‹ Histoire du Concile du Vatican (volume 5)Chapitre 28 sur 140 · POUR ET CONTRE LE TRADITIONALISME MITIGE · texte numérisé non relu

POUR ET CONTRE LE TRADITIONALISME MITIGE

foi (i). La partie non prononcée fut insérée dans les Actes de la congrégation générale, et remplit encore plus de six pages in-folio. S'appuyant sur un autre passage de la Sainte-Ecriture (Gen., I, 26), il y montrait que, de fait, l'homme devait être en état d'arriver à la connaissance de Dieu sans révélation ; il résolvait ainsi, si l'on admettait son interprétation, — qui d'ailleurs ne s'imposait pas de prime abord, — le doute qu'il venait de soulever lui-même. //

Mgr Gastaldi, évêque de Saluzzo (2), ne parla qu'en passant de la condamnation du traditionalisme; mais il se déclara ouvertement partisan du traditionalisme mitigé : « Si l'Eglise enseigne que l'esprit humain peut, par ses ressources naturelles, connaître Dieu avec certitude, en s'élevant des choses visibles et créées aux choses invisibles, enseigne-telle par là que l'esprit humain est capable de cette connaissance dans tous les états où il peut se trouver? Enseigne-t-elle, par exemple, que l'intelligence d'un enfant est déjà capable de s'élever d'elle même jusqu'à la connaissance de Dieu, sans enseignement et sans maître ? L'Eglise ne dit pas cela. Elle n'examine pas les conditions nécessaires pour que l'esprit humain puisse produire cet acte. Or, le langage est une condition absolument nécessaire. Qu'on le supprime, et l'on supprime du même coup le développement et la formation qui sont nécessaires à l'esprit humain pour mettre en œuvre ses puissances naturelles et arriver par lui-même à connaître Dieu. Mais nous autres hommes, nous n'avons pas inventé le langage; jamais peuple ni nation n'a revendiqué cette découverte. A qui les premiers hommes en furent-ils redevables, de qui durent-ils l'apprendre? De Dieu. Je ne vois pas d autre

(1) Il joignit à son manuscrit une protestation énergique, se plaignant d'avoir été troublé par les Pères dans son exposition. S'il était en faute, ce n'était pas aux Pères, mais aux présidents, de l'interrompre. Acta, etc., p. 611 sq.

(2) Acta, etc , p. 159 sqq.

réponse à cette question. » Grâce à cette manière de voir, M-1 Gastaldi n'avait aucune objection contre le premier paragraphe, qui ne s'occupait pas de cette opinion. Mais il avait une difficulté contre le second paragraphe, dans lequel il est dit que la révélation n'est pas absolument nécessaire pour arriver à la connaissance naturelle des choses religieuses. Nous aurons à revenir plus tard sur ce sujet.

Mgr Maret, évëque de Sura i. p. i. (i), n'objecta qu'une chose contre le premier paragraphe : en disant que Dieu peut être connu par la considération des choses créées, ce texte semble exclure la preuve de l'existence de Dieu qui part de l'idée d'un être infiniment parfait, ou preuve ontologique, qui est pour l'orateur la plus certaine de toutes.

Les deux derniers orateurs qui prirent la parole dans le débat spécial sur le second chapitre furent Mgr Faict, évèque de Bruges (2), et MgrDemartis, évèque de Galtelli-Nuoro (3). Ils s'étendirent longuement aussi sur le traditionalisme, mais dans un sens différent. Le premier était un adversaire déclaré de cette doctrine; il regardait le traditionalisme mitigé comme aussi funeste que le traditionalisme strict; d'ailleurs il ne voyait pas entre eux de différence essentielle. En conséquence, il propose de modifier le schéma (4) de façon à condamner aussi le traditionalisme mitigé, en tant qu'il déclarerait nécessaire une révélation, quelle qu'elle soit, pour la connaissance de Dieu.

M-1 Demartis (5), au contraire, parla du traditionalisme avec beaucoup de bienveillance; il ne voyait pas avec la

(i) Acta, etc., p. 174 sqq.

(2) IJmcL, p. 179 sqq.

(3) lbid., p. 184 sqq.

(4) Voici la proposition d'amendement (juil présenta: «Deum .. naluraii rationis lamine e rebits creaiis titra quamlibet de Deo traditam doclrinam certa cognosci posse. » Entend. 8 (C. V., 121 a.)

(">) Acta, elc.,11, 184 sqq.

DISCOURS DE Mgr DEPARTIS «J3

même clarté que l'évêque de Bruges la nécessité de la condamnation du traditionalisme par la papauté, et il chercha à préserver le traditionalisme mitigé de toute condamnation. Il donna cette doctrine comme la vraie. Dans cette théorie, telle qu'il l'expose, « l'homme a le pouvoir de connaître, de juger, de conclure et de pénétrer toutes les vérités métaphysiques et morales; mais, — et c'est là l'objet du dissentiment, — pour arriver à la connaissance de ces vérités, un enseignement est nécessaire, soit par la parole, soit par l'écriture, soit par signes ou de quelque autre façon que ce soit ». Un Anglais a pu faire l'éducation de son fils sourd et aveugle par le sens du toucher. Peu importe le mode ! L'enseignement est à peu près aussi nécessaire à l'homme que la lumière à l'œil pour voir clair, bien que l'œil soit par lui-môme capable de voir; de même, la semence, bien qu'ayant en ellemême la vie et le pouvoir de germer, ne peut pourtant pousser aucun germe sans le contact avec la terre, sans l'air et la chaleur nécessaires ; ainsi en est-il de la raison humaine. « Aussi ces traditionalistes, — que mon prédécesseur à la tribune (Msr Faict) le remarque bien, — distinguent deux éléments nécessaires : d'abord l'aptitude de notre esprit à connaître toutes les vérités ; ensuite l'enseignement, non comme cause concourant à la connaissance, mais comme simple condition, de même que l'air et la lumière pour l'aptitude à germer et à voir. Ainsi, le traditionalisme strict, que nous appelons proprement traditionalisme, se sépare nettement du traditionalisme mitigé. Pour le premier, l'homme n'a pas la faculté générale de connaître Dieu par lui-même avec certitude; il faut pour cela que cet objet de connaissance lui soit proposé par la révélation. // Pour le second, l'homme a cette faculté générale; mais pour qu'elle soit actuée, il faut tout d'abord qu'elle ait été développée par l'éducation. »

Mgr Demartis énonce ensuite la nécessité d'idées innées et

de semences de vérité confiées à l'âme. Il croit que le schéma, dans sa forme actuelle, atteint la doctrine précédemment exposée et que l'orateur tient pour vraie. On y lit, en effet : « Sancta Mater Ecclesia tenet ac docet, Deuin, verum omnium principium et finem, naturali rationis liimine e rébus creatis certo cog-nosci posse. » L'expression est générale et affirme la possibilité de connaître Dieu avec certitude, même pour des hommes qui, par suite d'une infortune ou d'un crime, seraient abandonnés et grandiraient dans une forêt hors de toute société humaine. Mais les connaissances de ces hommes ne sortent pas du domaine des choses particulières et sensibles dont ils ne peuvent tirer aucune vérité métaphysique. Ils devraient donc trouver le langage, élaborer les concepts de cause et d'effet, de rapport et de relation, ce qui est impossible. Aussi, l'orateur propose-t-il le texte suivant pour le chapitre et le canon : « Eadem sancta Mater Ecclesia tenet ac docet, hominem, rationis exercitio fruentem, posse Deum, rerum omnium principium et finem, naturali ipsius rationis lumine ex rébus creatis cognoscere : invisibilia enim Dei per ea, quae facta sunt, etc. »... « Si quis negaveril. Deum unum et verum, Creatorem et Dominum nostrum, per ea, quae facta sunt, naturali rationis lumine ab homine ipsius exercitio fruente cog-nosci posse, anathema sit (i). »

Lorsque Mgr Gasser, évêque de Brixen, lut, à la 40e congrégation générale, son rapport où il discutait les divers projets d'amendement déposés en congrégation générale, il traita la question du traditionalisme, en général, à propos' des projets qui le concernaient (2).

Il débuta par ces paroles de Tertullien (Adv. Marc.) : </ « Dieu est connu tout d'abord par les forces de la nature, et

(1) Ces deux projets sont le 4* et le 52 dans la série des propositions écrites présentées parles Pères. (C. V., 120 d. et 125 d.)

(2) Acta, etc., p, 307 sqq. - C. V., 128 d. sqq.

RAPPORT DE M"1' GASSER 95

ensuite par renseignement : par les forces de la nature, au moyen des œuvres de Dieu; par renseignement, au moyen des prédications. » En cela, continue MS1 Gasser, Tertullien a certainement pour lui l'Ecriture-Sainte (Sap. xin, Rom. i, Act. xiv et xvn), et aussi les Pères, autant que je puis en juger. Mais les traditionalistes renversent cette proposition de ïcrtnllicn et disent : « Dieu est connu tout d'abord par l'enseignement, et ensuite par les forces de la nature : par renseignement, au moj^en des prédications; parles forces de la nature, au moyen des œuvres de Dieu ; en d'autres termes, la première idée de Dieu doit être communiquée à l'homme par la parole, et alors seulement il lui est possible de prouver l'existence de Dieu par des arguments de raison ; l'homme ne peut avoir la certitude rai sonnée de l'existence de Dieu que s'il l'a préalablement obtenue par la révélation. »

Cette première idéo nécessaire, d'aulres la tirent non pas précisément, ou du moins pas immédiatement, de la révélation, mais de la société humaine telle qu'elle se présente à l'homme : c'est la thèse des traditionalistes mitigés. Malgré cela, ils ne peuvent guère éviter d'assigner, comme première source de cette idée, l'enseignement que Dieu livra aux premiers hommes. '

Depuis les encyclopédistes en France, et depuis les débuts du criticisme en Allemagne, on prétend de plus en plus que l'existence de Dieu ne peut être prouvée avec certitude, et que les anciennes preuves, tenues jusqu'alors en si haute estime, sont en réalité insuffisantes. La conséquence naturelle a été le mépris d'une religion qu'on disait dénuée de tout fondement, et les choses ont été si loin, dans ces derniers temps, que plusieurs crurent devoir séparer la morale de la religion, afin que celle-là du moins, qu'on jugeait absolument nécessaire à la vie sociale, fût en tous cas sauvée du naufrage, si l'on venait à s'apercevoir que la religion ne donne aucune certitude, pas même sur l'existence de Dieu.

Or, le traditionalisme mitigé lui-même offre bien des dangers. Aussi parmi les projets y en a-t-il un qui demande sa condamnation (Emend. S ; deux autres, au contraire, cherchent aie protéger {Emend. 3, 4). La Députation, de son côté, a décidé de n'adopter aucun de ces projets, mais d'opposer au traditionalisme, en général, une déclaration de principe qui condamne directement le traditionalisme strict, parce cpi'il s'attaque aux fondements mêmes de la religion. Le principe, il est vrai, atteint aussi en quelque façon les conséquences qui en découlent. — Ainsi parla Mgr Gasser.

La proposition, en effet, que le schéma présente comme doctrine de l'Eglise : « Dieu, origine et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison au moyen des créatures », est directement en opposition avec le traditionalisme strict. Si le traditionalisme mitigé enseigne seulement que la raison, pour pouvoir par les créatures connaître Dieu avec certitude, doit être développée par l'éducation et l'enseignement, il n'est pas touché par la proposition précédente; mais s'il prétend, comme le font d'ordinaire ses partisans, que la transmission des doctrines contenues dans la révélation est un élément nécessaire de cet enseignement, il peut difficilement s'accorder avec la doctrine du schéma.

La congrégation générale se rangea à l'avis de la Députation de la foi, et les trois propositions d'amendement furent reje tées à la presque unanimité des votants. Un autre projet, celui de Mgr Eota, évêque de Griastalla (i), fut aussi repoussé

(1| Ce prélat avait proposé {Acta, etc., II. 147 : cf. Enwnd. 2. — C. V. 120 d.) de condamner Fontologisme en même temps que le traditionalisme. Mais la Députation de la foi jugea cette proposition inacceptable, par celte seule raison que la question si importante de l'onlologisme ne pouvait être ainsi traitée à la légère. Si on voulait l'aborder, il fallait la proposer au Concile, qui la discu ferait ensuite. D'ailleurs, en demandant d'écarter la proposition du débat actuel, le Concile n'entendait préjuger en rien de la question : celle-ci restait intacte comme avant. (Acta, etc., p. 306 sq. — C. V. 128 c,sq).

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