‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 4)Chapitre 92 sur 129 · JORG ET DOLLINGER · texte numérisé non relu

JORG ET DOLLINGER

aux décrets du Pape du 18 juillet 1871, ont à peine éveillé l'attention des catholiques.

Comme la déclaration de Nuremberg et ses preuves scientifiques, la déclaration par laquelle le prévôt Dollinger mit, le 28 mars 1871, le sceau à son apostasie (1), provoqua plusieurs réponses du côté des catholiques.

Le professeur F. Hergenrôther (2) la réfuta /, phrase par phrase, avec beaucoup de vigueur. Le D1' F. -M. Raich écrivit dans le Katholik (3) deux articles, qui parurent aussi en brochures (4). Scheeben, dans la Revue du Concile (5), discuta le Manifeste de Dollinger sur son apostasie. Tous ces écrits jugèrent le texte de la déclaration au point de vue dogmatique et apologétique. Par contre, Edmond Jorg, dans les Feuilles historico-politiques (6), par une très instructive étude psychologique, traça la marche du développe ment religieux et politique que son ancien maître avait suivie depuis 1867, et qui s'était terminée par le scandale public de son apostasie.

«On trouverait difficilement, écrit Jorg, un homme qui soit, plus que Dollinger, accessible, sans le savoir, aux influences du dehors. Ce qu'on lui dit aujourd'hui, il le répète demain, sans s'en apercevoir, comme si c'était le fruit de son expérience. Il est toujours le produit de son entourage; c'est pourquoi il a dévié si rapidement, lorsque la mort ou le désaccord des pensées lui ont enlevé, l'un après l'autre, ses anciens amis. Il s'engagea alors presque exclusivement dans

(1) Voir plus haut, p 1524 sqq.

(2) Kritik (1er v. Dollingerschen ErkUirung vom :',V Mtirz. Freiburg. Hordcr, 1871 (67 S. >.

(3) 1871,1, 413 sqq, 513 sqq

(4) Die Auflehnung DôUingen gegen die Kirche und ihre AvloritiU. Mainz, Kirchheim, 1871 (84 S.).

(5) Bas ôkumenische Konzil III, 157 sqq. — Réimprimé dans la brochure Schulte et Dollinger gegen rfas Konzil (Regensburg, Pustet, 1871), pp. 81-108.

(6) 1871, LXV1I, 690-716 ; Das ôffentlicIteJErgernis durehHerm v. Dollinger.

la société dite « des Elus ». C'est ce qui explique encore l'influence choquante que des membres beaucoup plus jeunes et de simples manœuvres de la coterie savante exercent de plus en plus sur le grand savant (i). » Ensuite, Jorg montre par plusieurs exemples évidents, comment cet infortuné savant, « qui avait passé la plus grande partie de sa vie parmi les livres, plus que parmi les hommes », succombait toutes les fois qu'il tombait sous l'empire d'une personne qui s'efforçait de le gagner à sa manière de voir. Vers 1860, il gagna la confiance personnelle du roi Maximilien II. Enivré, il se fit l'instrument du roi et le défenseur de ses projets d'unification des différentes confessions, qui devait se faire surtout sur le terrain de la science historique, / «terrain sacré où se rencontrent les esprits divisés sur le terrain religieux». L'éloge funèbre du roi, prononcé le 3o mars 1864, fit voir combien il était déjà éloigné des idées qu'il avait encore développées, en automne 1860, dans son magnifique ouvrage Christianisme et Église (2). De cette époque date son dessein de préparer à la nationalité allemande une place particulière dans l'Eglise, et surtout le dessein a de se délivrer complètement de ce qui sent l'ultramontanisme ». Ses sentiments anticatholiques s'enracinèrent, lorsqu'en i865 le ministère bavarois le choisit pour conseiller dans sa lutte en faveur de la (( Science libre allemande » contre les autorités ecclésiastiques. Enfin, à l'approche du Concile, les fameux articles sur le Concile, dans YAllgemeine Zeitung, du 10 au i5 mars 1869, nous montrent que le savant, qui avait été le plus bel ornement de la théologie catholique, avait déjà perdu

(1) Loc. cil., p. 69o.

(2) « Il avait compose ce livre a l'âge de soixante ans; et, lorsqu'en 1868, il fit paraître la seconde édition, il avait tout simplement omis les passages les plus essentiels de la première édition sur la promesse et l'institution de la primatie, ou les avait modifiés dans le sens du libéralisme religieux, sans en donner aucune raison, et en général sans faire aucune remarque. » (Jorg, loc. cil., p 703 sq.)

HISTOIRE DU CONCILE, DE Mer FESSLER 319

le sens catholique. Le 7 février 1870, Jorg se vit obligé d'exprimer, à la Chambre bavaroise, cette plainte amère : « Cet homme était pour moi une autorité, mais il ne l'est plus, depuis qu'il est tombé dans une fureur qui ne connaît aucune borne, je voudrais dire pour l'excuser, une fureur maladive, qui lui enlève le calme du jugement, au point qu'il n'est plus en état de formuler une question dogmatique de la seule manière dont un théologien puisse la formuler » (t).

C'en est assez de ces polémiques, qui ont un rapport immédiat avec la proclamation du dogme de l'Infaillibilité.

En 1871, parut encore la première Histoire succincte du Concile du Vatican, par son secrétaire, Mgr Fessier (2). Il y expose, d'une manière très claire, toute la marche du Concile depuis sa convocation jusqu'à la confirmation de ses déerets par le Pape ; c'est, de plus, une / nouvelle et victorieuse apologie de la légitimité pleine et entière de cette assemblée de l'Eglise; la petite brochure de lord Acton Pour Vhistoire du Concile du Vatican (3), ainsi que les fameux Documenta et le Journal du Dr Friedrich ont déjà été suffisamment caractérisés plus haut (4). L'Histoire vraie du Concile du Vatican par le cardinal Manning parut en 1877, et fut aussitôt répandue par des traductions française, italienne et allemande (5). Bientôt après la prorogation du Concile, l'ouvrage de luxe, entrepris par Victor Frond avec la coopération de plusieurs écrivains et artistes, Actes et Histoire du Concile œcuménique (6), se termina par un sixième volume grand

(1) Loc. cit., p. 712.

.(2) Bas Vatikanische Konzilium, dessen uussere Bedeutung und innerer Yerlauf. Wien, Sartoii, 1871 (p. 112).

(3) Munich, Rieger, 1871 (p. 114).

(4) 1er vol., p. 7 sq.

|5) En allemand ; Die wahre Geschickle des Vatikanischen Konrils, Berlin 1877, Uljersetzt von W. Bouder (et non pas Binder, comme on le trouve imprimé par erreur dans le 1er volume, p. 8).

(6) Actes et histoire du concile œcuménique de Rome 1869, publies sous lu direction de Victor Fro>'d. Paris, Abel Pilon, éditeur, Lemercier et Cie, imprimeurs.

in-folio, richement illustré. Par ses nombreux portraits et autographes des Pères du Concile, par ses vues superbes des églises, monuments et autres merveilles de Rome, encore plus que par la beauté de son texte, cet ouvrage est resté un précieux et durable souvenir de ce grand événement de l'histoire de l'Église (i).

Enfin, il faut rappeler encore une controverse, qui s'éleva en Angleterre au sujet de la décision du concile du Vatican. Quatre ans après la déclaration de Nuremberg, la calomnie répandue dans ce manifeste et qui faisait de l'Eglise catholique une institution dangereuse à l'Etat, fut renouvelée par un homme duquel on était loin de l'attendre.

Le premier ministre anglais, Gladstone, n'avait pas obtenu en 1873 la majorité dans le Parlement pour son bill de l'Uni, versité irlandaise, et s'était par suite retiré du gouvernement quelques mois après. Les loisirs de la vie privée le ramenèrent / aux questions religieuses, surtout au mouvement ritualiste, qu'il favorisait et auquel il aurait voulu procurer une plus grande liberté. Pendant l'été de 1874, il entreprit un voyage en Allemagne, et visita à Munich le pro fesseur Dollinger, avec lequel il disentait, pendant leurs longues promenades, les questions politico -religieuses [2). De retour en Angleterre, il publia dans la Contemporary Reoieiv d'octobre un article sur Le Rituel et le Ritualisme, dans lequel il cherchait entre autres choses à réfuter l'objec-

(1) Parmi les autres souvenirs artistiques du Concile, il faut citer surtout une collection de grandes et de petites Médaille*, comme celle de C. VoiGT : Face : Pie IX avec l'inscription PiusIXP. M. Conciiium œcumen. Val. inchoans; Revers : La tics sainte Vierge avec l'inscription Sub luum praesidium; et les cinq grandes Médailles de Radnitzki, qui représentent le Saint-Père, la Salle du Concile, la Basilique de Saint- Pierre, la Place de Saint-Pierre et la bénédiction du Pape de la Loggia. Deux grandes Photographies d'ÂLTOBELLi nous montrent la salle du Concile avec le Pape et les Pères du Concile d'après nature.

(2) Voyez J. Morlvx, Thf life of W.-E. Gladstone (London, Macmillan, 1904), II, 513.

L EXPOSTULATION DE GLADSTONE 321

tion,que le Ritualisme «romaniserait» l'Eglise d'Angleterre. Ses preuves consistent à mettre en suspicion le catholicisme, procédé qu'on n'avait connu jusqu'alors que par Schulte, Dollinger et leurs partisans, et que, depuis plusieurs années, on avait flétri en Allemagne.

Gladstone voulait montrer l'impossibilité d'un essai quelconque de ramener à Rome l'Eglise et le peuple de l'Angleterre. Il écrivit donc ; « En aucun temps, depuis le règne sanglant de la reine Marie, une telle entreprise n'a été possible. Mais, quand même elle aurait été possible au XVIIe et au XVIIIe siècle, elle serait devenue impossible au XIXe, depuis que Rome, [i] abandonnant sa devise si fière : semper eadem, emploie Ja violence, et change sa foi ; [2] depuis qu'elle a nettoyé et repris ses armures rouillées, que l'on croyait mises au rancart; [3] depuis qu'il est devenu impossible de passer à la foi romaine sans renoncer à sa liberté intellectuelle et morale ; [4] depuis que Rome a rompu entièrement et avec les idées modernes, et avec l'ancienne histoire (1). »

Il est facile de comprendre qu'un tel langage blessa profondément les catholiques anglais; mais il déplut aussi à la plus grande partie des autres Anglais. « Il y avait, dit lord Russell (2), dans ces paroles, une odeur de No Popery qui répugnait au goût des politiques libéraux. » Gladstone se vit donc attaqué de tous cotés par des ripostes et des protestations. Il fit alors paraître en toute hâte une réponse, qui mit en émoi, pendant quelque temps, du moins, toute l'opinion publique en Angleterre./

Dès le commencement de novembre parut sa brochure sur Les décrets du Vatican et leur effet sur la fidélité que les

(1) Contejnporary Review, oet. 1874, p. 674.

(2) George W.-E. Rcssell, The r. h. W. E. Gladstone (London, Sampson Low, etc., 1891), p. 241.

citoyens doivent à l'Etat. Une accusation politique (i). On avait répandu, à la fin de 1874, 145,000 exemplaires anglais de cette brochure, sans parler de ses nombreuses traductions. Il voulait y prouver les quatre affirmations injurieuses qu'il avait publiées dans la Contemporary Revieio, et montrer « qu'après les démarches extraordinaires que les chefs de l'Eglise catholique avaient faites dans ces dernières années, le peuple anglais, qui a pleine confiance en la loyauté de ses confrères catholiques, était en droit d'attendre d'eux une déclaration ou une explication de leurs sentiments contre ce parti de leur Eglise, qui a posé en leur nom des principes inconciliables avec une fidélité loyale et entière (2).

Il n'est pas nécessaire d'examiner les preuves que le célèbre homme d'Etat apporte à l'appui de ses thèses. Ici encore, c'est la «Littérature de Janus et Quirinus» qui est la seule source. Il ne se montre original, en quelque manière, que dans la preuve du point principal et central de son accusation, savoir, que le catholique par suite du dogme de l'Infaillibilité se \'Oit forcé de faire dépendre de la volonté d'un autre son loyalisme et l'accomplissement de son devoir, même dans les choses politiques ; nous avons cependant déjà rencontré de semblables déductions dans les débats du Concile (3).

Gladstone en appelle aux débats qui avaient eu lieu de son temps sur l'émancipation des catholiques. Les protestants avaient objecté que les catholiques ne pouvaient être admis à la jouissance de la plénitude des droits politiques, parce que les prétentions du Pape à leur obéissance les mettaient hors d'état de rendre à la Couronne la fidélité qu'ils lui

(1) The Vatican Decrees in Iheir bearing on civil allegiance : A politicaî expostulation, by the Right Hon\ W.-E. Gladstonk, M. P. London, Murry, 1874 (33 p.). D'autres éditions ont une autre pagination.

(2) Lac. cit., p. 4.

(3) Voir plus haut, p . 270 sqq.

L EXPOSTULATION DE GLADSTONE 323

devaient. Les amis de l'émancipation, de leur côté, avaient cité la déclaration des prélats catholiques, de l'évêque Dojde et des vicaires apostoliques de l'Angleterre, ainsi que la déclaration collective de l'épiscopat d'Irlande, et là-dessus l'émancipation avait été accordée.

Cette déclaration disait à peu près ceci : / L'obéissance due au Pape est chose complètement distincte de celle qui est due au pouvoir civil, et n'a, par suite, aucun inconvénient pour l'Etat. L'obéissance due à celui-ci est donc entière. Le Pape n'a aucun droit de s'immiscer dans le gouvernement politique. De plus, l'Infaillibilité du Pape n'est point article de foi (i). Donc, poursuit Gladstone, abstraction faite de ce qu'on niait l'Infaillibilité papale, les limites du pouvoir du Pape étaient alors encore bien déterminées ; quant au droit qu'il avait de poser arbitrairement ces limites, pas un mot. A présent, tout cela est renversé par les décrets du Vatican. Le Pape n'est pas seulement reconnu infaillible, mais ses droits à l'obéissance sont sans bornes; sa suprématie s'étend sur tout ce qui dans l'univers regarde la discipline et le gouvernement de l'Eglise. Et c'est un devoir pour tous les catholiques, même anglais, sous peine de perdre leur âme, d'obéir sans limite (2).

De plus, cette autorité du Pape ne menace pas seulement les consciences des individus appartenant à l'Eglise catholique romaine, mais encore l'Etat qu'on réduit en esclavage. La constitution est rédigée d'une manière si élastique, que toute différence entre les deux pouvoirs cesse. Cela vaut surtout pour la phrase où il est demandé entière obéissance au Pape même en des choses qui regardent la discipline et le gouvernement de l'Eglise.

« Avec ceci, dit Gladstone, une foule de faits tombent dans

(1) Exposiulation, pp. 12-lo.

(2) Ibid., p. 15.

les filets du Pape... En général, pour tout ce que le Pape revendique, comme appartenant au domaine de la foi ou des mœurs, ou à la discipline et au gouvernement de l'Eglise, il demande à chaque membre de son troupeau, et sous peine de perdre son âme, une obéissance qui, selon la pensée du Concile œcuménique romain, doit être sans condition (i). Et cela sans aucune réserve pour leurs devoirs envers la Couronne (2). »

Gladstone croit avoir prouvé, par là, que le Pape, ce depuis le mois de juillet 1870, exige, par la plénitude de sa puissance, de chaque converti et de chaque membre de son Eglise, qu'ils fassent / dépendre leur loyalisme et l'accomplissement de leurs devoirs de citoj'en du bon plaisir d'un autre, c'est-à-dire du Pape (3). »

Mais les catholiques ne firent pas attendre longtemps leur réponse (4). A leur tête se montra, comme on pouvait le prévoir, leur vaillant archevêque, Henri-Edouard Manning. Il lut le premier exemplaire des accusations de Gladstone, le 7 novembre, et il envoya, le jour même, aux principaux journaux anglais une déclaration, dans laquelle il réfutait, avant tout, le soupçon que l'on avait de la fidélité civique des catholiques (5).

« Je manquerais, écrit-il, à mon devoir envers les catholiques et envers moi-même, si je ne protestais, sans délai, contre une telle affirmation, et si je n'assurais en mémo temps que notre loyalisme persiste, non pas malgré la doctrine de l'Eglise catholique, mais précisément à cause de

(1) Expostulation, p. 19.

(-2) Ibid., p. 20.

(3) Expostulation, p. 21. Comp. Flokian Riess, Gladstone und die katholiken Englands, dans Slimmen ans Maria Laach, VIII (1875), p. 2U1 suiv.

I 5) Dans sa réplique, intitulée Vaticanism (Londres, Murray, 1875), Gladstone, à l'Appendice A, ne compte pas moins de \ingt et une attaques importantes que son Expostulation a subies jusqu'en lévrier 4875.

(5) Voir, par exemple, le Times, 7 nov. 1871.

Page 1