‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 4)Chapitre 71 sur 129 · LES EVEQUES HONGROIS · texte numérisé non relu

LES EVEQUES HONGROIS

Trois archevêques et quinze évêques du royaume de Hongrie avaient pris part au Concile. M&1 Sapp-Szilagyi de Illesfalva, évêque grec-roumain de Grosswardein, siégeait du côté de la Majorité (i). Mgr Jekelfalusy, évêque de Stuhlweissenbourg, avait signé le premier postulatum des évoques de la Minorité contre la définition de l'Infaillibilité pontificale (2), mais il resta étranger aux autres écrits de ce parti et vota placet à la quatrième séance publique. Mais lorsqu'il eut fait publier solennellement dans son diocèse les décisions/ du Concile, il fut averti de se présenter le n septembre 1871, à une heure après-midi, ad audiendum verbum regitim, devant le conseil des ministres de Hongrie, qui devait lui exprimer, au nom de Sa Majesté Impériale et Apostolique, la défiance, la désapprobation et le blâme royal (3) pour n'avoir tenu aucun compte du Placetuin regium. — Tous les autres avaient été contre la définition au Concile ; mais après le concile, ils se sont soumis aussi, sans exception, à ses décisions.

Dès le 23 août 1870, le nonce de Vienne écrivit au cardinal Antonelli qu'il savait de source certaine que les évêques de Hongrie avaient pris la résolution unanime d'envoj^er à tous les confesseurs une instruction: ils pourraient répondre aux différentes questions qu'on leur poserait, soit au confessionnal, soit en dehors du confessionnal, que, depuis la décision du Concile, la doctrine de l'Infaillibilité papale était un article de foi, que tous les chrétiens étaient, en conscience, tenus d'admettre. On avait aussi décidé que chaque évêque devait, en tenant compte de l'état particulier de son diocèse, et en observant les règles de la prudence, publier plus ou moins vite, mais le plus tôt possible, le décret de l'Infaillibilité (4).

(1) Comparez C. Y. 937 c. sqq.

(2) Ibid., 945 d.

(3) Amlsblalt, 12 septembre 1871. Voy. Friedberg, Actes, p. 781. (4,> Lettre aux archives.

Quand le gouvernement eut la malheureuse idée d'en empêcher la publication en faisant revivre le P lacet uni régi uni (i) enterré depuis très longtemps, l'archevêque Simor, de Gran, en sa qualité de Primat de Hongrie, présenta, le 19 novembre 1870, au nom de tous les évêques de Hongrie, une protestation à l'Empereur et Roi (2), ce qui ne l'empêcha nullement d'envoyer coup sur coup trois lettres pastorales pour faire connaître au clergé et au peuple le contenu et la signification du nouveau dogme (3). Comme Mgr Simor, XX. SS. Kovacs (4), Zalka (5), Peitler (6), Perger (7) et Biro de Kezdi-/ Polany (8), publièrent le dogme dans le courant de l'année qui suivit la prorogation du Concile. Les autres, vu l'hostilité du gouvernement, paraissent avoir reculé devant une proclamation spéciale, qui d'ailleurs n'était pas nécessaire. Tous cependant firent connaître, soit au nonce de Vienne, soit directement au Pape, leur assentiment aux décrets du Concile. Ainsi firent XX. SS. Vancsa (9), Szabo (10), Kanolder (11), Lipovniczki (12), Smieiklas (i3),

(1) Voir C. Y. 1724 sq.

(2) Ibid., 1724 a sqq. 996 b.

(3) 1. De traditione ecclesiœ Hungaricœ pro Tnfallibilitate (8 Sept. 1871), 62 p. in-4°. 2. De traditione calholica (18 Dec. 1871), 88 p. in-4°. 3. ExpHeatio ambarum ConstUutionum Concitii Valiaani (15 Aag. 1872). 96 p. in-4".

(5) Ibid., 1002 a.

(6) Ibid., 1000 d.

(7) Ibid., 1003 a sq.

(8) Ibid., 1002 a. — Ainsi, en comptant Simor et Jekelfaiusy, sept eveques hongrois ont proclamé le dogme la première année, et non pas deux seulement, comme l'affirme Scm i.tk. Die Slellung der Konzilien, Pàpste und Lischôfe, ii*>r. S. 326.

(9) Le 9 décembre 1870, Falcinclli envoie la déclaration de l'archevêque au cardinal secrétaire d'Etat. Comp. lettre du 18 janvier 1871. — Aux Archives.

(11) Ibid., 999 b.

(12, Ibid., 1004 a.

(13) Ibid., 1000 c.

LES ÉVÊQUES HONGROIS. Mgr HAYNALD 231

Bonnaz,(i),Panko\vics (2) et Fogarasy (3). Deux des membres hongrois de la Minorité, NN. SS. Haynald et Strossmayer trouvèrent, comme il fallait s'y attendre, des difficultés particulières à se soumettre.

Le nonce Falcinelli informe, le 22 avril 1871, le cardinal secrétaire d'Etat (4) de la conduite de Mgr Haynald. Les évoques hongrois, après la clôture de leurs conférences dites «autonomes» (5), s'étaient réunis pour discuter sur l'assentiment aux décisions du Concile. Comme on était généralement incliné à se soumettre, M»1* Pcrger proposa que tous publiassent une déclaration collective d'adhésion. MSrHaynald s'y était opposé avec violence, puis, constatant que ses paroles trouvaient peu d'écho parmi ses auditeurs, avait quitté l'assemblée, très ému, pour n'y plus revenir. Il fallut donc naturellement abandonner la proposition de Mgr Perger, et les évoques prirent leurs mesures indépendamment les uns des autres.

Or, Mgr Haynald faisait attendre sa soumission, lorsque le cardinal Antonelli lui envoya, au commencement du mois de juin, par le nonce de Vienne, une lettre assez énergique. Il le somma de déclarer à Rome / son assentiment aux décision" du concile du Vatican, et d'en communiquer officiellement tous ses décrets au clergé et au peuple de son diocèse. C'est -ce que demandaient la charge qui lui avait été confiée de paître son troupeau, ainsi que le poste élevé qu'il occupait dans l'Eglise. Il réparerait aussi par là la conduite peu louable qu'il avait suivie jusqu'ici avec quelques autres évoques de Hongrie (G).

(1) Ibid., 1000 d.

(2) Ibid , 1002 a.

(3) lbid., 1001 b.

(4) Lettre aux Archives.

('}) A. Pest, 9-31 mars 1871. — Les Croates, donc aussi Mer Strossmayer, n'y prirent point paît.

((>) La réponse suivante d'Haynald, qui répète le contenu de la lettre d' Antonelli, se trouve aux archives.

Ilaynald répondit dans une lettre, assez longue, du i5 septembre 1871. Il parle d'abord de l'opposition qu'il a faite pendant le Concile et qu'il pourrait justicier devant Dieu et devant sa conscience. Il continuerait encore maintenant à combattre cette doctrine, si les autres évoques avaient persévéré dans leur résistance après la définition, à laquelle a manque l'unanimité. Mais ce n'était pas le cas. Les évoques d'Allemagne, de France, d'Amérique et des autres Eglises, qui s'étaient trouvés de son côté, avaient maintenant donné leur assentiment à cette doctrine. En Hongrie, un petit nombre seulement ne l'avait pas encore fait. Leur petit nombre ne pouvait plus empêcher la doctrine de l'Infaillibilité de jouir de l'unanimité morale, nécessaire à la définition d'un dogme. Il se soumettait donc comme catholique, et reconnaissait le nouveau dogme. Par contre, il ne pouvait satisfaire à la seconde demande du cardinal, de publier officiellement ces décrets. Cela n'était pas nécessaire et pouvait avoir des suites très funestes. Il avait déjà fait connaître sa présente adhésion à son clergé; elle|parviendrait aussi à la connaissance de ses fidèles. Tous d'ailleurs connaissaient son désir que chaque catholique acceptât les décisions du concile du Vatican.

Il ne manquait donc que la publication solennelle, qui ne pouvait se faire sans entraîner les plus fâcheuses conséquences. Il ne parle pas ici des peines qui le menacent de la part de l'Etat. Les dangers courus par les âmes qui lui sont confiées, lui font paraître la présente publication comme imprudente. Si Rome n'approuvait pas ses idées, rien ne l'empêchait de le priver de sa charge. Il était prêt à transmettre son siège à un successeur, qui rencontrerait moins de difficultés pour publier les décrets.

Msr Haynald revient sur le blâme exprimé par Antonelli, qui trouvait sa conduite peu louable. Si le cardinal veut blâmer sa manière d'agir, il peut, lui, en dire autant des

Mgr IIAYNAL1)

directeurs du Concile. Etait-ce une conduite digne de louange d'avoir rejeté, après l'introduction delà question de l'Infaillibilité, la demande faite de soumettre à un examen sérieux toutes les difficultés que rencontrait cette doctrine, et d'empêcher ainsi tous les Pères de définir la doctrine avec calme et unanimité? Etait-ce une conduite digne de louange de faire voter la fin des débats et de mettre ainsi beaucoup de Pères dans l'impossibilité de faire connaître les motifs de leur vote? Etait-elle enfin digne de louange, cette précipitation impétueuse avec laquelle on avait continué les sessions pendant les plus grandes chaleurs de l'été, alors qu'elles étaient intolérables pour bien des Pères? Quant à l'ordre des affaires, il ne voulait pas en parler davantage, puisque les évêqu -s de la Minorité avaient fait, par leurs protestations réitéras, suffisamment connaitre leur avis. Mais il voulait encore déclarer peu louable la manière dont les cardinaux présidents, l'un d'eux surtout, avaient traité les éveques du Concile. - C'est, on le voit, une répétition de ces plaintes que nous avons entendu à satiété citer et réfuter au cours des discussions conciliaires. Cependant, l'archevêque resta fidèle à la soumission exprimée dans sa lettre. Il fit plus encore. Il réunit, le 25 octobre, son clergé en une conférence diocésaine, dans laquelle il fit la déclaration suivante : « Depuis que les décrets du Vatican ont été acceptés, presque sans exception, par tous les éveques du monde catholique, tout catholique, quelle qu'ait été sa conviction individuelle et scientifique, est tenu en conscience de considérer ces doctrines comme des enseignements que Jésus-Christ a communiqués par Pierre à son Eglise,et,par conséquent, de les accepter et de les suivre ». C'était dans ce sens qu'il avait soumis ses vues personnelles au jugement de l'Eglise, et déclaré cà Pvome qu'il enseignerait les décrets du Vatican comme des doctrines catholiques et les ferait enseigner par

son clergé (i). / Rome s'en montra contente. jLe cardinal Antonelli écrivit, le n novembre, à M?r Haynald, qu'il avait communiqué au Pape sa lettre du i5 septembre. Le souverain Pontife avait été, il est vrai, péniblement impressionné par quelques points, mais avait ressenti une grande consolation de la nouvelle que l'archevêque acceptait loyalement et sans exception les doctrines définies au concile du Vatican el voulait, en temps opportun, les communiquer à son clergé et à son peuple. Dans ces temps difficiles, taire sa foi, serait la trahir. L'évèque ne pouvait pas permettre que son troupeau ignorât ces doctrines et encore moins qu'il leur résistât. Celui qui refusait de reconnaître l'œcuménicité du concile du Vatican, ou résistait à ses définitions, cessait d'être catholique et ne pouvait plus s'approcher des sacrements (2).

Sur la manière d'agir de Mgr Strossmayer, dans les premiers temps qui suivirent le Concile, nous n'avons hélas! d'informations que d'un seul côté. Il ne parait avoir communiqué avec Rome, ni par correspondance directe, ni par l'intermédiaire du nonce de Vienne. II fit gérer les affaires de son diocèse au Vatican par le chanoine Vorsac, prêtre à l'église nationale slave S. Girolamo de Schiavoni à Rome. Mais les lettres qu'il a échangées avec lui, nous sont restées inconnues. Même dans la collection des lettres du cardinal Sehv\ arzenberg, dont nous avons fait bien des extraits, il ne se trouve pas un seul écrit de M-1 Strossmayer. Comme il s'est, pour des motifs, dont nous allons parler, abstenu de toute manifestation publique, il ne nous reste plus que

(1) Friedberg, Actes, p. 782.

' li copie est aux archives. — La doctrine <\>> Mr1 Haynald, que pour la validité du décret de l'Infaillibilité, l'assentiment postérieur des évêques, qui manquait à la quatrième session, était nécessaire, n'est pas exacte. Mais le point capital était l'acceptation de la doctrine de L'Infaillibilité papale. Car parla même il devait aussi reconnaître que le décret, sans l'assentiment des évéques de la Minorité, était valide : Si le Pape, de lui-même, peut définir une question d? doctrine, il le peut aussi d ins un concile malgré l'opposition des évêques de la Minorité

MSl STROSSMAYER 235

les lettres publiées par Schulte et adressées aux chefs du mouvement « Vieux Catholique ». Ces lettres, il est vrai, ne nous montrent pas leur auteur sous un jour favorable. Elles sont en général très longues, comme si l'auteur ne pouvait arriver à la fin. Tantôt il se sent porté à demander pardon au lecteur /de ce qu'il parle ainsi ex abundantiacordis (i); tantôt il s'écrie : Ignosce, frater reverendme, loquacitati meas (2) ! Ses lettres sont remplies de tournures de rhétorique et d'exagérations, qui portent à croire que l'ensemble est moins le résultat d'une réflexion tranquille que l'effusion d'un sentiment qui déborde.

La première lettre, que nous communique Schulte, en est nn exemple frappant. Mgr Strossmayer y prie le professeur Reinkens de transmettre sa réponse au comité de Bonn (3). Il n'a pas encore changé la conviction, exprimée par lui à Rome, « que le concile du Vatican n'avait pas cette liberté requise pour en faire un vrai concile, et pour lui permettre de prendre des décisions obligeant en conscience tout l'univers (4) ». L'ordre des affaires était l'œuvre d'un absolutisme tout à fait contraire à l'esprit du christianisme et à la véritable organisation de l'Eglise. On employait, dans les délibérations, de la manière la plus ample et, on peut bien le dire, la plus éhontée, tous les procédés capables de faire tourner la discussion au profit d'une opinion préconçue. « Enfin, comme cela ne suffisait plus, on alla jusqu'à transgresser ouvertement ces anciens principes de la religion catholique : quod semper, qaod ubique, quod ab omnibus. En un mot, l'exercice le plus nu et le plus hideux de l'Infaillibilité papale avait été nécessaire pour pouvoir élever l'Infaillibilité en

(1) Lettre à Reinkens. Schulte, Ail Katolismus, p. 253.

(2) Lettre à Msr Dupanlonp. IbicL, p. 259.

(3) 27 novembre 1870.

(4) Schulte, op. cil., p. 251 sq.

dognie(i).» En destermes aussi violents, l'évêque parleensuit de l'assemblée de Fulda, du pillage de l'Etat de l'Eglise et d la nécessité d'admettre les évêques à l'exercice du magistèr de l'Eglise. Plus il approche de la fin, plus le ton de la lettre devient calme, on dirait presque humble. Une fois encore, i est vrai, il prie le professeur de transmettre à ses amis de Bonn les sentiments exprimés plus haut, tout en ajoutant : cesans laisser encore rien paraître en public ». Sa position était si dépendante et si peu sûre; il se trouvait (à cause des tentatives faites par lui en faveur de ses amis slaves) en opposition / avec le gouvernement aussi bien de Vienne que de Pest. Tous deux cherchaient à se débarrasser de lui le plus tôt possible; il lui faut s'y opposer autant qu'il le peut, non dans son intérêt personnel, mais dans celui de son pauvre et malheureux peuple. — C'est pourquoi il doit éviter toute apparence d'empressement, et abandonner l'initiative de la question du Concile à l'épiscopat de Hongrie. Mais la conclusion peut déjà être regardée comme un refus formel pour les Vieux Catholiques, puisque l'évêque déclare que, s'il devait prendre part à une réforme dans l'Eglise, il la ferait de manière à ne pas briser le lien de l'unité (2). La fin de la lettre est donc tout opposée à ce que donnaient à entendre les expressions passionnées du début. L'évêque j répète, il est vrai, en termes très vifs l'opinion qu'il avait exprimée au Concile, mais il déclare, d'une manière non I moins nette, qu'il ne fallait pas compter sur lui pour une j rébellion quelconque.

Cependant il ne fut pas si facile de se débarrasser des ennemis de l'Eglise à Bonn et à Munich. Au commencement de juin 1871, le professeur Friedrich demande, sans aucun

(1) Ibid., p. 252.

(-2) Scmi.TE, op. -il., p. d'.'i't.

Mgr STROSSMAYER 237

détour, à Mgl Strossmayer « s'il n'avait pas l'intention de consacrer un nouvel évêque, autour duquel l'opposition pourrait se grouper, et grâce auquel le clergé excommunié pourrait continuer ses fonctions ecclésiastiques » [sic] (i). Mgr Strossmayer ne pouvait ni ne voulait l'accorder. Il pria donc, le io juin, le prévôt du chapitre, Dcellinger, de répondre au demandeur ce qu'il avait déjà écrit à Reinkens : comme il était une épine dans l'œil et du gouvernement autrichien et du gouvernement hongrois, il devait se tenir tranquille pour îj ne pas être mis complètement de côté ; pour cette raison, il ne pouvait, pour le moment, accepter la proposition. Du reste, cette longue lettre (2) est aussi remplie de l'esprit qui anime les a Lettres romaines sur le Concile ». L'évêque avait déjà, le 4 mars, appelé ce méchant ouvrage « la plus fidèle et la meilleure histoire du Concile » (3), louange qu'il répète ici. Mgr Strossmayer joint à sa lettre au savant de Munich la copie d'une pièce latine, qu'il avait adressée, le 23 janvier, à M-1 Dupanloup (4). Celui-ci avait demandé à Diakovar si, par hasard, Rome avait fait quelque tentative pour extorquer la reconnaissance des décisions du Concile. Mgr Strossmayer lui répondit : « Rome n'a encore employé positivement contre moi aucune des mesures que vous redoutez, mais elle agit négativement, d'une manière qui ne laisse aucun doute sur ses intentions. J'ai du m'adressera Rome pour plusieurs affaires importantes. Auparavant je recevais toujours, assez vite, la réponse désirée — mes affaires à Rome sont gérées par un homme savant et actif, le chanoine [Vorsac] que vous connaissez; — cette fois je n'ai reçu, depuis longtemps, aucune réponse; mon chanoine me fait même savoir que

(I) Ibid., p. 2o6. La phrase parait, du reste, avoir été tronquée par Schultc.

il) lbid., pp. 255-238.

(3) Lettre à Dœllinger. lbid.,p.254.

(i) Ibid., pp. 258-261.

cette réponse ne m'arrivera pas si je ne me soumets pas aux décisions du Concile. La curie romaine a formé le plan d'extorquer ainsi l'obéissance qui lui est due; elle agira d'abord ainsi avec chacun des évêques récalcitrants, puis elle leur demandera à tous ensemble de se soumettre et prononcera l'excommunication contre les opiniâtres. C'est ce que m'affirme mon chanoine, ainsi que mon vieil ami Theiner, et tous deux me conseillent de me soumettre, du moins extérieurement, puisque la plupart des évéques de la Minorité ont cédé et que je suis nécessaire à mon peuple (i).» Mgr Strossmayer répète, ensuite, ses récriminations contre le Concile et en vient à cette conclusion : « Je ne puis reconnaître en aucune manière la légitimité du concile du Vatican, ni la validité de ses décisions... L'intention de la curie romaine de refuser les dispenses nécessaires aux évêques, pour les forcer à se soumettre, est un abus qui, en vérité, mérite le nom de tyrannie (2). »

Cela est certainement faux. Le refus des pouvoirs demandés était, au contraire, le moyen le plus doux qu'on pût employer pour amener à résipiscence quelques évoques récalcitrants. Rome pouvait-elle permettre qu'un évèque, fût-il seul, continuât à nier cette définition dogmatique? Ke seraitce pas un péril immédiat pour l'unité de la foi catholique?/ Rien ne confirme le dire du chanoine Vorsac que Rome ait eu l'intention d'exiger simultanément la soumission de tous les évêques récalcitrants et de les excommunier s'il était nécessaire. Il est, du reste, certain qu'un évêque qui aurait persévéré dans sa résistance se serait, par là même, séparé de la religion catholique. Mgr Strossmayer n'a pas voulu répondre au conseil de ne se soumettre qu'extérieurement, et cela lui fait honneur.

(1) Ibid., p. 2"8.

(2) Ibid., p. 2S9.

Mer STROSSMAYER : LA SOUMISSION 23»

Schulte publie encore quatre autres lettres de Mgr Strossmayer, l'une à Dœllinger, deux à Octon et une à Reinkcns; elles ne nous apprennent rien de nouveau (i). La dernière lettre est datée du 2 octobre 187 1.

Le 20 décembre 187 1, le chanoine Vorsac fit paraître, au nom de son évêque, une déclaration au sujet d'un discours au Concile (2) qu'on lui a faussement attribué, et d'autres mensonges qu'on a répandus contre sa personne. Il y fait remarquer que les libéraux ont fait à l'évêque les offres les plus brillantes pour l'engager à se mettre à la tête des protestataires catholiques (3). Puis nous manquons de nouvelles pendant un temps assez considérable, mais c'est dans cet intervalle que s'est préparé et exécuté le changement.

Le 26 décembre 1872, M>'r Strossmayer fit publier (4) dans la feuille de son diocèse, le Glasnik, les décrets du Concile, et bientôt après, il présenta personnellement cette même publication au Saint-Père à Rome (5). Sa soumission n'était pas simplement extérieure, mais véritablement sincère, comme l'évêque l'a affirmé plus tard, en paroles éloquentes, dans maintes circonstances. Il le fit d'une manière plus solennelle dans sa lettre pastorale, du 4 février 1881, sur les SS. Cyrille et Méthode, apôtres des Slaves, bien souvent encore dans la suite, alors que ses calomniateurs ne cessaient de lui attribuer le faux discours du Concile (6)./

(1) Schii.te, op. cit., p. 2(31 sqq.

(2) Voir plus haut p. 189.

(3) Archives pour If droit catholique de l'Eglise, vol. 27, p. WXY.

(4) Ainsi, du moins, Scihi.te, oji. cil., p. 263.

(6) 11 écrit encore le 19 août 1890 au prince-évèque de Brixen, dans le diocèse duquel ce discours avait été ressuscité : « Le discours que j'ai tenu, dit-on, au concile du Vatican et que depuis vingt ans on répand de temps en temps sous mon nom, dans les différentes contrées du monde, n'est qu'une misérable machination et ne mériterait pas qu'on en fasse mention, si les ennemis de l'Eglise et du Saint-Siège ne s'en servaient pour me calomnier, pour miner mon autorité et, en même tempsr

Seul des évèques suisses, Mgl Grcith, de Saint-Gall, s'était uni à la Minorité du Concile, avait assisté aux réunions chez le cardinal Raoscher et approuvé les résolutions tpa'on y avait prises. Ce n'était pas un adversaire de la doctrine elle-même; il attaquait seulement l'opportunité de la définition. Après avoir pris encore une fois la parole dans la 80e Congrégation générale (1), le Ier juillet, il demanda et

pour séduire les .Mines inuoeentes et faibles ou, du moins, les induire en erreur dans leur foi...

» Il v a environ vingt ans, un piètre malheureux, aposlat, m'a attribué ce înisérable discours, pour favoriser ses doctrines hérétiques et ses intentions perverses. (le même prêtre malheureux a fait pénitence à la fin de sa vie et a prié le prêtre auquel il avait fait sa dernière confession de m'écrirc et de nie demander pardon... Celte lettre esl conservée dans mes arehiv es et j'ai aussi communique son contenu à Rome... Vous avez raison, Très Révérend Seigneur, et je vous en remercie du fond du cœur, d'avoir regardé ce discours comme suppose et comme m'étant attribué par le mensonge et la calomnie. Je regarde comme la plus grande grâce de Dieu d'être ni et d'avoir été élevé dans le sein de l'Eglise catholique, et je prie Dieu du fond du coeur, comme je l'ai toujours l'ail, de me faire mourir mille lois plutôt que de permettre que je prononce ou écrive une parole contre l'adoration [sic], le respect, l'amour, le dévouement et l'obéissance que je dois a l'Eglise de Dieu et son Chef vénérable. Pour moi. l'Eglise de Dieu et son Chef, sans lequel la véritable Kglise ne peut pas menu1 être conçue, est la véritable et substantielle rédemption et le salut du genre humain... L'Eglise et son Chef vénérable sont pour moi la lumière el la vérité du monde, le seul gage de la paix véritable et delà tranquillité dans les différentes nations et les différents Etats ; et si aujourd'hui l'univers entier ne jouit plus de la vraie paix et de la vraie sécurité, et si nous allons ouvertement à des temps de troubles et de malheurs, c'est principalement parce que la mission sublime, la dignité et la liberté de l'Eglise cl de son Chef vénérable ne sont plus reconnues, vénérées et protégées comme elles le devraient. . Plutôt mourir mille fois que de blesser, ne serait-ce qu'en apparence, l'Eglise et son Chef ; plutôt mourir mille fois que de reculer, ne serait-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, dans la vénération et dans la défense que nous devons à l'Eglise et à la l'apautj. Ce sont des principes pour lesquels je sacrifierais volontiers ma vie et la dernière goutte de mon sang. » — Dans une des lettres écrites pour la même raison à Msr .Macs de Covinglon (Kentucky, Amérique du .Nord) le 18 juin 1889, M8f Strossmaycr affirme sa loi en ces termes : » Suminus Pontifes, S. Pctri successor, ipsius Jesu Christi Dei et Sahatoris nostri hisce in terris vices subit ; il le visibilc [Ecclesia-?] Dcicapul; ille credentium omnium pater ; illcsuprcmus grégis dominici psslor; ille infaillibilis cl ovium cl agnoi'um omnium in ecclesia Dei doclor est ». — Ces lettres nous ont élé gracicusemcnl communiquées par le Très Révéïvnd Princc-Évêque Simon Richner (depuis le 26 juin 1904, archevêque de Théodosiopolis i. p. i.).

(I) Voir plus haut p 145 sq.

LES EVEQUES DE SUISSE. Mgr GREITH l>41

obtint, pour raison de santé, la permission de partir et retourna dans sa patrie avant les sessions définitives. Il y reçut, vers la mi septembre, une des lettres par lesquelles le cardinal Scliwarzenberg cherchait à réunir les évêques de la Minorité./

Il répondit.le 22 septembre, par une lettre un peu longue (1) dont nous extrayons les passages suivants : « Dès le commencement d'août, la constitution du - 18 juillet me fut communiquée par le chargé d'affaires du Pape à Lucerne, Mgl Agnozzi, probablement dans l'intention de m'engager à la publier. La lettre d'envoi ne contenait, il est vrai, aucune allusion à ce sujet et se terminait, sans les autres expressions de respect en usage, par le simple ad omnia servitia paratissimus. C'est pourquoi je l'ai classée, sans réponse, ad acta. Pins tard, le même personnage me fit demander si, dans la confusion qui régnait au sujet de la doctrine de l'Infaillibilité, on n'avait pas décidé que les évoques de Suisse adresseraient, sur ce point, des lettres pastorales à leurs diocésains. Je lui répondis que je regardais cette manière d'agir comme sans tact et dangereuse : elle serait très préjudiciable aux intérêts de l'Eglise et fournirait les armes désirées aux radicaux extrêmes pour la première revision fédérale; elle verserait de l'huile sur le feu, etc. L'avertissement ne resta pas sans effet, car, jusqu'ici, la constitution demandée ne fut publiée par aucun évoque suisse, on n'a pas, jusqu'à cette heure, envoyé à ce sujet de lettres pastorales. »

Mgr Greith fait ensuite un exposé assez étendu des rapports de l'Eglise et de l'Etat en Suisse, sur lequel nous reviendrons (2). Venant à ses intentions personnelles, il continue : « Je ne publierai pas, pour le moment, la dite

(1) Aux Archives.

(2) Voir chapitre VIII.

[J85-5861 lC

constitution; je ne le ferais que si la conduite des autres ôvêques suisses ou un ordre formel de Rome m'y obligeait. On semble bien vouloir s'abstenir d'un tel ordre, à en juger par une lettre du cardinal Antonelli aux évêques belges (i). D'ailleurs, je ne serais pas allé àRome cet hiver, et cela pour cause de maladie et de dégoût. Les événements prochains pourront faire proroger le Concile et occasionneront peutêtre bien des changements dans la curie romaine, l'amenant à se mieux connaître et à se simplifier./

m Quant à ce qui adviendra du dogme de l'Infaillibilité, je me permets d'exposer, en toute soumission, ma manière de voir. i° Il serait peu convenable pour les évêques de la Minorité et dangereux pour l'Eglise de faire des démarches contre le nouveau dogme, ou de favoriser des entreprises de cette nature, formées par des prêtres ou des laïques ; ils feraient bien, au contraire, de rester dans ce mouvement le plus tranquilles possible. 2° Il me semble qu'en établissant notre garde sur les bords du Rubicon, nous nous sommes laissé surprendre par notre adversaire, et que nous n'avons pas attaché assez d'importance à la question de la priorité, à la nécessité du consentement presque unanime des Pères pour une décision dogmatique d'un Concile. 3° Comme toutes les démarches ultérieures contre une doctrine de foi devenue irréformable seraient inutiles, notre minorité ne peut avoir quelque espérance de rétablir dans son ensemble cette doctrine matériellement vraie qu'en obtenant du Pape futur qu'il institue solidement, par une constitution apostolique commentée, la coopération des évêques, dans l'Eglise dispersée, pour les décisions de foi, afin de ramener la tranquillité universelle ; on pourrait certainement le faire sans changer la substance du nouveau dogme. »

(1) Voir chapitre V. ■

Mgr GREITH 243

C'était donc avant tout la question de la participation des évêques aux décisions de foi qui préoccupait Mgr Greith, bien qu'elle eût été suffisamment tianchée dans les débats du Concile (1). Mais s'il se laisse entraîner jusqu'à rendre le Pape en personne responsable de ce que le Concile n'a pas produit de fruits plus considérables, il montre par là combien il était alors encore sous l'influence des préjugés qu'un certain parti avait excités contre les efforts de la Majorité du Concile. Il écrit en terminant : « Le souvenir de ces jours que nous avons vécu ensemble à Rome reste gravé d'une manière ineffaçable dans mon cœur, avec tous leurs événements consolants et inquiétants. Maintenant encore, je ne puis me défendre d'un sentiment profond de tristesse, quand je considère quelle précieuse occasion on a laissé échapper d'apporter à* l'Eglise un secours essentiel dans ses plus grandes nécessités, et quel capital irréparable d'amour et d'attachement le Saint-Père a perdu par son idée chère, qui ne donne ni plus de foi, ni plus de vertu, à aucun catholique du monde entier/. Mais ce grand entr'acte appartenait encore à l'ensemble de cette misère universelle, c'est-à-dire à cette tragédie immense de l'histoire des temps présents, où, dans cette confusion babylonienne de la pensée et des langues, les bons eux-mêmes ne s'entendaient plus, et où les partis, comme à la ruine de Jérusalem, se combattaient dans les rues de la Ville sainte et jusque clans l'intérieur du temple, pendant que Titus était déjà aux portes avec son armée. »

Ce peu d'estime pour la question de l'Infaillibilité reposait sur une grande erreur, comme l'évêque le comprendra bientôt et le confessera avec un courage magnifique : quelques années plus tard, en 1877, au jubilé du Pape, il a, sous l'impression des épreuves qui ont assailli l'Eglise et dont elle est sortie victorieuse, « exposé d'une manière véritablement grandiose

(1) Voir plus haut pp. 397 sqq., 470 sqq., 483 sq.

la mission providentielle de Pie IX et du Concile » (i).

Mgr Greith a donné son assentiment solennel aux décisions du Concile et surtout au décret de l'Infaillibilité papale, moins d'un an après cette lettre. Le vicaire de la cathédrale de Saint-Gall communiqua au Journal d'Appenzell que son évêque, avant son départ de Rome, avait remis entre les mains du Pape sa soumission aux décrets du Concile et son assentiment spécial au dogme en question. Cette communication, le chancelier de l'évêqueLinden déclare, le 21 avril 1871, non qu'elle est inexacte, mais que le vicaire de Saint-Gall « l'a faite sans aucun mandat et de sa propre initiative ».

Cependant Msr Linden y ajouta la déclaration officielle que voici ; « Du reste, cette doctrine, qui a été définie solennellement par le concile du Vatican, l'évêque de Saint-Gall ne l'a jamais attaquée, ni par écrit, ni en paroles, — pas même dans les deux discours qu'il a tenus à ce sujet au Concile; — il n'a combattu que l'opportunité de ces décrets dogmatiques. Comme cette question a été depuis longtemps tranchée par la définition, on ne peut plus, raisonnablement, avoir le moindre doute que l'évêque n'ait donné son assentiment à la doctrine définie (2) /. C'est enfin Msr Greith (3) qui, l'été de la même année, a composé la célèbre lettre pastorale dans laquelle les évêques suisses enseignent à leurs fidèles l'obligation et la portée du dogme de l'Infaillibilité, et cela d'une manière si parfaite qu'elle a été grandement remarquée, même en dehors de la Suisse (4j, et qu'elle a poussé le Saint-Père à exprimer, dans une lettre du 27 novembre 1871, sa joie et son contentement à ce sujet./

(1) A. Baumgartner, Erinneningen an Dr K.J. Greith (Freiburg, 1884), 101.

(2) Archives fur Ka'.hblisches Kirchenrecht, vol. 26, LXVIII; Friedberg, Akten-

fhicke, 208.

(3) Voir A. Baumgartner, op. cil., p. 100.

(4) Comp. Oi.i.iviEu, I, c. 11,382.

Page 1