‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 5)Chapitre 117 sur 140 · LA FRANCE. LKS INTRIGUES · texte numérisé non relu

LA FRANCE. LKS INTRIGUES

liberté [dans Je concile]; l'unanimité morale ne me paraissait qu'une machine de guerre, et je considérais une intervention dans les débats intérieurs du concile comme un acte de déraison. » 11 ne fit pas plus mystère de ses idées, que Daru des siennes, et profita de la présence, à Paris, de Mgr Lavigerie, archevêque d'Alger, pour s'entretenir avec lui des affaires du concile.

On a beaucoup parlé du voyage de ee prélat à Paris. On a cru qu'il venait de la part de Rome pour traiter avec le gouvernement français de la définition de l'infaillibilité, si bien que les évoques de la Minorité se montrèrent inquiets de ce voyage. Ollivier nous assure que cette prétendue mission n'était qu'une fable, et que Mgr Lavigerie. était venu tout simplement discuter avec le ministre de l'Instruction publique une question d'enseignement relative à son diocèse. Une fois à Paris, il rendit aussi visite à Ollivier, et la conversation tomba naturellement sur le concile. Ne vous faites pas d'illusions, dit en substance l'évêque ; une très grande majorité désire la définition ; on peut faire tout ce qu'on veut, elle aura lieu; s'y opposer est inutile; au lieu de résister sans espoir de succès, les membres les plus modérés de l'épiscopat devraient s'employer de toutes leurs forces à adoucir les termes de la définition et à la modifier, de manière à ce qu'un Bossuet pût la signer. Quant au gouvernement, il n'a aucun droit de se mêler d'une affaire qui est, de sa nature, purement spirituelle et tout à fait hors de sa compétence. Il ne rencontrerait, dans une pareille intervention, que désagréments et insuccès. Ollivier attache d'autant plus d'importance à ces communications que, il le reconnaissait bien luimême, plusieurs évoques français se seraient vus dans l'impossibilité de rentrer dans leurs diocèses, s'ils s'étaient prononcés contre l'infaillibilité lors du vote solennel. Il répondit à l'évêque que le gouvernement considérerait la controverse comme purement ecclésiastique et placée abso-

lument hors de sa compétence; que, quelles que pussent être les idées personnelles des ministres, le gouvernement ne pousserait d'aucun côté. // Rome pouvait délibérer en paix, sans craindre -une intervention importune. Cette déclaration du chef de cabinet fut divulguée à Rome par l'évêque, et fit contrepoids à l'influence exercée par les dispositions bien connues de Daru.

Les idées d'Ollivier étaient partagées du reste par la majorité de ses collègues.

Au commencement de février, on connut peu à peu le contenu du schéma de Ecclesia, qui avait été distribué aux Pères le 21 janvier, et, vers le 10 février, le texte même parut dans la Sûddeutsche Presse : les canons qui s'y rapportent avaient déjà été publiés dans I'Allgemeine Zeituxg (i). Le contenu du document, qui se trouvait contredire sur quelques points les tendances de l'esprit moderne, souleva dans un cercle assez étendu une vive opposition. « On douta d'abord, dit Ollivier (2), de l'authenticité de ces documents : elle ne tarda pas à être confirmée, surtout par le mécontentement que cette publication causa à la cour de Rome. Dès que la vérité de ces textes fut hors de conteste, une clameur de réproba-

(1) Le 9 lévrier le nonce apostolique mande de Vienne que, à ce qu'on lui affirme, le correspondant conciliaire de I'Allgemeine Zeitong celui qui a envoyé au journal les deux posiulaia contre l'infaillibilité et contre l'ordre des discussions ainsi que les vingt-deux canons, est le secrétaire de M5' Strossmayer. Sans aucun doute, le nonce veut parler du chanoine Vorsack, compatriote de Strossmayer, qui, établi à Rome, s'était mis au service de l'évêque pendant son séjour. Il avait obtenu le poste d'appariteur au concile, mais avait été congédié dès avant la lettre du nonce (d'après Friedrich, Journal, & éd. p. 159. Fin janvier), parce qu'on le soupçonnait de trahir le secret du concile. Selon Friedrich (ibid. p. (89), il fut le 15 février mandé près du sous-secrétaire d'Etat Marini, qui le pria amicalement « de ne plus se mêler de ces atïaires (révélations indiscrètes à la presse). Vorsack protesta de la manière la plus énergique et présenta ensuite avec Strossniayer des explications à Marini; il s'y déclarait innocent et exigeait en réparation que le Saint-Père l'admît de nouveau au concile comme assignalor locorum. Marini s'en était rapporté à \ine lettre de dénonciation venue de Vienne. »

(2) L. c.,p. 100 ss.

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tion s'éleva dans la presse de l'Europe entière; de toutes parts on somma les Gouvernements d'aviser et de défendre la société civile, menacée par des affirmations d'un autre âge. » //

Si les doctrines du schéma de Ecclesia, cpii sont des vérités révélées de Dieu, se trouvaient si fort en opposition avec l'esprit du siècle, si leur simple exposition jetait le monde entier dans l'agitation, c'est un signe que la définition en était très opportune et nécessaire. Il faut toutefois retenir que cette agitation doit, au moins en bien des cas, être considérée comme factice et provoquée par les ennemis dn concile, qui mettaient à profit toutes les occasions de s'insurger contre lui (i). Ollivier étudia de près la pièce incriminée et n'y découvrit aucune raison de changer son attitude visà-vis du concile (2).

Parmi les hommes d'état, Beust, le chancelier autrichien, fut le premier à voir dans le schéma une attaque contre la société civile et déposa sur le champ une protestation à Rome. Aussitôt après la publication par I'Allgemeine Zeitung des canons adjoints au schéma, il s'éleva contre eux dans une dépèche au comte Trauttmansdorff (10 lévrier). En guise d'introduction, il rappelle que l'Autriche a observé jusqu'alors une attitude réservée vis-à-vis du concile et déclare qu'elle aurait voulu l'observer jusqu'à la fin. Mais des symptômes se manifestent qui inspirent les plus sérieuses inquiétudes. Ils prouvent que dans les hautes sphères de l'Eglise règne un esprit ennemi de cette liberté que l'on réclame pour l'Etat dans tout ce qui est du domaine des lois civiles. L'opinion publique ne s'est pas émue sans raison de certaines publications, qui appartenaient encore, il est vrai, à la catégorie des projets, mais qui, si elles aboutissaient

(1) Voyez, par exemple, la vingt-deuxiènjp Lettre de Rome dans I'Allgemeine Zettung.

("2) Voyez op. cit., t. II, p. 102 ss.

réellement à des définitions, creuseraient un abîme infranchissable entre les lois de l'Eglise et celles qui régissent la plupart des sociétés modernes. Le gouvernement impérial et royal manquerait à son devoir s'il n'attirait l'attention sur ce point noir et ne prévenait, dans la mesure du possible, les conséquences à craindre. Parmi ces projets il faut compter, en première ligne, la promulgation des vingt et un canons proposés au concile. Ils obligeraient le gouvernement à s'écarter de la politique d'expectative qu'il a observée jusqu'ici. Le contenu de plusieurs est de nature à paralyser le pouvoir législatif civil, et à menacer de ruiner le respect que tout citoyen doit avoir pour les lois de son pays. //

Aucun état ne saurait voir avec indifférence propager de telles doctrines. Le gouvernement devra donc interdire la publication de toutes les décisions qui porteraient atteinte à la majesté des lois, et tous ceux qui trangresseront cette défense auront à en répondre devant la justice du pays. L'ambassadeur est chargé d'exposer cette ligne de conduite, que le gouvernement adopte à propos du projet, au secrétaire d'Etat et de le prier d'en donner aussi connaissance au pape (i).

Qu'y avait-il donc de si affreux dans les 21 canons (2) qui pût troubler le repos de Beust et soulever l'opinion publique? Voici en quoi ils attaquent l'Etat : ils affirment que l'Eglise est la seule véritable Eglise du Christ; qu'elle est nécessaire à tous pour le salut; qu'elle est indépendante de tout autre pouvoir, même du pouvoir civil; qu'elle possède la puissance législative et aussi coercitive; qu'elle est infaillible, et que son infaillibilité ne s'étend pas seulement aux vérités révélées, mais encore à celles qui sont nécessaires à la conservation de la révélation. L'Eglise se trahirait elle-même, si elle niait ces vérités.

(1) C. t'.,1570, c. sqq.

(-2) Ibid., 1576 d. sqq.

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