OLLIVIER. L ABSTENTION
Rome. Ollivier répondit par un double refus, parce que les ministres étaient convenus « de ne capter les suffrages par aucune promesse individuelle ou collective ». L'engagement de ne jamais retirer les troupes aurait été contraire à la convention faite avec le gouvernement italien, en vertu de laquelle la France s'était obligée à rappeler son armée dès que l'Italie aurait donné l'assurance « qu'elle pouvait et voulait défendre le territoire pontifical contre les incursions révolutionnaires ». Mais les ministres avaient déclaré que pendant le concile on ne parlerait pas de l'évacuation de Rome et ils avaient promis au parlement de ne pas rappeler les troupes sans l'avoir consulté. Cela devait suffire. Au surplus, Ollivier ne croyait pas la liberté de l'Eglise atteinte par le mémorandum : ce n'étaient que de « simples conseils ». La critique du schéma de Ecclesia était justifiée et ne pouvait être désavouée. Il fallait noter encore que les autres puissances avaient, sur l'invitation de la France, adhéré au mémorandum; on ne pouvait donc le déclarer nul et non avenu sans une « grossière inconvenance ». Ces raisons, qui firent décliner les propositions du parti catholique, ne lui parurent pas satisfaisantes, et I'Umvers donna le mot d'ordre de ne point prendre part au plébiscite (i).
Ollivier écrivit aux ministres des autres Etats qu'il était revenu à l'ancienne politique et qu'il s'abstiendrait à l'avenir de toute intervention (2). Il adressa à Banneville une lettre dans le même sens. En voici la conclusion : <c Vous ne provoquerez et n'accepterez désormais aucune conversation, soit avec le Saint-Père, soit avec le cardinal Antonelli, sur les affaires du concile. // Vous vous bornerez à vous renseigner, à nous tenir au courant des faits, des sentiments qui les ont préparés ou des impressions qui les ont suivis. Veuil-
(1) Ollivier, t. II, p. 225 ss. — Gfr. Mettcrnich à Beust (1" mai). C. V.. 1537 il.
(2) Ollivier, loc. cit., p. 230.
lez dire à nos évêques libéraux que notre abstention n'est pas de l'indifférence, c'est du respect, c'est surtout de la confiance. Leur défaite serait bien amère si, par son intervention, Le pouvoir civil ne l'avait pas empêchée, et leur victoire aura tout son prix, s'ils ne la doivent qu'à leurs propres efforts et à la force de la vérité (i). >•
Le marquis de Banne ville répondit (18 mai) que déjà depuis la présentation du mémorandum il avait observé l'attitude qu'on lui prescrivait pour l'avenir. Depuis ce jour, il n'avait point revu le Saint-Père et n'avait eu avec le secrétaire d'Etat que des « conversations académiques sur la marche du concile, sur ses travaux et sur leurs conséquences éventuelles ». Il pensait n'avoir rien à changer non plus au langage qu'il avait constamment tenu aux évêques : il ne leur avait jamais caché quelles sont les idées qui avaient les sympathies du gouvernement et quelles sont celles qu'il repoussait; « à ceux d'entre eux qui représentent dans le concile les idées libérales, la prudence, les sages tempéraments, le sentiment du temps où nous vivons », la France devait le témoignage de sa confiance et de ses encouragements; plus que jamais on devait ce placer les autres en face de la responsabilité qui les attend (2). » // Ollivier répondit
(1) Lettre du 13 mai. Ollivier, Ioc. cit., p. 231; C. V., 1566 d. sq. — Il est intéressant de comparer le texte d'Ollivier avec la 49* Lettre de Home iAli.gem. Zeit., du -2 juin 1870. — Quirinus, p. 433). Elle analyse ainsi la lettre d'Ollivier: « La France renonce à toute immixtion ultérieure dans les affaires [de Rome], et se contente désormais de prendre connaissance des décisions du concile et du pape. Elle a fait sou devoir de puissance catholique et amie et cherché à détourner la cour romaine de la route fatale où elle s'engageait. Ces efforts ont été vains. La curie parait déterminée à se jeter dans la précipice; le gouvernement français restera spectateur paisible, mais accepte la nouvelle situation que lui tait la déclaration de guerre de la cour romaine. Le jour delà définition, le Concordat perd toute sa force, et les rapports établis jusqu'ici entre l'Eglise et l'Etat cessent d'exister. L'Etat se sépare de l'Eglise, et les troupes françaises quittent les Etats de l'Eglise. t> — De toutes ces assertions, une seule petite phrase, la première, se retrouve dans la lettre authentique. Ces menaces imaginaires sont bien celles que le correspondant romain aurait voulu lire dans la lettre d'Ollivier, mais elles sont controuvées.
Il; Ollivier, t. II, p. 234. — C. T., 1567 b.
LETTRE DE Mgr DARIîOY A L'EMPEREUR 4H
une fois (26 mai) que l'abstention complète était actuellement la seule politique à suivre (1).
Malheureusement, des voix s'élevaient du sein du concile pour exhorter de nouveau le gouvernement français à intervenir. Des membres de la minorité l'appelaient à leur aide. Le 2 mai Mgr Darboy écrivait à l'empereur, dans une lettre relative du reste à un autre objet, qu'il ne voulait pas en dire long sur le concile ; il craignait d'inspirer au gouvernement des mesures qui le conduiraient trop loin. Toutefois, dès qu'on aurait reçu la formule définitive sur laquelle se feront les délibérations, il soumettrait à l'empereur un exposé de la situation (2).
Xapoléon III reçut cet exposé dans une lettre du 21 mai. L'archevêque donne à l'empereur l'article du Moniteur, (14 février) que nous avons déjà signalé (3), comme un tableau exact de la marche du concile, et la brochure : Ce qui se passe au concile (4), comme un exposé plus complet du même objet. « Les détails qu'on pourrait y ajouter sont dénature à confirmer ces révélations si tristes et à fortifier l'impression pénible qui en résulte. » Ainsi la curie a répondu à la dépêche du gouvernement français du 20 février en lançant le schéma sur l'infaillibilité, et au mémorandum en mettant à l'ordre du jour la délibération sur le schéma. « Il paraît assez difficile d'en rester là, et, si l'on ne veut prendre l'agressive, il faut tâcher de faire au moins une retraite à la Moreau. Aussi M. le Ministre des Cultes vient-il d'inviter M. de Banne ville à ne plus parler du concile » ainsi que l'ambassadeur le lui a communiqué confidentiellement. La pensée est venue à l'archevêque que le gouvernement pourrait y ajouter un acte qui aurait une portée considérable. Il consis-
(lj Ollivier, loc. cit. — C. V., 1567c, d.
(2) C. Y., 1567 d. sq.
(3) Voir ci-dessus, p. 219]sqq.
(4) Ibid., p. 227, sqq.
ferait à rappeler M. de Banneville sans lui donner de successeur pour le moment, le premier Secrétaire de l'ambassade restant chargé par intérim des affaires de France. // Le rappel serait une sanction des mesures précédemment adoptées, n'engagerait pas le gouvernement dans une lutte et pourtant serait à Rome d'un grand effet. — Seulement une difficulté se présente ; si M. de Banneville est rappelé sans recevoir une autre destination, la mesure paraîtra dirigée à quelque degré contre lui. L'archevêque le regretterait vivement, à cause des qualités si estimables de l'ambassadeur. — On pourrait lui donner le poste d'ambassadeur à Vienne, devenu vacant par la nomination du duc de Grammont aux Affaires étrangères. Ainsi Banneville ne serait pas contristé, un appui serait donné à la minorité et Ton contribuerait peut-être à faire retirer ou ajourner le question malheureuse qui inquiète et divise tout le monde. — Depuis huit jours la discussion sur l'infaillibilité est ouverte. Un très grand nombre d'évèques sont inscrits pour prendre la parole et la décision ne sera pas prise avant le mois de juillet. On peut donc encore arriver à temps pour empêcher ce qui se prépare à Rome (i).
En juin, la Minorité « de plus en plus aux abois » fit encore un appel au gouvernement. Elle envoya à Ollivier un projet d'ultimatum et pria Gratry d'appuyer ses efforts près de l'empereur dans une audience privée. Napoléon III le reçut avec courtoisie, l'écouta avec attention et répondit : « Je sympathise avec vous, mais que voulez-vous que je fasse en présence d'un épiscopat dont la plus grande partie repousse mon intervention ? » Ollivier ajoute que les évêques « ultramontains sentaient au moins leur clergé derrière eux.
(1) C. V., 1868b. sqq. — Ollivier, t. II, p. 23»! sqq. [Ollivier ajoute: «Nous n'hésitâmes pas à rejeter eetle ouverture.» N. D. T.]
REPONSE D OIX1VIEK 413
tandis que les autres, loin d'être assurés de ce concours, avaient plutôt ;i craindre l'hostilité du leur (1). »
Ollivier répondit à L'archevêque (n juin) que l'on ne pouvait rappeler l'ambassadeur; ce retrait, au jugement des ministres, qu'ils le voulussent ou non, « entraînerait le rappel des troupes, ce qui aurait l'inconvénient de mêler une question d'ordre purement politique à un débat dogmatique ». En outre, le gouvernement serait très embarrassé de motiver une action quelconque. « Si nos évêques s'étaient adressés à nous publiquement, directement, nous ssrions autorisés à nous mêler de leurs affaires, mais il n'y a eu à notre égard que des communications mystérieuses et individuelles : l'épiscopat ne nous a rien demandé ; officiellement, nous sommes dans l'ignorance de ce qui se passe dans vos débats; le concile ne se présentera à nous comme un fait officiel que lorsque ses décisions auront été promulguées par le pape (2). »
Ollivier ajoute que l'épiscopat français a fait effort depuis bien des années pour se séparer de l'Etat et tout remettre entre les mains de Rome. Le gouvernement se trouve désarmé et réduit « aux paroles et aux vœux ». « Et maintenant le pape... travaille à subordonner complètement les évêques, que pourrions-nous ? »
Les évêques français de la minorité semblent avoir été parfois très loin dans les rapports qu'ils faisaient sur le concile. Nous avons déjà cité (3) une remarque d'Ollivier qui est très significative : « Les évêques qui nous excitaient le plus eussent été désolés qu'on connût leurs démarches. Le-
(1) Ollivier, loc. cit., p. 238.
(2) Ollivier, Ibid., p. 239. — C. Y., 1561) a. b. — De fait l'Etat ne peut s'immiscer dans les affaires d'un concile si le concile, je veux dire le concile tout entier, ne l'y invite pas. Si les avis des Pères sont partagés sur un point mis en délibération, il est clair qu'aucun parti ne peut invoquer contre l'autre l'appui de l'Etat, et que l'Etat ne peut intervenir en sa faveur.
(3) Voir I" volume, p. 281, note 2.
bruit erroné s'étant répandu que nous allions publier les dépêches de M. de Banneville et livrer au public les renseignements qu'elles contenaient, un évoque m'écrivit tout alarmé : « Il est possible que cette information ne soit pas exacte, mais le fond m'en a paru si grave que j'ai cru devoir vous la soumettre (i). »
La France laissait donc le concile à lui-même et les autres gouvernements suivirent son exemple. Leurs représentants à Rome ne laissèrent pas cependant de les informer soigneusement de la marche du concile et cherchèrent même à influer sur les Pères dans la mesure du possible. Personne n'y apporta autant d'ardeur que l'envoyé prussien.
En mai, Arnim écrivit pour les évêques allemands de la minorité un mémoire, où il les exhortait à faire la plus vive opposition à la définition de l'infaillibilité contre laquelle il avait, du reste, toujours très résolument combattu.//
Dans son mémoire (2), il dépeint d'abord sous les plus noires couleurs les conséquences de cette définition. Du jour où l'infaillibilité sera proclamée, les Etats se trouveront placés vis-à-vis de l'Eglise dans une situation violente, non pas que les conditions nouvelles soient « plus intolérables que la pratique de l'Eglise romaine pendant les trente dernières années, mais parce que l'histoire du concile aura démontré qu'il existe à Rome une puissance résolument et sciemment opposée aux conquêtes de l'humanité et décidée à faire la guerre au monde moderne — à son organisation politique — et parce que notre épiscopat est assez asservi au formidable pouvoir centralisateur de Rome pour accepter au dernier moment comme vérité révélée, contre ses convictions et ses lumières, un système avec lequel les pouvoirs
;1) Ollivier, toc. cit., p. 239 s.
(2» C. F., 1604 c. sqq.
INSISTANCES D AHNIM 4'.o
civils ne peuvent ni ne pourront jamais pactiser ». Telle est l'entrée en matière du mémoire; elle constitue la plus grave injure à l'égard des évêques et trahit chez sou auteur l'ignorance la plus complète d'une doctrine fondamentale du catholicisme : il ne se doute pas que tout catholique est obligé de se soumettre aux décisions d'un concile œcuménique et que, s'il a précédemment tenu pour vraie une opinion contraire, l'enseignement d'une autorité infaillible lui fait reconnaître son erreur, si bien que, en se soumettant, il ne va ni contre ses convictions ni contre ses lumières.
Arnim continue ses menaces. Si les évêques se livrent eux-mêmes par une soumission, le gouvernement devra penser que l'organisme hiérarchique constitué parla définition de l'infaillibilité est différent de l'Eglise avec laquelle on a jadis conclu des conventions et en faveur de laquelle on a inséré dans la Constitution des articles de garantie. Peu confiant dans la légitimité de son argumentation, le diplomate remarque, il est vrai, que l'on peut contester le bien fondé juridique de cette manière de voir. Mais les faits seront plus forts que les raisons. La lutte que Rome veut provoquer sera acceptée et les gouvernements, en particulier le gouvernement le plus puissant de l'Allemagne, est plus assuré dans cette guerre d'être soutenu et même poussé par la nation qu'il n'aurait lieu peut-être de le désirer.// Il faut s'attendre « à des luttes sans fin pour le choix des évêques et, par suite, à de longues vacances, à l'expulsion des Jésuites, à la restriction de la liberté individuelle en ce qui concerne les Ordres monastiques ; à la défense d'envoyer les ecclésiastiques étudier à Rome et, avant tout, à l'exclusion de toute influence de l'Eglise dans l'école ». Ce qu' Arnim a prédit s'est réellement vérifié en Allemagne, à l'exception d'un seul point : l'assentiment et la faveur de la nation ont fait défaut; la nation a même résisté si vigoureusement au gouvernement persécuteur que celui-ci a été obligé de
s'arrêter. Arnim a complètement négligé de prévoir cette éventualité. Il charge encore le tableau de la persécution future : « Est-il invraisemblable, dit-il, qu'on arrive enfin, même en Allemagne, à une situation qui aurait de grandes analogies avec celle de la Pologne russe? Et tout cela, parce que les évêques delà minorité ne peuvent se décider à être assez cruels pour priver Pie IX d'une satisfaction personnelle et pour faire manquer l'illumination de cette Rome que remplit une foule ennemie de l'Eglise. »
Les Pères ont perdu, d'après Arnim, la faculté d'apercevoir tous les facteurs qui, en dehors de leur salle de réunion, influent sur le cours des choses humaines ; ils ressemblent à l'oiseau qui prend pour un lien le trait à la craie que l'on a tracé autour de lui. Arnim fait ensuite le portrait des membres de la Majorité, qui ont tracé la ligne à la craie, et attribue leurs efforts pour procurer la définition aux motifs les plus indignes. Dans le nombre, dit-il, il faut avouer que beaucoup prennent la chose au sérieux, nommément les Allemands et les Anglais. Mais les Français ont déjà pour la plupart des arrière-pensées légitimistes et autres. Les Espagnols cherchent à s'appuyer sur le pape, parce qu'ils ne trouvent pas de point d'appui dans leur patrie. Les Italiens considèrent la lutte avant tout comme une lutte pro domo, dont le but est d'exploiter de plus en plus, à leur propre avantage, l'organisation actuelle de l'Eglise romaine, inventée tout entière au profit de la prélature italienne.
Qu'on ait seulement bon courage dans la lutte avec le Vatican et tout est gagné. Le Vatican est toujours prêt à céder quand il se voit sous la menace d'un grand danger. Il se donne volontiers l'apparence de vouloir tout immoler aux principes. Mais, en réalité, il regarde aussi à ses avantages.//
L'histoire en témoigne, au dire d' Arnim. — Il ne songeait assurément pas à toutes les occasions où Rome a souffert
INSISTANCES DAKNIM il"
de bon cœur les plus grands dommages, uniquement poux
sauvegarder les principes, comme au XVI" siècle, quand elle permit la détection de toute l'Angleterre plutôt que de dissoudre un mariage régulier.
Même dans la crise actuelle, continue Arnim, on a été plus d'une fois dans l'hésitation au Vatican. Mais ces velléités de changement ont été chaque fois combattues, non par les arguments plus solides de la majorité, mais pai- la vue de sa forée numérique, de la désorganisation et du découragement de la minorité. « De la sorte, on a même, il faut l'avouer, perdu beaucoup de terrain. Mais la minorité, même une minorité qui se composerait uniquement de l'épiscopat allemand et autrichien coalisé, a encore aujourd'hui toute facilité de donner aux événements une autre tournure. L'occasion se présentera ou bien lors de la discussion du chapitre IV, si on prétend resteindre à nouveau la liberté de la minorité, ou bien après la Congrégation générale, où la minorité doit voter non placet, si le pape intime une session publique pour y faire la proclamation du dogme. Alors le moment sera venu de protester contre tous les abus que Ton pourrait faire de l'avantage du nombre, de renouveler encore une fois, dans une protestation écrite, le non placet, et d'abandonner Rome sans désormais prêter les mains à aucune transaction.
» Même dans les raugs de la minorité, on oppose à une pareille démarche le mot redoutable de schisme. Mais ceux qui se laissent effrayer par ce mot facilitent à leurs adversaires le système de l'intimidation : ils s'arrêtent devant la ligne à la craie. Il ne s'agit pas de schisme, mais de mettre en déroute la Camarilla. Le Vatican n'acculera pas les évêques allemands à une situation qui puisse ressembler au schisme. On rendra les Français responsables de tout et on trouvera une échappatoire. C'est l'affaire de la curie de la chercher, dût Pie IX lui-même être amené à quitter le Vatican pour
rentrer dans la vie privée. Les Allemands et les Autrichiens seuls suffisent à déterminer ce changement de front. S'ils en doutent, c'est qu'ils ignorent à quel point le spectacle du courage électrise les hommes. Parmi les Pères italiens, un nombre surprenant se tournera contre le pape si on dissipe brusquement le rêve qu'ils caressent de rester tranquillement les maîtres du monde en suivant les mêmes errements qu'a présent. » //
Arnim termine en représentant encore une fois aux évêques les dangers de la définition et en leur montrant, d'autre part, combien peu de risques ils avaient à courir s'ils opj)Osaient une résistance courageuse ; il s'ensuivrait, « à mettre les choses au pire, une brouille momentanée, non avec le pape, mais avec la personne de Pie IX, brouille qui serait amplement compensée par l'accroissement de la confiance des catholiques allemands en leurs évêques ».
L'auteur de cette pièce diplomatique s'entend peut-être à atteindre son but sur le terrain des négociations politiques, mais se trouve dans le cas présent sur un terrain totalement inconnu, où l'égaré complètement sa prudence trop mondaine. Non seulement il ne voit lui-même rien de surnaturel dans l'Eglise catholique, mais il s'imagine que le pape et les évêques n'ont pas de vues plus hautes et ne sont guidés, par conséquent, dans leurs fonctions ecclésiastiques que par des motifs naturels et intéressés. Voilà pourquoi il s'exprime sur leur compte en termes si méprisants et si injurieux. Il cherche à pousser les évêques allemands au schisme. Il ne veut pas savoir que la démarche à laquelle il les exhorte est considérée comme un schisme ; mais elle est un commencement de schisme, elle est inspirée par une disposition schis matique et conduit au schisme complet; les évêques devraient braver en lui résistant un concile œcuménique reconnu pour tel et officiellement régulier, ils devraient menacer de déso-
INSISTANCES J) ARNIM il!»
béir, au cas où le concile inscrirait au rang des dogmes une doctrine contraire à leurs idées.
Je ne sais si Arnim a effectivement envoyé son mémoire aux évoques. Voici le texte de la lettre d'envoi qu'il avait composée à cette fin : « Rome, 18 juin 1870. Très honoré Monsieur, J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un mémoire qui résume mes vues sur la situation et mes craintes pour l'avenir. Veuillez avoir la bonté de me dire ce que vous y voudriez voir changer. Sans vouloir vous conseiller de passer à l'Eglise évangélique, je vous rappelle pourtant la réponse des Etats évangéliques d'Augsbourg quand on leur demanda de suivre, par déférence pour Charles-Quint, la procession du Saint -Sacrement : « Nous ne sommes pas venus pour » adorer, mais pour renverser des abus. » Veuillez agréer, etc. Arnim (1). » // Ce billet contient encore une grossière injure. On n'écrit de la sorte qu'à des gens qu'on méprise. Il est superflu d'ajouter que personne ne demande aux évoques d'adorer le pape, mais, au contraire, d'exposer, en toute liberté et après réflexion, ce qui, en conscience, leur paraît être la vérité, tout en demeurant prêts à se soumettre aux décisions du concile, qu'elles soient conformes ou non à leur manière de voir.
Comme le jour décisif approchait et qu'il devenait de plus en plus vraisemblable que la définition aurait lieu, Arnim voulut au moins obtenir de son gouvernement la permission de manifester par quelque signe sa désapprobation contre les agissements de la cour de Rome. Il écrivit le 18 juillet à Bismarck que le dogme serait vraisemblablement, promulgué et que la question se posait pour les diplomates de savoir comment ils devaient se comporter publiquement et officiellement en cette circonstance. Le comte Trauttmansdorff voulait demander à ce sujet des instructions à son
gouvernement et avait proposé les bases suivantes : Les diplomates européens ne pouvaient assister à la séance solennelle où serait proclamé le dogme. En effet, le pape, en faisant cette proclamation, témoignerait d'un grand dédain pour l'ensemble des Cabinets européens. Mais rester à l'écart ne serait pas manifester suffisamment sa désapprobation. Des fêtes publiques très solennelles, des illuminations, etc., auraient sans doute lieu à Rome le jour de la promulgation, ou môme auparavant. Il était convenable de s'y dérober en quittant la ville. Il était même à recommander que les représentants du gouvernement s'éloignassent munis ostensiblement d'un congé plus prolongé, sans donner à leur départ le caractère d'une rupture diplomatique. Comme cependant il était possible que les évêques eussent à ce moment-là un besoin particulier d'être soutenus diplomatiquement, il fallait laisser les ambassadeurs libres de décider si leur présence à Home était encore nécessaire aux évêques et de quelle manière ils pouvaient exprimer convenablement le mécontentement des puissances, si au dernier moment le départ immédiat ne paraissait pas prudent. Arnim déclare qu'il adopte en général les vues de Trauttmansdorff, mais il estime qu'il n'est pas encore possible de donner des instructions pour l'éventualité en question, puisqu'on ne peut encore savoir sous quelle forme se présentera la défaite des évêques et l'offense infligée aux gouvernements. // Il voudrait seulement être informé par télégramme si Bismarck est en principe d'avis que le gouvernement devra dans tous les cas manifester clairement son mécontement de l'offense reçue (i). Naturellement la réponse de Bismarck fut qu'il ne fallait pas, à son avis, témoigner son mécontentement de la proclamation du dogme. Un départ retentissant serait un coup d'épée dans l'eau, qui ne ferait que rendre plus difficile la
(i) C. K., 1607 b. sqq.