LA REUNION DE KONIGSWINTER
nord, cette résistance vint principalement de Bonn. Trois professeurs ecclésiastiques de l'Université des pays rhénans, Reusch, Langen et Knoodt, participèrent, nous l'avons vu, à la conférence que Dollinger avait réunie à Nuremberg. Une semaine et demie auparavant, ils s'étaient déjà réunis avec plusieurs professeurs de Bonn et quelques laïques de Cologne et de Coblence, à Konigswinter, pour délibérer sur les moyens / d'exciter les catholiques « de toute condition » à la résistance contre la nouvelle doctrine. De Bonn étaient arrivés, outre ceux que nous avons nommés, le théologien Dieringer et le juriste Bauerband; de Coblence, l'auteur de l'adresse des laïques de cette ville, le professeur supérieur du gymnase, Stumpf (i). Wulffiung, conseiller supérieur du gouvernement de Cologne, présidait. On se mit d'accord sur la déclaration suivante :
« Considérant que l'assemblée tenue au Vatican n'a pas délibéré en pleine liberté, et a pris des déterminations importantes sans l'accord nécessaire, les catholiques soussignés déclarent qu'ils ne reconnaissent pas les décrets sur la puissance absolue [?] du Pape et sur son Infaillibilité personnelle [?], comme décision d'un Concile œcuménique, mais qu'ils les rejettent comme une nouveauté en contradiction avec la foi traditionnelle de l'Eglise (2). »
On recueillit alors, de toutes les manières possibles, les signatures, et on les envoya au. « comité central du mouvement contre l'Infaillibilité duPape, aurestaurant Freischùtz »,
(1) Voir 1er vol., p. 264 sq.
(2) Schilte, loc. cit., p. 106. — Le Concile n'emploie pas, il est vrai, les expressions absolue (puissance), personnelle (Infaillibilité), mais elles étaient, comme Scheeben (Le concile œcuménique, 11, 432) le remarque fort bien, tout à fait propres « à évoquer devant un lecteur libéral de journaux le spectre affreux d'un absolutisme papal qui absorbe tout, et à tenir en éveil la jalousie de catholiques éclairés en faisant allusion à une perfection personnelle, spirituelle ou morale du Pape, réservée à lui tout seul et non aux autres enfants des hommes ».
à Cologne (i). Au commencement de décembre, on avait recueilli jusqu'à i,35g noms (2). Mais bientôt après parut toute une série de rétractations, ce qui montre que bien des personnes avaient signé cette adresse sans en connaître le texte et le but, croyant qu'il s'agissait d'une chose indifférente, et nullement d'une/ décision dogmatique exprimée par la majorité des évèques (3).
Pendant qu'on entretenait cette agitation dans le peuple, on s'efforça aussi à Bonn d'entraîner dans le mouvement ces éveques de la Minorité, de la soumission desquels rien n'avait encore transpiré. Vers la mi-septembre (22 ou 23) il se forma à « l'Etoile d'or », avec le concours de Reinkens et autres, ce qu'on appelle le Comité de Bonn, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois (4); il était composé des professeurs laïques Bauerband, Kampscliulte, Ritter et Lôrsch (5). Ils adressèrent, le 4 novembre, une lettre commune aux cardinaux Rausclier et Schwarzenberg, à NX. SS. Deinlein, Héfelé, Greith et Strossmayer, en les priant a d'examiDer si, — au cas où une réunion des évoques allemands, autrichiens et suisses
(1) « On devait recueillir des signatures sur les routes, dans les auberges, par le colportage, par des émois sous bande, par le seeours de l'amitié et de la coterie, par des professeurs savants et des feninies dévotes. On dit aussi qu'un membre haut placé du gouvernement devait imiter les bourgmestres à réunir des signatures, et qu'un des employés les plus élevés de l'instruction publique à Berlin devait exciter les maîtres de gymnase à souscrire. » (Scheeben, lue. cit., p. 428.) — Kôlnische Yolkszeilieng, 10 septembre 1870, première page, annonces.
(2) Schulte, loc. cit., p. 106.
(3) Kôlnische Yolkszeitung, 19 septembre 1870. deuxième page, annonces, Déclaration de G. et .i. P. Scheid, qui ajoutent encore : « Nous nous sommes laissé convaincre par un certain M. de AU", qui nous a affirmé qu'il ne s'agissait pas d'une question de foi, que le Pape pouvait errer et pécher comme un autre homme, que l'é\êquc de Tvè\ es pensait de même, que les ecclésiastiques signeraient aussi, et que les catholique-, les plus vaillants de Coblence et d'autres ailles avaient déjà signé ». — Schulte (/oc. cit., p. 107) déclare : « Les signatures ne furent pas réunies, mais envoyées directement ». — Autres rétractations, voir Kôlnische Yolkszeitung des 23, 25, "27, -2U septembre, où il est constaté que des catholiques ont signé.
(4) Voir plus haut, pp. -i9B, 556, etc. 5j Schulte, 'or. cit., p. 111 sq.
l'assemblée de konigswinter 293
de la Minorité encore fidèles, de théologiens choisis et de laïques distingués, serait présentement impossible, — ces archevêques et évêques ne pourraient pas se concerter par lettre pour tranquilliser les esprits et protéger les consciences. « Nous croyons pouvoir assurer que ces évêques mériteraient la reconnaissance de milliers de catholiques et préviendraient efficacement de plus grands malheurs (i). » Nous avons déjà indiqué (2) les réponses qu'ils reçurent; elles ne devaient certes pas les encourager dans leur entreprise. /
L'assemblée de Konigswinter et ses conséquences obligèrent Mgr Melchers, archevêque de Cologne à prendre des mesures pour protéger la foi dans son diocèse. Il interdit, le 16 août, — et d'autres évêques l'imitèrent bientôt (3) — la lecture du Mercure du Rhin (4), de Bonn, qui s'était signalé dès le début par son acharnement contre le Concile, et qui, en publiant la déclaration de Konigswinter, venait d'écrire cyniquement « que celui-là ne prenne aucune part à l'agitation qui se laisse effrayer par le refus d'absolution in extremis et de la sépulture ecclésiastique (5) ». L'archevêque voulut ensuite se rendre compte des dispositions de la Faculté de théologie de Bonn.
Le 20 septembre, il envoya un formulaire à signer aux professeurs de théologie catholique impliqués dans le mouvement de protestation : Hilgers, Dieringer, ïleusch et Langen,
(', ) La lettre se trouve avec les actes de Schwarzenberg aux Archives. Schulte qui, dans son Vieux Catholicisme, a fait un travail superficiel, écrit à la page 112 : « Je ne puis communiquer cette lettre, que j'ai lue, malheureusement sans la copier, sur l'exemplaire envoyé au cardinal Schwarzenberg». A la page 208 il donne la citation textuelle précédente, prise de la réponse de Deinlein, qui contient de fait la partie principale.
(2) Voir plus haut, pp. 496, 556, 566, 568 sq., 575, 581 .
(3) Munster, Mayence, Paderborn, Ermeland.
(4) Schulte, loc. cit., p. 126.
(5) Le Concile œcuménique. Stimmen aus Maria Laach. Nouvelle série. Fascicule 10 (1870), p. 106.
ainsi qu'à Knoodt, professeur ecclésiastique de la Faculté de philosophie. Ils devaient déclarer franchement qu'ils se soumettaient à toutes les décisions du concile du Vatican et spécialement au décret sur l'Infaillibilité pontificale, et promettre de s'y tenir dans leur enseignement public et privé. Cette déclaration devait être faite sous trois jours (i). Le 8 octobre, la formule fut de nouveau présentée aux retardataires, avec la menace que si, dans dix jours, ils ne s'étaient pas soumis à cette nouvelle sommation, ils seraient privés de la mission canonique d'enseigner la théologie, et encourraient la suspense (2). Comme ils laissèrent encore passer ce délai, les professeurs Hilgers, Langen, Reusch et Knoodt furent suspendus et privés de la mission canonique d'enseigner (3). Cependant, l'archevêque essaya encore plusieurs fois de regagner ces infortunés (4). Ce n'est qu'après leur adhésion publique au Vieux-Catholicisme qu'ils furent excommuniés comme hérétiques, le 12 mars 1872 (5). /
La soumission du professeur Dieringer (6) se produisit d'une façon toute spéciale. Il avait pris une part très vive aux délibérations de Kônigswinter (7), et s'y était laissé entraîner à des paroles violentes et passionnées (8). Lorsque, le 20 septembre, l'archevêque lui demanda, à lui aussi, de signer la formule dont nous venons de parler, il donna une déclaration insuffisante. Il dit qu'il « acceptait la première constitution dogmatique du concile du Vatican sur l'Eglise, comme
(1) SCHCLTE, loC. Cit., p. 127.
(2) lbid., p. 128 sqq.
(3) lbid., p. 132 sqq.
(4) lbid., pp. 140 sqq., 147 sqq.
(5) lbid., p. 149 sqq.
(6) Sur la conduite de Dieringer, voir le récit de Franz Kaif.mann dans la Biographiedeson père Léopold Kaufmann, premier bourgmestre de Bonn (Cologne, 1903),
p. 157 sqq.
(7) Scm lte, loc. cit., pp. 136, 138 sqq.
(8) Kaufmann, loc. cit., p. 158.
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constitution de Pie IX, mais non comme constitution du Concile ». C'est pourtant ce qui devait le sauver. En cette occasion, l'archevêque montra combien il était disposé à prendre tous les égards, dès qu'il y avait une espérance de réconciliation. Pendant que la loi canonique suivait son cours contre les autres professeurs, qui refusaient tout accommodement, Mgr Melchers s'adressa à Rome pour obtenir, semble-t-il, la plus grande condescendance possible envers Dieringer. Le 22 décembre 1870, arriva, par l'entremise du nonce de Munich, la réponse, où l'on montrait, avec amples raisons à l'appui, qu'il fallait absolument exiger la reconnaissance du Concile comme œcuménique (1). Alors Dieringer, sur lequel ses anciens amis catholiques (2) avaient pendant ce temps repris influence, fut appelé à Cologne. L'archevêque lui communiqua la réponse du nonce du Pape, et, le 3 janvier 187 1, le professeur Dieringer fit la déclaration suivante : « Non seulement je me soumets à la constitution de Pie IX de Ecclesia Christi, comme constitution dogmatique et pontificale, mais sur la foi de l'autorité pontificale, je la reconnais aussi, sans restriction, comme décision d'un Concile œcuménique (3) ». Les combats intérieurs, mais surtout les attaques violentes que ses collègues ennemis du Concile dirigeaient contre lui, rendirent insupportable à cet homme sensible son séjour à Bonn. Dès le commencement de mai, il quitta la ville, dans laquelle il avait vécu et travaillé pendant vingt-sept ans, pour prendre la direction de la petite paroisse de Veringendorf dans sa patrie de Sigmaringen. Il y mourut le 8 septembre 1876 (4).
(1) Bellesheim. dans le Katholik, 1896, II, 282 sqq., a publié entièrement la lettre intéressante de M«r 3Ieglia.
(2) Les professeurs Floss et Walter, le premier bourgmestre Kaufmann, et l'aichiprêtre Aau.
(3) Kaufmann, loc. cit., p. 159.
(4) Ibid.,pp. 160, 175 sq.
Xous serons bref sur le sort des autres ennemis du Concile en Allemagne. Msr Krementz se vit obligé de demander aux professeurs du lycée de Braunsberg une déclaration d'ortbodoxie : le professeur Michelis aATait dû déjà au mois d'aoàt, être suspendu (i) de ses fonctions, à cause d'un article dirigé contre le Pape (2). Les professeurs Thiel (3), Hipler, Dittrich et Kolberg se soumirent à l'ordre de leur évêque, tandis que Michelis et Menzel refusèrent opiniâtrement leur adhésion aux décrets du Concile, et furent pour ce motif exclus de l'Eglise. Michelis devint bientôt l'agitateur le plus ardent de la nouvelle secte. Wollmann, professeur ecclésiastique du gymnase, fut aussi suspendu de ses fonctions et finalement excommunié (4).
A Breslau, on fut obligé de sévir contre les professeurs de théologie Baltzer et Reinkens. Comme ils refusaient, après la sommation du 17 octobre 1870 et après celle du 7 novembre, de rétracter la déclaration de Nuremberg et d'accepter les décrets du Concile, ils furent privés de leur mission canonique d'enseigner et suspendus. Le môme sort frappa Weber, professeur ecclésiastique du gymnase et chargé de cours libre à l'Université. L'excommunication ne fut prononcée contre eux qu'au commencement de 1872, lorsque déjà ils étaient irrévocablement unis aux Vieux-Catholiques.
Après tout ce que nous avons dit, est-il nécessaire de montrer encore une fois ce qu'il y a d'injuste, d'illicite, de déraisonnable dans cette conduite des ennemis du Concile, qui mettent leur jugement particulier au-dessus de la sentence de l'Eglise entière? Les pages vives et exactes de M. Olliviei serviront de conclusion à ce chapitre:
(1) Allgemeine Zeitung, n" 216.
(2) Schtlte, loc. cit., p. 175.
(3) Voir 3<- vol., p. 274.
(4) Schilte, loc. cit., pp. 17o, 183. Voir plus loin. chap. VIII.