonstances présentes, les évêques allemands, autrichiens et hongrois de la Minorité se concertassent avec ceux qui avaient présidé leurs réunions, Leurs Eminences le cardinal-prince Sclrsvarzenberg et le cardinal Rauscher, ainsi que Sa Grâce Princière le Primat de Hongrie. A la fin de cette séance, tous les évêques encore présents, parmi lesquels je me trouvais, reconnurent l'opportunité

(I) Comme preuve que Msr Beckmann a changé complètement sa manière de voir par rapport à la définition, on peut ci ter ici l'histoire que m'a racontée un prôtre d'Oldenbourg : «Ma paroisse, racontc-t-il, touche au diocèse d'Osnabriick. Quand Ms1' Beckmann donna la confirmation dans une paroisse voisine, je m'y rendis pour donner un coup de main. A table, je priai Monseigneur de nous parler du concile du Vatican, d'où il venait de rentrer. Les autres prêtres présents furent embarrassés, et l'un d'eux nie toucha du pied pour nie faire comprendre que j'avais touché un point sensible chez Monseigneur. Mais celui-ci répondit brièvement à ma demande que le Concile avait défini la doctrine de l'Infaillibilité pontificale cl que l'on devait croire, comme catholique, que cela s'était fait sous la direction du Saint-Esprit. La chose en resta là. Quelques années après, il y eut de nouveau confirmation dans la même paroisse, et je m'y rendis une seconde fois pour rendre service. A table, l'évèque prit de lui-même la parole et dit en élevant la voix : <( La dernière fois que je vins ici, on m'interrogea sur le Concile et la définition » de l'Infaillibilité ; j'ai répondu brièvement qu'on devait attribuer la définition à la » direction du Saint-Esprit Mais aujourd'hui je parle un autre langage. C'est ma » conviction profonde que la définition n'était pas seulement opportune, maisabsolu- )> ment nécessaire. Si l'Infaillibilité pontificale n'avait pas été définie, nous aurions » tous perdu la Foi catholique. »

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de cette proposition et l'acceptèrent sans opposition (i). » Que les évoques de la Minorité aient, dans cette séance, fait cette convention, c'est ce qu'affirme encore Mfc'rHéfclé dans une lettre/ à Dœllinger (2) dont nous parlerons ; c'est ce que répète M.sr Strossmayer (3). Cette convention, si souvent attestée, ne saurait être révoquée en doute (4). Il en a été fait mention à Fuida. Comment alors pouvait-elle être inconnue aux évoques de la Minorité présents à Fulda? Il faut chercher l'explication du fait dans les paroles de Mgr Forwerk, citées plus haut : que la proposition de Mgr Haynald a été approuvée « par tous les évoques encore présents à la fin de cette séance». Les évêques qui se trouvaient à Fulda, n'ont pas pris part à la séance, ou l'avaient déjà quittée lorsque la proposition fut faite. En aucun cas cependant la convention n'était obligatoire. Les évoques avaient devant Dieu le devoir de se soumettre aux décisions du Concile.et ne pouvaient faire dépendre cette soumission de la volonté d'aucun autre. Sans doute, on n'avait pas fixé le moment précis où ils devraient faire cette soumission. Ce moment pouvait dépendre des circonstances ou de la volonté d'un supérieur, mais lorsque l'un ou l'autre de ces facteurs l'exigeait, aucun évêque ne pouvait plus permettre qu'on l'empêchât de la faire. De fait, aucun ne s'est laissé arrêter par cette promesse dans l'accomplissement de son devoir, et celui-là même qui présida cette séance de l'après-diner, le cardiual Iîauscher, proclama, dès son arrivée à Vienne, les décrets du Concile,sans s'inquiéter des autres membres de la Minorité.

Dans une lettre du 8 septembre L870 au cardinal Schwarzenberg, M-1 Forwerk insiste, pour que l'on indique au plus

(1) Une copie, transcrite par Msr Forwerk, se trouve, parmi les Actes de Schwarzenberg, aux archives.

(2) Schulte, op. cl., p. ±21 sq.

(3j Hem. p. 2oo.

(4) Comparez C. V., 1733 a.

tôt aux intéressés, verbalement ou par écrit, ce qu'ils doivent faire. En Saxe rien n'arrêterait la publication des décrets du Concile; ils avaient même été publiés, à son insu, par une feuille catholique, ce qui avait passé sans ombre de difficulté. Le 16 décembre de la même année, il pense enfin que le grand nombre des évoques de la Minorité qui ont public les décrets du Concile, montrent qu'il est prudent de ne pas tarder plus longtemps de le faire. « Puisqu'il est donc certain, écritil, que la dite constitution a été admise et accueillie avec foi par la partie, de beaucoup la plus grande, des Eglises particulières, il serait bien difficile de révoquer encore plus longtemps en doute le caractère œcuménique du Concile.

»Une opposition manifeste aux décisions du Concile serait, à mon avis, le signal d'un schisme, qu'aucun évêque de la Minorité ne peut se trouver ni ne se trouvera autorisé à fomenter. Une attitude plus longtemps expectative me paraît sous plus d'un rapport très périlleuse. Du moins je constate en Saxe que les meilleurs, les plus ardents et les plus fidèlement soumis parmi les catholiques s'en sont inquiétés. En tout cas, les efforts contraires de prêtres, d'ailleurs très respectables, et de laïques sont encouragés par cette attitude passive, comme le montre la lettre confidentielle de Bonn du 4 novembre. Dans ces circonstances, je ne puis qu'exprimer mon humble opinion salvo meliore, que le parti le plus prudent et le plus utile pour l'Eglise est de publier la constitution De Ecclesia, avec des explications qui soient propres à briser des préjugés répandus au loin, de grossiers malentendus et de perfides exagérations. Ce que j'ai lu de mieux sous ce rapport, ce sont les remarques de Mgr Krementz, évêque d'Ermeland (i)

Mgr Forwerk s'était donc laissé détourner de la publication des décrets du Concile, par ce qu'il regardait comme une obli-

( ]) Los lettres sont aux archives.

Mgr HEFELE 209

gation prise à Rome. Nous trouvons plus tard son nom parmi les évêques qui firent paraître, au mois de mai 1871, les deux lettres pastorales collectives au clergé et au peuple.

Mgr Héfelé, de Rottenbourg, fut, de tous les évêques allemands, celui qui tarda le plus à reconnaître et à publier les décrets du Concile, si bien que, pendant quelque temps, il avait presque l'air de vouloir passer lui-même au camp des vrais ennemis du Concile. Du reste, aucun autre membre allei manddelaMinoriténes'étaitélevéàRomeavecunetelleardeur contre l'Infaillibilité pontificale. Dans les écrits sur le cas d'Honorius (1), il avait mis en œuvre tout l'arsenal de sa science historique pour prouver l'impossibilité d'une définition. Ses discours au Concile n'avaient pas d'autre but (2). Les lettres qu'il écrivit (3), dans les derniers mois du Concile, à ses amis de Munich, Dœllinger et Reischl, font voir à quel point s'était alors élevée son irritation. /

Par la correspondance qu'il entretenait, depuis son retour dans son diocèse, avec le Cardinal Sehwarzenberg,Dœllinger et d'autres, l'on voit, non sans tristesse, quels rudes combats cet homme savant eut à soutenir jusqu'à ce qu'il eut trouvé enfin, dans une humble et franche soumission au magistère infaillible de l'Église, la seule issue possible à ses embarras, et cette paix de l'âme qu'il avait perdue depuis si longtemps.

Le 10 août 1870, Mgr Héfelé écrit de Rottenbourg à Dœllinger qu'il avait encore proposé, la veille de la session publique, de se rendre en commun à la session, de voter non placet et si on leur demandait de se soumettre, de répondre négativement. Cependant, comme beaucoup ne voulaient pas aller si loin, mais se soumettre en fin de compte, on avait décidé que, dans le cas où la pensée viendrait à l'un d'eux de recon-

(1) Voir plus haut pp. 31. sqq., 17i sqq.

(2) Voir plus haut. pp. 163 sqq., 172 sqq.

(3) Voir Schi'lte, op. cit., p. 217 sqq.

naître le dogme et de le publier, personne ne devait agir seul, mais d'abord s'entendre avec les autres évêques de la Minorité. « Pour moi, dit Héfelé, je ne reconnaîtrai jamais le nouveau dogme sans les réserves que nous avons demandées, et je rejetterai la validité et la liberté du Concile (i). »

Il expose ses intentions d'une manière plus explicite dans une lettre datée d'Isny au cardinal Scliwarzenberg, le 16 septembre : « Votre Eminence se souvient que, comme elle, je parlais à Rome de démission. Mais, comme Votre Eminence, j'ai aussi reconnu qu'il en résulterait de grands troubles dans le diocèse et que l'on n'y gagnerait rien. Après avoir délibéré, comme de coutume, avec mes amis d'ici, voici ce qui me paraît le plus convenable : Aussi longtemps que Rome ne demande pas la publication, je me tiens tranquille ; personne parmi mes diocésains, pas même parmi les plus fougueux, n'a encore demandé cette publication. Mais si Rome pose cet ultimatum, il me faudra lever le masque. Je répondrai Xon possumus. De là s'en suivra la suspension. Soit. Je ne veux pas occasionner de schisme. On peut nommer un administrateur, je ne lui susciterai pas de difficultés; mais je ne mourrai pas de chagrin pour cette suspension ou excommunication... Je puis avoir tort, mais je veux, en bon Souabe, même suspendu, être porté à la tombe plutôt que de donner, par respect humain, un témoignage mensonger (2) » /

L'évèque resta donc naturellement éloigné de la conférence de Fulda, mais il ne voulait pas non plus entendre parler de l'assemblée tenue par les ennemis du Concile à Nuremberg. Dans ses lettres à Dcellinger et à quelques professeurs de Bonn (3), il met en garde contre un schisme, auquel il ne participerait jamais. Il appelle, il est vrai, le nouveau dogme

(1) Schulte, oj) cit., p. 220 sqq.

(2) Aux archives.

(3) Schulte, op. cit.. p. 223 sqq.

M-1 HEFELE 211

une erreur. Il ue rejette pas l'infaillibilité des conciles en général, mais il réclame contre les décisions du concile du Vatican, à cause du manque de liberté et d'unanimité parmi les Pères. Mais n'est-ce pas là de vains prétextes, qui ne peuvent certainement pas satisfaire un homme comme Héfelé ? — Il dit que la liberté a manqué. N'a-t-il donc pas pu exprimer toutes ses difficultés avec la plus grande liberté ? îs"'a-t-il pas pu donner librement sa voix pour ou contre le dogme, ou s'abstenir de voter ? Il n'y avait absolument pas d'autres limites à la liberté pour lui et pour tous les membres du Concile que celles que requérait absolument le maintien •de l'ordre. Que pouvait-il désirer en fait de liberté qu'il n'ait obtenu ? Il ne pouvait cependant pas regarder comme une atteinte à la liberté le fait que d'autres évêques pensaient autrement et votaient autrement que lui-même. Il doit bien accorder aux autres, comme il la réclame pour lui-même, la liberté d'agir selon leurs convictions. — L'unanimité a manqué. Mais les cinq cent trente-cinq Pères présents à la session publique, sauf deux, ont voté placet. Si les évêques de la Minorité se sont abstenus de voter, ils ne comptent pas. Personne ne les a empêchés de paraître et d'opposer au placet des cinq cent trente-cinq leur non placet. Même alors le vote aurait été valide, comme l'auteur de l'Histoire des Conciles devait le savoir.

Avec son intelligence claire et sa science profonde, M81" Héfelé devait reconnaître que de telles objections ne sont en réalité que des subterfuges, et que finalement il ne résistait au Concile que parce qu'il n'agréait pas le dogme défini. Il s'est vu insensiblement entraîné à cette position, dans laquelle ses études d'histoire ecclésiastique lui avaient montré bien d'autres évêques qui, mécontents eux aussi des décisions d'un concile, / avaient refusé de se soumettre, et qu'il avait lui-même, pour cette raison, condamnés comme hérétiques. Il ne trouvait pas la paix.

Il est à remarquer que Mgr Héfelé ne s'élève pas avec la même intransigeance contre le dogme, quand il écrit à des hommes qui se sont soumis au Concile, que lorsqu'il se trouve en présence de ses ennemis déclarés. Mgr Melchers, sur une iDvitation du nonce de Munich, avait cherché à agir sur Mgr Héfelé; il l'avait engagé à exprimer d'une manière ou d'une autre sa soumission au Concile, pour empêcher les ennemis de l'Eglise d'invoquer son exemple. Il procurerait par là une grande consolation au Saint-Père et à ses confrères dans l'épiscopat. La réponse de Mgr Héfelé exprime, il est vrai, un refus, mais elle est loin d'être aussi dure pour le dogme que le sont par exemple ses lettres à Dœllinger. Mgr Héfelé écrit qu'il ne peut accéder à la lettre pastorale de Fulda,et que, même s'il n'avait pour cela aucune raison personnelle,il en trouverait une dans ce fait que la plus grande partie de ses diocésains est satisfaite de son abstention et approuve tout à fait la réserve dans laquelle il se tient, ne faisant rien de plus que ce que Rome exige formellement. Si sa manière d'agir déplaisait à Rome, il était tout prêt à sacrifier sa personne et son siège épiscopal, qu'il n'avait jamais cherché (i).

Cependant Mgr Héfelé devait constater bientôt qu'il s'était trompé sur les dispositions de ses diocésains» C'est justement leur disposition favorable pour le dogme qui est devenue la raison principale de son retour définitif. On s'inquiétait vivement, même en dehors de l'Allemagne, des démarches de l'évêque' de l'Église de Rottenbourg, comme nous le vo3rons par sa lettre du 17 décembre à Dœllinger : de France et d'Amérique, lui arrivaient des conseils de soumission (2).

Dès le 22 novembre il communique au cardinal Sclrwarzenberg(3), ce qu'il répète dans sa lettre à Dœllinger, que le Pape

(1) Lettre de l'archevêque Melchers au nonce Meglia, du 7 novembre 1870. Aux archives.

(2) Schilte, op. cit., p. 227.

(3) Lettre aux archives.

M.gr hp:fele 2)3

dans un rescrit signé de sa main, qui devait être avant tout un remerciement pour la part que Mgr Héfelé avait prise aux épreuves causées par la perte des Etats pontificaux, / avait lui-même exprimé l'espérance qu'il allait lui aussi faire connaître sa soumission.

Mais le moment de son retour n'était pas encore arrivé. Mer Héfelé ressentait, il est vrai, très amèrement son isolement, alors que tous les évêques allemands qui s'étaient avec lui opposés à la définition, s'étaient loj'alement soumis. Rome lui fit sentir en quelque manière sa dépendance, et ne se pressa pas de lui accorder les différents pouvoirs qu'il avait demandés. Enfin son clergé même, avec lequel il se croyait d'accord, le pressa et demanda avec instance la publication des décrets du Concile. Tous ces faits le bouleversèrent : il devait donc s'être trompé. Ce n'est pas sans une nouvelle lutte intérieure que cette constatation amena la victoire. Comment ce changement était-il arrivé? Quel parti allait-il prendre? Il l'écrivit le il mars 1871 à Dœllinger, qui devait se décider sous peu de jours, après que son archevêque lui eût accordé un dernier délai jusqu'au i5 mars. La lettre est ainsi conçue :

« Très vénéré Monsieur le Prévôt ! Très honoré ami ! Plus le fatal i5 mars approche, plus je pense à vous et en même temps à moi, car moi aussi, je dois faire avant Pâques un pas décisif. Comme vous le savez, j'avais Tintention de faire tranquillement une résistance passive, et d'attendre pour voir si les Romains iraient jusqu'à la suspension ou à l'excommunication. Or, cette voie m'est devenue à peu près impossible, vu que mon clergé me presse vivement et me harcèle. Je n'aurais jamais cru que le nouveau dogme régnerait si vite dans mon diocèse. Les hommes de mon âge et mes amis ont presque tous passé de l'autre bord ; il ne faut pas même parler des jeunes prêtres; ceux qui sont bien intentionnés envers moi, m'accablent de lettres et de supplications,

pendant que les autres soutiennent publiquement « que l'évêque est schismatique et déjà excommunié ». Un point d'appui et une preuve plausible leur sont fournis par le fait qu'à Rome on me refuse obstinément les pouvoirs habituellement concédés. Ainsi beaucoup de personnes dans toutes les parties de mon diocèse (déjà seize couples) ne peuvent se marier, et les curés en profitent pour exciter le peuple contre moi.

» Mais encore un point important (i) me détourne de la voie que j'avais choisie d'abord. La situation d'un évêque suspendu et excommunié / me paraît épouvantable, et je pourrais à peine la supporter. Je me résoudrais plutôt à la retraite ou à la démission et je dépose volontiers la crosse, pour laquelle je suis un homme combattu et malheureux. Il ne me reste que la démission ou la publication pour mon clergé des deux constitutions dogmatiques du Vatican. Vous verrez, par la feuille ci-jointe (2), de quelle manière je voudrais le faire.

» J'ajoute ces points, que je soumets à vos réflexions :

» 1. On ne peut absolument pas s'attendre à ce que la constitution Pastor œternus soit jamais retirée par un Pape futur ou par le Concile réuni à nouveau, et que la quatrième session du Vatican soit déclarée sans valeur.

» 2. Le plus que l'on peut attendre, c'est que, en cas de reprise des réunions du Concile, lorsque le neuvième chapitre du grand schéma De Ecclesia viendra en délibération (savoir le passage De inf'allibilitate Ecclesiae), quelques restrictions soient faites à l'Infaillibilité pontificale (un Pape futur pourrait faire semblable déclaration).

» 3. Je considère donc le décret Pastor œternus comme quelque chose d'inachevé qui ne peut pas encore être déclaré

(i) Ce qu'on attend ici. manque par la distraction de Schulte. (2) Publication pour U clergé, comme portent les feuilles.

M"1 HEFELE 21 o

authentique, d'autant que les explications de XX. SS. Scheeben, Schiizler, etc., d'un côté, et de NN. SS. de Ketteler, etc., de l'autre côté, ne s'accordent pas.

» 4- Si, au moins, on déclarait prochainement que le Pape doit toujours, avant chaque définition, consulter l'Eglise de la manière la plus convenable et la plus parfaite eu égard au temps et à l'état de la question, on pourrait alors se réconcilier avec l'Infaillibilité.

» 5. Je suis actuellement le seul évêque d'Allemagne qui n'ait pas publié la constitution; comment puis-je résister avec succès quaud mon propre clergé commence à se révolter? Démission ou publication!

» 6. Avec moi, des milliers et des milliers de personnes regretteraient très -vivement que vous et M. le professeur Friedrich ne trouviez aucune issue, et encourriez la suspense ou même l'excommunication. Est-ce qu'un compromis avec^l'archevêque ne serait pas possible ? Ne vous laissez pas, s'il est possible, mettre dehors, afin que, si jamais un meilleur vent vient à souffler, vous soyez déjà dans la place. Je disais, si jamais un autre vent vient à souffler, car le vacarme ne peut plus durer ainsi, ou le catholicisme périra en Allemagne. Oh! que n'aurait-on pu faire en Allemagne, si les évêques de Fulda / avaient agi autrement! Je ne puis m'abandonner à cette pensée : « Dœllinger, depuis si longtemps le » champion de l'Eglise catholique et de ses intérêts, alors » que d'autres dormaient encore, le premier des théologiens » allemands, l'Ajax des ultramontains, doit être suspendu ou » même excommunié, et cela par un archevêque qui n'a pas » la millième partie des mérites de Dœllinger. » Cela est effrayant (i). »

C'est[par cette effusion pleine de mélancolie que se termine la lettre, qui permet de saisir l'agitation intérieure de l'au-

(1) Schii.te, op. cit., p. 228 sqq.

teur luttant pour la vérité. Il n'est pas nécessaire que nous relevions spécialement les inexactitudes qu'elle contient ; elles ont été signalées plus d'une fois durant l'exposition des débats conciliaires. Mais de même que Mgr Héfelé a déjà pleinement abandonné l'objection du manque de liberté et d'unanimité du Concile, ainsi arrivera-t-il bientôt, sur les autres points, à la clarté et à la vérité.

Malgré tous les avertissements et les encouragements par lesquels Dœllinger [et ceux de son parti à Bonn (i) attaquèrent (2) une dernière fois l'évêque pour le détourner de sa démarche, il resta fidèle à sa résolution. Le 10 avril 1871, iljpublia les décrets du concile du Vatican et fit parvenir, en même temps, à son clergé une lettre dans laquelle il lui exposait sa conduite jusqu'à ce jour. Il ajoutait quelques points d'appui pour l'explication de la constitution (3) de l'Infaillibilité pontificale. Sa manière d'agir pendant les délibérations du Concile était connue. Sa conscience ne la lui avait jamais reprochée. Après la définition du dogme, deux pensées surtout avaient dirigé sa conduite : i° il avait voulu éviter tout ce qui pourrait troubler la paix et l'union de l'Eglise; 20 après le 18 juillet 1870, il avait entretenu l'espérance que, par une discussion synodale des autres chapitres du schéma De Ecclesia, surtout du neuvième chapitre De Eçclesiœ infallibilitate, on pourrait obtenir quelques solides points d'appui pour une interprétation sûre de la Constitutio prima, et qu'ainsi ses propres hésitations seraient levées. Mais comme la continuation du Concile était devenue impossible par la triste occupation des Etats de l'Eglise, il ne pouvait, comme il l'avait désiré, ajouter au texte authentique une explication authentique. / Les remarques très justes qu'il

(1) Prof. Keus.h ?

(2) Scholte, op. ril.. p. -230.

(3) Idem.

M"1 HÉFELÉ : LA SOUMISSION 2*7

fait ensuite sur le décret, sont tirées de l'écrit de M61 Fessier : La vraie et la fausse Infaillibilité

L'évèque fit connaître sa soumission au nonce de Munich, 'mgr Meglia, dans une lettre du 23 avril (i), où il dit, entre autres choses : Quodsi ego pet plures menses Fabii Cunctatoris exemplum imitatus sum, certe ex hac agendi ratione id bonit evenit, ut diœcesis mea a procellis, (juibus aliœ regiones Germanise magnopere manifestantur, imo lacerantur, immunis et libéra perseuerasset [sic].

L'année suivante, Msr Hél'elé dut, une fois encore, s'expliquer publiquement sur sa soumission. Par un véritable abus de confiance, le Journal d'Aix-la-Chapelle du 12 octobre 1872 publia la lettre qu'il avait écrite deux années auparavant au comité de Bonn. M6* Héfelé y répondit le i5 octobre dans le Deutsches Volksblatt : « J'ai écrit cette lettre au temps de ma lutte intérieure, qui se prolongea cinq mois encore jusqu'à ce que j'aie réussi, en me soumettant franchement à la plus haute autorité de l'Eglise, à me réconcilier avec le décret du Concile ; c'est ce qu'atteste ma lettre pastorale du 10 avril 1871. Ce que j'avais prévu est arrivé : cette démarche m'a attiré beaucoup de persécutions, mais elle m'a rendu, par contre, la paix intérieure (2). »

Une année ne s'était donc pas encore écoulée depuis la définition que les évêques de tous les diocèses allemands avaient déjà publié officiellement le dogme de l'Infaillibilité, et que le dernier évêque y avait lui-même donné une sincère adhésion. Lorsque, au mois de mai 1871, parurent les lettres pastorales collectives, rédigées à Eichstaett (3), les catholiques allemands virent de nouveau à leur tête un épiscopat uni dans la foi et le dévouement, à la conduite duquel ils

(1) Aux archives.

(2) SCHULTE, op Cit., p. -232.

(3) M«* Héfelé n'avait pas encore eu le temps de signer.

pouvaient s'abandonner en pleine confiance dans les combats politiques qui menaçaient l'Eglise.

Les évêques delà Minorité austro-hongroise se sont soumis, moins rapidement mais d'une manière aussi complète, aux décisions du concile du Vatican. /

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