‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 5)Chapitre 115 sur 140 · LA FRANCE. E. OLLIVIER 3G · texte numérisé non relu

LA FRANCE. E. OLLIVIER 3G

étrangères avait au commencement du concile donné au marquis de Banneville, ambassadeur à Rome, des instructions dans un esprit très modéré, il lui avait déclaré qu'il avait pleine confiance dans les décisions du concile (i). Le comte Daru, qui reçut le portefeuille des Affaires étrangères, dans le nouveau cabinet formé au commencement de janvier 1870 par Emile Ollivier, marcha sur les traces de son prédécesseur. Après un conseil des ministres sur la question religieuse, il fit passer, dès le 8 janvier, à l'ambassadeur une instruction (2) qui témoigne de dispositions bienveillantes à l'égard du concile; de même deux jours plus tard, au Sénat, il précisa dans les termes les plus conciliants le rôle que voulait garder la France vis-à-vis du concile, et il obtint l'approbation de ses auditeurs (3).

La bienveillance de la France était, comme nous l'avons fait remarquer, de la plus haute importance puisque la France protégeait, en occupant Rome, le siège du concile contre toute surprise de l'avidité piémontaise et garibaldienne. Les autres Gouvernements ne pouvaient donner du poids à leurs exigences auprès de l'assemblée qu'en intervenant positivement ou en menaçant de le faire, extrémités auxquelles personne ne se serait résolu à la légère; la France, au contraire, était en situation, par le simple retrait de ses troupes, de livrer Rome à ses ennemis et d'empêcher la continuation du concile. Ce fut donc par une disposition providentielle que, peu après l'ouverture du concile, la direction des affaires fut confiée en France à un homme qui prenait au sérieux l'assurance donnée de garantir la pleine liberté de l'assemblée, et qui sut faire respecter cette liberté malgré ses collègues du ministère, bien plus, malgré l'empereur lui-même : c'était Emile Ollivier.

(2) Ibid.,1547 b. sqq.

(3) Ibid.,1548 a. sqq.

Ollivier reçut dans les premiers jours de l'année nouvelle la mission de former un cabinet, ce fut le ministère du 2 janvier. Sur les incidents relatifs au concile qui se sont passés sous ce ministère, nous possédons, outre de nombreuses pièces officielles, une relation détaillée due à la plume du chef de cabinet lui-même (i).

Ollivier nous y fait connaître les pensées qui ont préside à la conduite du ministère vis-à-vis du concile. Personnellement, nous dit-il, et en dépit de ses sympathies pour les évêques de la Minorité, il croyait devoir plutôt, comme représentant du gouvernement, incliner vers le parti opposé, et, en tout cas, ne pas pouvoir prendre vis-à-vis de ce dernier une attitude hostile. // En effet, le clergé français penchait ouvertement de ce côté; la doctrine de l'infaillibilité était la croyance de l'immense majorité du peuple français; bien comprise, elle ne recelait aucun danger pour l'indépendance du pouvoir civil. Aussi, était-ce chez lui une résolution bien arrêtée d'abandonner le concile entièrement à lui-même au sujet de la controverse soulevée dans son sein. De plus, c'était sa ferme volonté de maintenir l'occupation française à Rome et de ne permettre même aucune discussion sur le retrait des troupes pendant la durée du concile (2) . Les autres ministres, à l'exception de Daru, étaient animés de pareils sentiments. Eux aussi voulaient s'abstenir de toute intervention (3). Daru appartenait au groupe de catholiques dont le Correspondant était l'organe; il comptait parmi les amis les plus intimes de Montalembert et de Gratry, il était grand admirateur de Mgr Dupanloup. Les vues de ses amis touchant le concile étaient aussi les siennes, et il penchait à employer en faveur de la minorité la puissance que lui confé-

(1) C'est l'ouvrage déjà souvent cité: Ollivier, L'Eglise et l'Etat, etc. [Voir aussi L'Empire Libéral, t. XIII, c. V. — N. D. T.]

(2) Ollivier, loc. cit., II, p. "29 s.

(3) Ibid.,p. 3t.

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rait sa situation. « 11 était tout disposé, rapporte Ollivier (i), si les circonstances l'exigeaient, à sortir de la politique expectante et à prendre une attitude accentuée. » L'empereur inclinait aussi dans le même sens. Il était favorable aux tendances gallicanes (2).

Du dehors on exerça une action énergique sur le gouvernement français pour le décider à intervenir en faveur de la minorité. Daru surtout, dont les idées étaient connues, fut travaillé de divers côtés, spécialement par des influences venues de Rome. Comme les hommes qui le pressaient étaient de grande autorité et n'appartenaient pas seulement au monde laïque, mais encore au clergé,leurs représentations faisaient beaucoup d'effet sur lui. Il ne cacha point, dans ses entretiens avec des membres en vue de la Chambre des Députés, les idées qui agitaient son esprit, et les représentants de la tendance opposée cherchèrent vainement à le pousser dans une autre voie. A Rome, non plus, il ne fit pas mystère de son état d'esprit, et chargea même le marquis de Banneville d'en entretenir le cardinal Antonelli. Dans sa lettre à Banneville il exposait les prétendues suites fâcheuses qu'aurait la définition de l'infaillibilité (3). //

Quand arriva la nouvelle que la Majorité avait introduit un postulatum en faveur de la définition, Daru renouvela ses représentations. Il se plaignit de ce qu'on s'occupait si peu à Rome de conserver l'entente si précieuse et si péniblement établie entre l'Etat et l'Eglise, de ce que Rome rendait si difficile la tâche du ministère et particulièrement le devoir de justifier devant la représentation nationale le maintien du corps d'occupation. « La cour de Rome, disait-il, me placerait personnellement dans la situation la plus découra-

(1) Ibid., p. 32.

(2) Ibid., p. 33.

(3) Ibid.. p. 87 ss.

géante pour un défenseur dévoué de sa cause, si elle ne prêtait pas à nos conseils une attention sérieuse. » Plus loin il se plaignait du peu de liberté laissée aux Pères, de la part réduite qui leur était faite dans la formation des congrégations, dans le choix des officiers et dans l'élaboration du règlement : c'étaient les réclamations ordinaires de la Minorité. Le ministre terminait ainsi sa lettre : «Je recommande cet état de choses à toute votre sollicitude, et je compte sur votre expérience des hommes auprès desquels votre action pourra s'exercer, aussi bien que sur l'énergie de votre langage pour faire comprendre à la cour de Rome combien il lui importe de ménager les justes susceptibilités du sentiment public en France, et de ne point créer de nouvelles causes d'embarras au gouvernement de l'empereur (i). »

Ce langage constituait une sérieuse menace dans la bouche du ministre d'un Etat qui tenait entièrement l'assemblée à sa discrétion et qui pouvait, sans employer des moyens violents, en retirant simplement sa protection, rendre la continuation du concile impossible. En réalité, si quelqu'un pouvait se plaindre du peu de liberté laissée au concile, ce n'était pas le groupe qui se déclarait contre la définition de l'infaillibilité, c'était le parti qui voulait la faire passer. Les premiers ne pouvaient arriver à leurs fins parce qu'ils étaient trop peu nombreux et parce que la grande majorité du concile voulait le contraire : c'est un manque de liberté dont peut se plaindre la minorité dans toute assemblée qui décide par voie de suffrage ; quant à la majorité, c'était une puissance extérieure, agissant par la menace, qui portait atteinte à sa liberté. //

D'ailleurs, si menaçantes que soient les expressions de Daru, on peut encore se demander s'il était vraiment prêt, au cas où ses paroles ne produiraient point d'effet à Rome, à rap-

(1) Lettre du 17 janvier. — Ollivier, t. II, p.SOss. — C.V., 1550b. sqq.

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