‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 5)Chapitre 15 sur 140 · DISCOURS DE MM STROSSMAYER · texte numérisé non relu

DISCOURS DE MM STROSSMAYER

qui marqueraient avec plus d'exactitude les droits des éyêques. 11 en donne trois raisons : i° la formule qu'il recommande est consacrée par l'usage des conciles œcuméniques, même de ceux qui s'occupent de lettres dogmatiques (des papes,); les évêques souscrivaient : a judicans et definiens subscripsi »; 2° au concile de Trente presque tous les Pères signèrent : « definiens subscripsi»; 3° récemment, comme tout le inonde le sait, les théologiens d'une certaine école ont, dans leurs controverses, tellement affaibli le sens de l'expression/wc/zcare quand elle se rapporte aux évêques du concile, qu'ils lui ont enlevé toute signification et toute force juridique, pour ne plus lui laisser que la valeur d'une ratification. //

Aussi, pour sauvegarder et maintenir intacts les droits divine des évêques, l'orateur demande t-il l'adjonction du mot definientibus : « Illustrissimes et Révérendissimes Tères, dit-il, tous nous sommes également convaincus qu'un des chefs-d'œuvre de l'amour et de la miséricorde divine est l'établissement par Dieu lui-même de la Primauté dans l'Eglise, nous en sommes également persuadés, nous sommes tous également prêts à souscrire, s'il le faut, de notre sang, les enseignements sur la primauté que saint Cyprien a développes dans son traité sur l'Unité de l'Eglise. Tous nous sommes prêts à exalter et a prêcher partout cette autorité constituée par Dieu, et les droits qui lui appartiennent, comme nous les avons reconnus et proclames récemment par nos démarches publiques avec plus d'éclal que jamais. Mais les droits des évêques sont aussi des droits de Dieu luimême, ils ne sont pas notre propriété; nous les avons reçus de Dieu pour en user dans les conciles pour l'utilité et l'honneur de notre Eglise et pour le bien de notre peuple. Aucun de lions ne peut y renoncer; il devrait plutôt sacrifier sa vie — vitam potins externa sua positione renuntiabat — que les droits à lui confiés par Dieu même. C'est à Dieu qu'il faudra,

quand au jour du jugement Notre-Seigneur les réclamera, les remettre dans leur intégrité, sans diminution, et même, si c'est possible, avec une considérable augmentation ». Mgr Strossmayer rappelle l'exemple du concile de Trente, vrai modèle du zèle avec lequel on doit détendre aussi bien les droits des évêques que les droits du Pape sur le Concile.

Cette éloquente intervention en faveur des droits épiscopaux rencontra certainement dans l'auditoire l'approbation générale. Cependant l'emploi dans l'introduction de la seule expression nobis judicantibus, sans y joindre definientibus, constituait-il le moindre danger pour les droits des évêques? Le rapporteur de la Députât ion de la toi nous le dira bientôt. De plus, on avait déjà expliqué à Mgl' Strossmayer qu'il n'était point contraire aux usages des anciens conciles de publier leurs constitutions sous le nom du pape quand le pape lui-même les présidait; au contraire, c'était tout à fait conforme aux précédents (i). L'évèque de Diakovàr aurait pu s'en convaincre par les faits historiques très clairs qu'on lui proposait, et alors, certainement il ne serait point revenu sur ses anciennes réclamations.

La seconde observation de l'orateur concernait le passage où étaient exposés les progrès des erreurs religieuses depuis le concile de Trente (Introduction, £§ 3 et \, . Le schéma dit que les fausses doctrines condamnées à Trente, qui, dédaignant le magistère vivant de l'Eglise en matière religieuse lui ont préféré le jugement propre des particuliers, ont dégénéré en une multitude de confessions ennemies. Il en est résulté la perte de la foi chez un grand nombre d'hommes, et même le mépris de la Sainte Ecriture qu'ils considèrent comme une fable. Par une conséquence plus lointaine, sont venus le Mythisme, le Rationalisme, lTndifférentisme, le Naturalisme ; de là aussi le Panthéisme, le Matéria-'

(i) Voir 11° volume, 72 sq., 120 si| .

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tisine, et l'Athéisme. Les catholiques eux-mêmes se sont laissé atteindre par cette peste.

Dans ce passage, dit l'évêque de Dîakovàr, on présente comme conséquences du protestantisme tous les maux et toutes les erreurs qui ont inondé le monde, depuis le concile de Trente jusqu'à nos jours ; le protestantisme lui-même avec toutes les erreurs qui en découlent est appelé unepeste(i) dont les catholiques même sont infestés. Tout cela est contraire d'abord à la vérité, puis à la charité.

En premier lieu tout cela n'est pas conforme à la vérité. Il est exact que le protestantisme et le subjectivisme qui en résulte peuvent être appelés les racines de beaucoup de maux dans l'Eglise ; de ces racines sont sortis le rationalisme, le criticisme et d'autres erreurs fondamentales. Mais on ne devrait pas oublier que le germe du protestantisme et du rationalisme était déjà dans l'humanisme et le laxisme du XVe siècle. — L'orateur avouait donc ce que le schéma déclarait. Carie schéma n'avait jamais nié qu'avant l'apparition du protestantisme le monde n'eût pas été préparé à sa venue ; il indiquait seulement ce qui était sorti du protestantisme, en tant que cette hérésie avait repoussé les décrets du concile de Trente.

En second lieu, continue Mgr Strossmayer, ces maux monstrueux que le schéma fait sortir du protestantisme, sont nés eu dehors de son influence, au sein d'un peuple catholique, au temps de Voltaire et des encyclopédistes //. Du reste dès l'époque du concile de Nicée de pareilles erreurs avaient

(l) Friedrich raconte aussi (Geschichte, etc., 111,780-789) que dans l'introduction du schéma dont nous parlons, le protestantisme était appelé une peste. Le gouvernement prussien s'en plaignit à la curie. Aussi les Pères remplacèrent-ils plus tard le mot pestis par impielas,eï de manière que cette qualification ne tombât point sur le protestantisme, mais sur le Panthéisme, etc. Un simple regard jeté sans passion sur le passage incriminé du schéma aurait convaincu Friedrich que, dès l'origine, le mot pestis s'est appliqué non au protestantisme, mais au panthéisme.

pris naissance dans l'école d'Alexandrie. On n'est donc pas absolument dans la vérité quand on en rapporte l'origine au protestantisme. Il faudrait enfin tenir pour certain qu'il existe parmi les protestants de grands esprits qui ont combattu ces fausses doctrines, et prêté ainsi un puissant secours à l'Eglise catholique. L'orateur ne veut nommer que le grand Leibniz (i). De même le protestant Guizot a entre autres efficacement réfuté Renan Lorsque l'évêque de Diakovàr exprima le vœu de voir l'œuvre de M. Guizot entre toutes les mains, on remarqua dans l'assemblée des signes de désapprobation; alors l'orateur ajouta « à peu d'exceptions près. » — « Je crois, continua-t-il, que parmi les protestants vivent un très grand nombre d'hommes, qui, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, marchent sur les traces de ceux que je viens de nommer, et aiment Notre Seigneur Jésus- Christ. Ils méritent ainsi qu'on leur applique ces paroles du grand Augustin: «lisse trompent, mais de bonne foi; ils sont hérétiques ; mais que personne ne les tienne pour tels. »

(1) D'après lord \cton (Zur (,eschichte îles l atikan. honails, p. 90) suivi par Friedrich (op. cit., p. 773) à cet endroit les Pères auraient poussé de grands cris. Le cardinal de Angelis, président, aurait sonné et t'ait cette observation : « Ce n'est pas ici le lieu de taire l'éloge des protestanls. » — Les sténographes n'ont rien conservé de tout cela; étant donnée l'exactitude de leurs rapports, leur silence est une preuve absolue de l'inexactitude de celui de lord Acton. Même dans la suite rien de tel ne fut dit par l'un des présidents. Le cardinal Capalti fit remarquer que dans le schéma il n'est pas question des protestants. mais du protestantisme. Gela sans doute est l'origine du texte donné par lord Acton, lequel n'a pu avoir pour sources que des confidences orales laites après la séance. Du reste, l'éloge des protestants lait, alors et plus tard, par Mf Strossmaver ne paraissait pas sans doute injustifié aux \ eux des prélats qui vivaient dans les pays de religion mixte : ils savaient que beaucoup de protestants abhorrent l'incrédulité moderne et adhèrent bona fide au protestantisme ; ils desapprouvaient seulement M" Strossmayer d'en parler si longuement, car cela n'avait rien avoir avec le schéma.

Quelques évèques, au contraire, habitant les pa\ s exclusivement catholiques,, ne connaissant point personnellement les protestants et ne sachant rien d'eux sinon qu'ils vivent dans l'hérésie et sont les ennemis de l'Eglise catholique, purent être scandalisés d'entendre leur éloge de la bouche de M*' Strossmayer. Ils jugeaient un peu les protestants comme les protestants des régions protestantes jugent les catholiques.

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De nouveaux murmures des Pères accueillirent ces paroles. )es murmures ne signifiaient certainement pas que les évê- [ues refusaient d'admettre la vérité de ce que disait l'orateur, nais seulement que rien de ce qu'il disait n'avait trait à l'obet du débat //.

Le schéma ne parlait pas des protestants, mais du protesantisme. En affirmant que de cette hérésie est née l'incrédulité noderne, il ne niait pas que beaucoup de protestants aient soutenu pour la foi de très honorables combats. Il ne niait pas lavantage qu'en dehors du protestantisme l'incrédulité ne put naître, quand il disait d'abord que le principe du libre Bxamen, tel que le protestantisme le proclame, produit la livision en des sectes sans nombre, et naturellement la perte le la foi, et ensuite, qu'en fait, l'incrédulité moderne en dérive. Elle sortit d'abord du protestantisme en Angleterre, d'où aile s'est répandue dans les autres pays, en particulier dans les parties protestantes de l'Allemagne. Les philosophes français eux-mêmes ont subi fortement l'influence du déisme anglais, et ont toujours été en étroite relation avec ses chefs.

Après les dernières paroles que nous avons rapportées, Mer Strossmayer fut interrompu parle cardinal de Angelis» président ; alors se produisit cette scène violente à laquelle nous avons fait allusion. Nous laissons ici la parole au compte-rendu sténographique.

Le cardinal de Angelis, président : « Je vous en prie, Révérendissime Père, ne prononcez point de pareilles paroles qui scandalisent plusieurs Pères. » (i)

(i) Praeses Cardinalis de Angelis : « Precor, Reverendissime Pater, ut abstineas a verbis, quae scandalum in nonnullis Patribus excitant. »

Orator nonnutla profert veiba in eodem sensu quae non percipiuntur ; sed statim interrumpitur ab E°" PraesideCardinali Capalti, qui animadvertit, hic non agi de protestantibus sed de protestantismo, non agi de personis, sed de haeresi in génère Porro negandum non esse, tôt hodiernos errores tanquam a fonte dérivasse a protestantismo in genêt e speclato, nimirum aprmcipio judicii privati ; igitur sibi videri non esse contra caritatem si dicaiur proteslantnmum, in seipso spectatum, eumesse

L'orateur dit encore quelques mots dans le même sens, mais qu'on ne peut saisir. L'Eminentissime cardinal Capalti, président, l'interrompt aussitôt, et lui fait observer qu'il ne s'agit pas ici des protestants mais du protestantisme, qu'il n'est pas question des personnes, mais de l'hérésie en géné-

pi </i<o tôt monstra errorum deriuarunt, ideoquc &v verbis proaemii nttllam protestanlibus legitimam offensioms occasionem dan.

Orator: «£170 grattas svmmas habeo Eminentiae Vestrae pro hac instructione ; itd me argumenta, quae Eminentia Veslra protulit ad id probandum, qund omnia illa mala sint adscribmda protestant/bus, non convinctmt. Et ego existimo, dari in pro lestantismo non unum alterumve hominem, sed tiirinamhominum,quiadhuc Chris tu m Jesum amant. » (Murmur.)

Praeses Gardinalis Capalti : « Peto ut insistas iis de quibus schéma loquitur.

Haec est expressio, quae de protestantibus habita fuit : Tanlum dictum est, prose 'ipias a Tridentims Patribus haerese* in multipliées discjrdesque sérias fuisse discissas. Igitur vides, hic nec nominari protestantes ; nominantur tanlum sectae, quae a Conctlio Tridentino damnatàe f itérant. Verum quae dicuntur de tnfinilis aliis sectis, quae ex hujusmodi pri mis haeresibus exierunt, Reverendissimi Patres judicabunl. Igitur mihiquidem videtur, rêvera videtur,nullam offensionem fieri in protestantes. Igitur te rogo, ut velis deststere ab hujusmodi sermone, qui, ut candide fatear, aures offendil plurimorum episcoporum. »

Orator ; a Ego concludo. Asl cerle sno multos esse viros in medio proteslantium ■viventes,qui loto corde desiderarent, ne abquii in schemate poneretur, quodgraliae divinae inter eos aspiranti poneret modum. Ego scio, in Concdio Tridentino actum fuisse cum summa cautione,prudentia et charitate, cum ageretur de protestantibus . Concilium Tridentinum ideo dicit Tridenlum ad Germaniae faaces convenisse, ita ut promiditudo offerretur protestantibus ad concilium veniendi. In fine Concdium Tridentinum dicit : Quanquam protestantes in médium nostrum venirent, omni charitate et kumanilate eos eiciperemus ; tamen ita rem ipsorum et negolia ipsorum tracta rimus, ut non tam nostram, quant eorum causam agere videremur. Cuperem,ut illos non. . . »

Praeses Gardinalis Capalti : « Haec cura habita fuit a Sanctissimo Domino nostro, ■dum postquam indixtl oecunemicum concilium, apostoiieis suis litteris omnes protestantes mvitavit, ut si ad lumen redire vellent, id incunctanter faci-rent, atque materna viscera in ipso Romano Pontificenecnonin oecumenico Concilio mnenirent. (Approbationis signa.) Pi oponamus pottus, Ecclesiam tenerr imam matrem semper fuisse ; non faciamus hujusmodi comparationes, quae quadammodo o/fendunl z-elum paslorum Eœlesiae. Ecclesia semper viscera charitalis habuit et in omnes errantes et in omnes heterodoxos ; sed id nonprohibuit, quominus errores configeret, quominus super docirinam veritatem diceret. Et mihi videtur, rur sus répétant, mitti videtur, si velimits sincère loqui, [tuas animadversiones hoc sub respectu nullitm fundamentum habere inipso schemate, quo protestantes possint odium suum in Ecclesiam catholicam .proferre. »

Orator : « Ego concludo, sed contra unam Véstrae Eminentiae observationem unum verbum tantum drbeo . . . »

Hic Emtnentissimus Praeses Capalti verba facere conatur : sed statim undique murmurantibus Patribus prosequilur

Orator :<< Haec ego ad tristissima hujus Concilii adjuncta refero. . . » (Ob nimium

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rai. On ne peut nier que les erreurs modernes si nombreuses iérivent du protestantisme, considéré en lui-même, c'esti-dire du principe du jugement privé. // Il ne lui paraît donc pas contraire à la charité de dire que le protestantisme, à le prendre en lui-même, est la source d'où dérivent tant d'erreurs monstrueuses ; par conséquent, les paroles de l'Introduction n'offrent aux protestants aucune occasion légitime le s'offenser.

L'orateur : « Je rends les plus vives actions de grâces à

indignadonis murmur rix percipi verba omnia potuerunt.)« Fado lertiam observadoaem brevem, brevissnnam, quae tamen mihi vide lu?- ad essendamspectare; et conscienliam meam itacommuvet, ut eam s'ienbopraelerne nullo modo poluet im Diclum est, nos post ptoaemii hujus disiusswritrn ad sufjragondum ituros ; et in deiretot quod m supplementum ordmis inienoris nobis datum est, dicttur super tes in Concilia Vatkano agendum esse volorum majoritale. Contra commentai iurn banc in rem scrip*eruvt quidam epi*copi,et quaesietunl, utrum antiqua illategula de morati unavimilate. . »

Hic itetum ob rediniegratum etcrescens indignadonis universalis murmur verba oratons suffo< an tur.

Praeses Caidinalis Capalli :« Hoc non pertinel ad hodiemam discussionem. »

Vehementtr a)]tobam faites intetrv] tionem et asserlionem; et Revei endissimvs orator inlert umpens respondet e conatur. Intérim Paires denuo coinmunissime obstrepunt, vix non jremunl, plut esque, ut descet>dat orator, postulant.

Oralor : « Vestt a Eminentia cette igvoscete débet. Ego reverur jura praesidum... ego cette si praeterita régula, arietna illa et immutabilis de unanimi consentit morali. . . moraliter ad omnes unanimi. . »

Suff'ucutur voxoi atoris indignadonis stiepilu. Altamenprosequitur

Orator : « Ego confia omneni intert updonem pi otestor, ego. . . »

Paires sut génies clamant :« Protestamur nos contra te ! »

Iterum Oralor : « Egoproteslor contra omnem mteri updonem ! »

Primus Praeses iterum alque iterum lindnnabulum sonat.

Patres unanimiter : o Platel, desiendal, descendat! »

Orator : « Ego protestor contra. . . »

Descendit otator et indtgnabundi Paires e subselliis egrediuntur, singuli pro se varia obmurmurtmtes. (Ain duebant: Et isdnoiunt infaldb>liladm Papae, islene est mfallib lis ? Ain : Lucifer est isie, ànaiheruo, anathema ! Alii vero : Aller Lulherus est tste, rjiciatur joras. Omnes autemclamabant : Descende, descende: Oralor autem semper dicebat : Protestor, protestor ! et descendit.)

Cum t ad es iubsellvs relieds ex aula discedet e inciperent, Eminenlissimus primus Praeses abeuntes campanulae sonilu teiivuit, ut eos de Congregadone in diem posterum habenda moneiet. — Acta,e\c, II. 48sqq.

La dernière phrase mise entre parenthèses ne se trouve pas clans la transcription faite sur le travail des sténographes pendant la congrégation générale ellemême; mais elle est dans les exemplaires imprimés Elle a été tirée d'autres notes prises dans le concile. Comme les Pères tenaient différents propos, chacun des scribes ne pouvait tout noter.

Votre Eminence, pour l'explication qu'elle vient de me donner; niais les preuves que Votre Eminence apporte pour montrer que tous ces maux doivent être attribués aux protestants, ne sont pas convaincantes. J'estime pour moi qu'il y a dans le protestantisme, non pas quelques individus, mais une foule d'hommes, qui aiment encore Jésus-Christ. » (Murmures.)

Le cardinal Capalti : « Je vous en prie, tenez-vous en au texte du schéma. Voici l'expression dont il se sert au sujet des protestants : Il est dit seulement que les hérésies proscrites par les Pères de Trente se sont divisées en une multitude de sectes différentes. Vous voyez par conséquent qu'on ne nomme même pas les protestants. On ne nomme que les sectes qui ont été condamnées par le concile de Trente. Quant à ce qui est dit des autres sectes innombrables, qui sont sorties de ces premières hérésies, les Révérendissimes Pères en jugeront. 11 me semble donc, en toute vérité, qu'il n'y a aucune offense faite aux protestants. En conséquence je vous prie de vouloir bien laisser là ce langage, qui, je vous l'avoue franchement, blesse les oreilles de bien des evêques. »//

L'orateur : <c Je termine. Mais certes, je sais qu'il y a beaucoup de personnes vivant au milieu des protestants qui désireraient de tout leur cœur ne rien voir mettre dans le schéma qui put être un obstacle à la grâce divine soufflant parmi leurs frères. Je sais qu'au concile de Trente on a agi avec la plus grande réserve, la plus grande prudence et la plus grande charité, quand il a été question des protestants. Si le concile de Trente s'est réuni à Trente, c'est-à-dire aux portes de l'Allemagne, c'est, a-t-il déclaré, pour que les protestants eussent toute facilité de s'y rendre. Et au terme de de ses sessions le concile de Trente proclame : « Si les protestants étaient venus parmi nous, nous les aurions reçus en toute charité et bienveillance ; et cependant nous avons traité

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leurs affaires comme si nous plaidions leur cause et non pas la nôtre. Je voudrais qu'ils ne... »

Le cardinal Capalti : « Ce fut là précisément le souci du Saint-Père : après avoir convoqué le concile œcuménique, il a, par lettres apostoliques, invité les protestants; s'ils voulaient revenir à la lumière, leur a-t-il dit, qu'ils le fassent sans -crainte; ils trouveraient dans le Souverain Pontife aussi bien que dans le concile général un cœur maternel. ( Signes d' approbation.) Montrons plutôt que toujours l'Eglise a été une mère très tendre; et ne faisons pas de ces comparaisons qui blessent toujours un peu le zèle des pasteurs de l'Eglise. L'Eglise a toujours eu des entrailles de charité pour tous les égarés, pour tous les hétérodoxes, mais cela ne l'a pas empêchée de condamner les erreurs, de proclamer la vérité en matière de •doctrine. // Il me semble, je le répète, il me semble, à parler franchement, que vos observations n'ont pas, à cet égard, le moindre fondement dans le schéma; car il n'y a rien en lui qui puisse provoquer la haine des protestants contre l'Eglise catholique. »

L'orateur : « Je termine; mais je dois objecter à une remarque de Votre Eminence un mot seulement... »

Le cardinal Capalti essaie ici d'interrompre l'orateur; mais Mgr Strossmayer poursuit aussitôt au milieu du murmure général des Pères : « J'attribue tout cela aux tristes circonstances de ce concile... (Le murmure d'indignation devient si grand qu'on ne peut entendre toutes les paroles de l'orateur.) Je fais une troisième observation, courte, très courte mais essentielle à mon avis, et qui trouble trop ma conscience pour que je puisse la taire. On a dit qu'après la discussion de cette Introduction, nous aurions à voter le décret supplémentaire sur l'ordre intérieur du concile qui nous a été distribué, annonçant qu'au concile du Vatican le vote sera prononcé à la majorité des voix. Des évêques ont rédigé un mémoire contre

ce procédé; ils ont demandé si l'antienne règle de l'unanimité morale... »

Ici, les paroles de l'orateur disparaissent sous le tumulte de nouveau croissant de l'indignation générale.

Le cardinal Capalti : « Ceci ne concerne pas la discussion présente. »

Les Pères approuvent vivement cette interruption et cette déclaration du Président. Mais l'orateur, interrompant à son tour le cardinal, veut répondre ; alors les Pères protestent bruyamment d'un commun accord; ils maîtrisent à peine leur indignation, et plusieurs réclament que Mgr Strossmayer quitte la tribune.

L'orateur : « Que Votre Eminence me pardonne... Certes je respecte les droits des présidents., pour moi, si l'ancienne règle, la règle éternelle et immuable du consentement moralement universel... de l'unanimité morale... »

La voix de l'orateur est couverte par le bruit des protestations. Il continue cependant :

L'orateur : « Je proteste contre toute interruption. »

Les Pères debout crient : « C'est nous qui protestons contre vous ! »

L'orateur : « Je proteste contre toute interruption. »

Le Premier président agite sa sonnette à plusieurs reprises.

Les Pères unanimement : « Oui, qu'il descende! qu'il descende ! »

L'orateur : « Je proteste contre... »

Mfe'r Strossmayer quitte la tribune, pendant que les Pères sortent de leurs places, indignés, faisant à haute voix leurs réflexions. (Les uns disaient: « Et ces gens-là ne veulent pas de l'infaillibilité du pape ! Est-ce qu'il est donc infaillible, celui-là? » D'autres : « C'est Lucifer anathème! anathème! » Ou bien : « C'est un autre Luther, qu'on le chasse! » Tous enfin criaient : « Descendez ! descendez ! » //

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L'orateur de son côté ne cessait de répéter : « Je proteste L je proteste ! » Puis il descendit.)

Comme les Pères, après avoir quitté leurs sièges, commençaient à sortir de la salle, le cardinal Premier président les retint d'un coup de sonnette pour les avertir que la congrégation prochaine se tiendrait le lendemain.

Tel est le récit du compte rendu sténographique

Ce fut la séance la plus agitée du concile du Vatican M^ Strossmayer avait certainement donné occasion à ses collègues de s'impatienter contre lui, en s'obstinant à introduire dans la discussion des sujets étrangers au débat, et qui contenaient pour la plupart une critique amère du concile et de sa conduite, critique de nature à provoquer les plus vifs mécontentements. Les cardinaux présidents avaient fort bien rempli leur devoir; mais en général on aurait pu attendre des évêques plus de calme et de dignité.

Lord Acton (i) a parlé avec beaucoup de détails du discours de Mgr Strossmayer : il le fait disserter longtemps, sur des sujets que l'évêque n'a pas touchés A propos de la nécessité d'obtenir le consentement moralement unanime des Pères pour définir un dogme, il fait dire à l'évêque les paroles suivantes : « Un décret supplémentaire sur le règlement intérieur du concile nous a été dernièrement distribué; il établit que dans le concile les affaires seront réglées à la majorité des suffrages. Contre ce principe qui renverse de fond en comble la pratique des conciles antérieurs, de nombreux évêques ont élevé des protestations qui n'ont pas reçu de réponse. Un objet de si haute importance méritait pourtant qu'on lui en fît une. qui fût claire, limpide, pure de toute équivoque //. Qu'on ne l'ait point fait, c'est une des choses les plus fâcheuses qui pussent arriver pour ce concile. Car certainement les contemporains et la postérité en auront

(i) Zur Geschichle de< Vatikan. Konzils, pp. 87 et suiv,

occasion de dire que dans ce synode il n'y a eu ni liberté, ni vérité! Pour moi, je suis convaincu que la règle commune, éternelle et invariable de la foi et de la tradition a toujours été et sera toujours le consentement au moins moralement unanime. Un concile qui s'écarterait de cette voie et prendrait sur soi de définir les dogmes en matière de foi et de mœurs à la majorité des suffrages, perdrait le droit, j'en ai la conviction la plus intime, d'imposer aux consciences du monde catholique une obligation dont la vie ou la mort éternelle est la sanction. » (i)

De tout ce morceau, Mgr Strossmayer n'a dit que deux mots. Mais vraisemblablement il avait résolu de le prononcer dans cette occasion et l'avait écrit; car, il n'y a noint de doute, ce sont bien ses idées. Contre la doctrine en vertu de laquelle la majorité des voix des Pères du concile suffit pour définir un dogme, les membres de la minorité s'élevaient avec une insistance particulière. Pourtant, alors même qu'on eût réussi à imposer la règle de l'unanimité morale au concile du Vatican, afin d'empêcher la définition de l'infaillibilité pontificale, on n'aurait pas atteint ce but : une écrasante majorité était décidée en faveur de la définition. Dans leur mémoire contre le règlement additionnel dans lequel ils croyaient voir établi que la définition des dogmes serait acquise à la majorité des voix, les Pères de la minorité réclamaient tout particulièrement contre ce point. Ils affirmaient en outre que, dans les anciens conciles, on avait exigé ce consentement général qui seul rend les décisions valides. Lord Acton (2) nous raconte que quelques prélats hongrois auraient voulu faire ajouter : «L'autorité et l'œcnménicité du concile dépendent de la solution de cette question » : aussi « ne pouvaient-ils considérer le concile comme vraiment légitime et continuer leur coopération à son oeuvre,

(1) Acton, op rit , p. 9t.

(2) Ioid., p. 85.

LA QUESTION DE i/UXANIMITÉ MORALE 59

tant que ce point capital resterait dans le doute. » Les rédacteurs de l'adresse ne voulurent pas de cette addition. M81 Strossmaj^er était sans aucun doute l'un des « prélats hongrois » qui la proposaient, car il voulut, quand cette proposition fut rejetée par ses collègues, exprimer dans un discours ses pensées sur la nécessité de l'unanimité morale : <c Xous sommes des poltrons, » aurait-il dit, et il aurait affirmé qu'il demeurait résolu à élever dès la première occasion une énergique protestation. Il resterait à la tribune tant que les gendarmes ne viendraient pas l'en arracher, et, dans ce cas, il protesterait immédiatement contre l'œcuménicité du concile » (i). Ce ne sont pas les gendarmes, mais les auditeurs de Mgr Strossmayer qui l'obligèrent à quitter la tribune, quand, malgré la sonnette du président, il voulut continuer à parler.

Que Mgr Strossmaj'er ait eu cette conviction que le consentement moralement unanime des Pères était requis pour une définition de foi, cela n'a rien d'étonnant. Beaucoup d'évèques •de la minorité défendaient comme lui cette fausse théorie. Mais ce qui doit surprendre, c'est l'assurance avec laquelle il parle de « l'ancienne, éternelle et immuable règle de l'unanimité morale», ajoutant que l'opinion d'après laquelle il suffirait de réunir la majorité des voix « bouleverse de fond en comble toute la pratique des conciles antérieurs ». L'histoire ne fournit aucun fondement à ces affirmations catégoriques. Mgr Strossmayer dit lui-même dans son discours que certains évêques ont dressé un mémoire sur cet objet. Il fait vraisemblablement allusion à un écrit anonyme, paru en français, à ce moment même, à Naples : L'unanimité dans les conciles œcuméniques. C'était une brochure sans aucune valeur ; elle mutilait grossièrement et dénaturait les autorités .théologiques, et présentait l'opinion qui soutenait la néces-

.<1) Friedrich, op. cit., III. 766.

site du consentement moralement unanime comme la doctrine des plus anciens théologiens. Nous reviendrons plus tard sur cet opuscule à propos de la controverse qui s'éleva sur ce sujet (i).

Les évêques allemands de la minorité ne paraissaient pas avoir été satisfaits de l'attitude de M8* Strossmayer. Les clioses en vinrent presque à une rupture entre lui et l'union allemande. Mgr Schwarzenberg vint, dans l'après-midi du 23 mars, lui faire des représentations, lui disant « qu'il parlait trop, qu'il allait trop loin, qu'il compromettait les autres. » C'était ce que pensaient la plupart peut-être des prélats d'Allemagne. Dans une explication qu'il eut avec eux, Mgr Strossmayer déclara qu'il sortirait de l'union allemande, bien qu'il l'eût fondée lui-même. // Si cette résolution n'eut point d'effet, c'est surtout grâce à l'intervention de quelques laïques, et ensuite parce que Mgr Dupanloup et d'autres évêques assurèrent « qu'ils partageaient complètement les idéesexprimées par l'évêque de Diakovàr, et qu'ils ne pouvaient trouver qu'il eût provoqué un scandale » (2).

Mgr Strossmayer était lui-même si j)ersuadéde la correction, de son attitude à la congrégation générale, que, le jour suivant, il remit aux présidents une protestation contre l'interruption de son discours, en tant surtout qu'elle venait de la part des Pères, ses auditeurs; il demandait qu'on lui accordât, d'une manière que les présidents voudraient bien régler eux-mêmes, une satisfaction publique pour l'injustice publique dont il avait été la victime. Cette pièce expose toute la substance de son discours; il y déclare ne pas voir en quoi il a

(1) Friedrich, op. cit., 780. Le même auteur prétend (p. 781) que M" Haynald déclara le 23 mars tenir pour vrai ce que M" Strossmayer avait dit. C'est inexact. L'archevêque de Kalocsa a simplement appuyé en quelques mots une proposition de l'évêque de Moulins, sans dire un mot de M" Strossmayer. (Acta, etc.,. 11.64 sq.)

\2) Archives.

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