LES RESOLUTIONS DE LA FRANCE
jours, ces hommes supérieurs, et, sauf quelques-uns, ils ont donné au concile une pauvre idée de leur capacité, de leur bon sens et de leur savoir-vivre. Les évoques de la Majorité exhortent donc le gouvernement à respecter la liberté de l'assemblée. « Surtout, disent-ils, ne comptez pas sur l'effet des menaces. Que pouvez-vous contre des hommes qui n'ont pas grand' chose à perdre en ce monde et dont la seule loi est de conserver le dépôt de la vérité et de sauvegarder l'unité de l'Eglise (i). »
Le tiers parti met en garde le Gouvernement contre la Majorité, qui, profitant de l'avantage que lui assure le nombre, va trop loin, et contre la Minorité qui remplace le nombre par le bruit et le mouvement. Lui se présente avec des exigences modérées : c'est lui qu'il faut soutenir. <c Appuyez-nous, accroissez notre autorité en investissant un de nos chefs du titre renouvelé de protecteur de la couronne de France (2). »
« Après avoir écouté tout le inonde, nous nous arrêtons, dit Ollivier, aux résolutions suivantes : i° Xous persistons à ne voir dans la définition de l'infaillibilité qu'une controverse ■ de l'ordre spirituel, où nous ne nous reconnaissons pas le droit d'intervenir en tant que gouvernement ; 20 A l'égard du schéma de Ecclesia, sans l'insistance de M. Daru, la Majorité du conseil, tout en reconnaissant que ce projet n'échappait pas comme le précédent à la compétence de l'Etat, eût clos l'incident... Mais M. Daru demandait qu'on fît quelque chose et qu'on ne restât pas sur la dépêche aggravante du cardinal Antoneili. Xous décidâmes que nous maintiendrions notre interprétation de l'article 16 (3), mais que nous n'insis-
(l) Ollivier. t. II, p. 20»;, sqq.
2 Ibid., p. 208.
3 L'article 16 du Concordat, si souvent cité, est conçu en ces termes : « Sa Sainteté reconnaît dans le Premier Consul de la République française les mêmes droits et prérogatives, dont jouissait près d'elle l'ancien Gouvernement. » Pour fonder sur ce texte le droit d'envoyer un ambassadeur au concile, il faudrait d'abord avoir démontré que l'ancien gouvernement jouissait dudil privilège .
terions pas sur l'envoi d'un ambassadeur, sur les communications à obtenir, que nous nous contenterions de renouveler nos observations dans un mémorandum. Ce mémorandum serait déposé entre les mains du pape, en sa qualité de président du concile, avec prière de le communiquer à l'assemblée ; il serait envoyé aux autres cabinets avec invitation à l'appuyer par une démarche diplomatique (i). »
Le mémorandum, qui porte la date du 5 avril, est conçu en termes très mesurés. Cependant, le contenu reproduit à peu près la dépêche du 20 février, moins la conclusion. Ainsi on s'y plaint à nouveau de ce que le schéma empiète sur le domaine politique, on y répète que, s'il est défini, il aura les plus fâcheuses conséquences pour la société civile. Enfin, on y prie le pape et le concile d'enlever du texte tous les passages menaçants (2).
Dans le mémorandum lui-même, Daru ne dit pas comment il a fondé sur le Concordat les exigences de la dépêche précédente. Mais dans une lettre à lambassadeur chargé d'emporter le mémorandum à Rome, il lui donne mission de sauvegarder les droits conférés par ce traité. L'article 16, dit-il, transporte aux princes actuels tous les droits des anciens, y compris le droit de se faire représenter près des conciles. Tous les rois ont exercé ce droit. D'ailleurs, même si aucun concordat ne l'avait transféré aux souverains actuels, ceuxci le posséderaient encore de par la nature des choses. Antonelli, d'ailleurs, l'avait garanti à l'ambassadeur précédent, le comte de Sartiges. En tant que ce droit était concédé par le Concordat, on tenait à le réserver expressément, afin qu'on ne pût pas, dans la suite, se prévaloir du silence gardé pour opposer la prescription (3).
1 Ollivier, t. II, p. 209, ss. [Nous avons rétabli le texte même cTOllivier que l'édition allemande avait un peu modifié. N. D.T.] ■1 C. V. 1563 c. sqq.
3 iliid., 1561 d. sqq.
DL .MARCHES DE M^r FORCADE 397
Au moment où Daru achevait de rédiger sou mémorandum, M8* Forcade, de Nevers, après avoir rempli la mission de ses amis (du tiers-parti), se disposait à repartir pour Rome. Daru le pria de disposer le pape à accueillir favorablement le mémorandum et notre demande de communication./ Mgr Forcade accepta de s'y employer. Arrivé à Rome le 4 avril, il se rendit chez le cardinal Antonelli et ensuite chez le pape, mais ne put obtenir d'aucun des deux l'engagement de l'aire droit aux demandes de Daru, ainsi qu'il l'écrivit à Ollivier le 7 avril. « Le refus ne m'a paru aucunement un effet de mauvaise volonté », mais est fondé sur des raisons dont il « ne peut méconnaître la valeur ! » Le Saint- Père ne décline que tout à fait malgré lui les demandes du gouvernement français. Mgr Forcade insinua au pape, dans le cours de l'audience, qu'en différant la discussion des questions irritantes, il pourrait se tirer d'embarras. On atteindrait ainsi les chaleurs, cela nous renverrait pour le moins en novembre et jusque-là les esprits se calmeraient. « Cette ouverture a reçu, dit Mgr Forcade, un bien meilleur accueil que je n'osais l'espérer. » Le pape ne voulait pas créer d'ennuis à l'empereur et à son gouvernement, il était animé des sentiments les plus affectueux à l'égard du souverain. Il appréciait très fort aussi M. de Banneville et attendait son retour avec grande impatience (1).
C'est dans ce rapport que le gouvernement paraît avoir puisé l'espoir que le schéma de Ecclesia serait renvoyé aux calendes grecques. Mais, dès le i3 avril, le chargé d'affaires en l'absence de Banneville, M. Lefebvre de Behaine, disait •dans un télégramme, que le cardinal Antonelli, avec lequel il s'était entretenu de l'audience accordée à Mgr Forcade, « avait évité de confirmer les déclarations encourageantes que MF Forcade avait assuré avoir recueillies (2). »
(1) Ollivier, f. II, "214, ss. — C. V. 1561a, sqq.
(2) lbid, p. 216- C. V., 1561 d.
Comme il ressort de la lettre de Mgr Forcade, le pape craignait le rappel de Banneville. En effet, la Minorité n'ayant pu obtenir un ambassadeur extraordinaire, chargé d'imposer la prorogation du concile, elle s'était rabattue à demander le remplacement de M. de Banneville. On le trouvait trop mou dans ses démarches et dans son langage ; on lui reprochait d'avoir donné la main à la formation du tiers-parti. La Minorité réclamait à sa place « un diplomate énergique, résolu à parler sans ambages », ayant l'ordre de se séparer du tiers-parti et de s'entendre ostensiblement avec l'opposition.// Seulement, le gouvernement était très content de Banneville : sa conduite, son langage, sa sagesse et sa circonspection le rendaient précieux. Les ministres furent d'avis à l'unanimité qu'il était l'homme de la situation et le renvoyèrent à Rome « avec l'instruction de ne rien changer à ses procédés et de n'identifier son action purement politique avec celle d'aucun des groupes épiscopaux (i). »
Il arriva à Rome le 14 avril et donna communication du mémorandum au CnalAntonelli le jour suivant. Les cérémonies de la Semaine- Sainte et des fêtes pascales retardèrent l'audience de Pie IX jusqu'au 22. M. de Banneville dit au pajje « que le gouvernement de l'empereur obéissait à un devoir en présentant les observations sur les questions mixtes soumises au concile, et en appelant son attention sur les conséquences de certaines décisions; qu'il s'adressait au pape comme au président du concile,., le priait de faire présenter ces observations à l'assemblée. Il ajouta que le gouvernement s'inspirait [dans cette demande] du sentiment sincère de
il) Ollivier, t. II, p. 217 ss. — D'après Ollivier les ministres se prononcèrent unanimement pour Banneville. Cependant, Daru ne fut pas toujours pour lui. D'après une lettre du Nonce au cardinal Antonelli 29 mars), il trouvait, comme les évêques de la minorité, que l'ambassadeur manquait d'énergie. A ce qu'il semble, M" Dupanloup l'avait desservi près du ministre. Voir IIe volume, p. 350, note, 6.