CHAPITRE HT
La controverse de Gratry en France.
En France, aucune des polémiques occasionnées par le concile n'émut autant le public que la controverse entreprise par le Père Gratry, ancien Oratorien, contre M>'r Dechamps, archevêque de Malines. // D'après Emile Ollivier (i), elle fut en France, au début de 1870, l'événement qui passionna le plus l'opinion (2).
Gratry, membre de l'Académie française, fit surtout porter sa controverse avec Mgr Dechamps sur la question d'Honorius(3). Il attaqua d'abord la lettre que Mgr Dechamps avait écrite contre les Observations de l'évêque d'Orléans (4). « Ni théologien, ni canoniste » (5), il n'en était que plus assuré dans ses affirmations et plus passionné dans ses expressions.
« J'espère vous montrer, Monseigneur, écrit-il dans sa première lettre à Mgr Dechamps, que, dans votre réponse à l'évêque d'Orléans, vous avez travaillé avec des documents faux... Je parle de falsifications proprement dites ; je parle d'interpolations et de mutilations frauduleuses, introduites
(1) L'Eglise et l'Etat, etc., II, 48.
(2) Gratry signait toujours ses lettres Prêtre de l'Oratoire; aussi, rendait-on l'Oratoire responsable de sa conduite; en fait, il avait quitté l'Oratoire depuis dix ans déjà. Le Père Pététot, supérieur de l'Oratoire, le pria donc de ne plus s'attribuer ce titre, et, en annonçant cette démarche dans I'Univers, il déclara qu'il ne partageait nullement les idées de Gratry dans cette controverse. Voir sa lettre à I'Univers. C. V. 1382 b. sqq.
(3) L'évêque d'Orléans et MST de Malines. Première lettre à M" Dechamps, par A. Gratry, prêtre de l'Oratoire, membre de l'Académie française. Paris, 1870. Quatre lettres parurent successivement.
(4) Voir I" volume, pp. 353, 399.
(5) E. Ollivier, loc. cit., p. 49.
dans les textes les plus certains et les plus respectables. Vous allez les voir de vos yeux et il n'y aura rien à contester.
» Je dis, et vous le savez, Monseigneur, je dis qu'il y a une école d'apologétique où se trouvent des saints et de très grands esprits et beaucoup d'excellents chrétiens, lesquels sont trompés tous ensemble par l'aveugle passion d'un certain nombre d'écrivains et de théologiens, par la médiocre bonne foi de plusieurs, enfin par des mensonges proprement dits et par des falsifications sciemment pratiquées (i). » //
Quant à la preuve que Gratry donne de son affirmation que le pape Honorius aurait erré dans une locutio ex cathedra, la voici : le sixième concile l'a condamné conjointement avec d'autres comme hérétique; les deux conciles suivants ont répété la condamnation du sixième, et celle-ci reparaît dans les décisions de plusieurs papes et dans d'autres documents.
Au lieu de reproduire ici tous les textes qu'allègue Gratry et qu'il répète à satiété, contentons- nous de relever les paroles du sixième concile citées par lui : « Nous avons en outre (outre Théodore de Pharan, Cyrus d'Alexandrie, Sergius, Pyrrhus, Paul, Pierre) rejeté de la Sainte Eglise, et nous avons anathématisé Honorius, qui fut pape de la vieille Rome, parce que nous avons reconnu dans ses lettres à Sergius qu'il a suivi en toute chose la même doctrine et qu'il a confirmé tous ses dogmes impies. » Gratry n'entend pas qu'on lui objecte la lettre d'Honorius à Sergius sur laquelle se basait le sixième concile pour condamner ce pape, et qu'on lui montre qu'elle ne contient aucune hérésie ; il ne veut pas non plus qu'on lui dise qu'Houorius a été inculpé d'hérésie dans un autre sens que ceux qui furent condamnés avec lui (2). Le concile le nomma hérétique dans le même sens que
(1) Op. cil., p. 2s()q.
(2) Ibid., p. 15sqq.
LA QUESTION D HONORICS !9:)
les autres, car il ne l'ait aucune différence. Or, le concile est
infaillible, et tout catholique est tenu de le recevoir sous peine d'anathème. Donc Honorius est hérétique, et comme c'est en tant que pape et dans un écrit dogmatique — car tel est bien le caractère de la lettre à Sergius — qu'il a enseigné l'erreur, la doctrine de l'infaillibilité du pape parlant ex cathedra est, par là même, jugée.
Tel est le raisonnement de Gratry, et, après avoir produit tous les textes des conciles et des papes qui concordent avec celui du sixième concile, il s'écrie : « N'est-il pas véritablement scandaleux qu'en présence d'une telle masse de laits, on continue à disputer':' Comment expliquer ce prodige?»
« Ce prodige, continue-t-il, ne peut s'expliquer que par ce que j'ai déjà dit au début de cette lettre. Nous avons devant nous une école d'erreur, fondée sur la passion, l'aveuglement, l'emportement, école aujourd'hui décidée, sans rien entendre, à tout nier et à tout affirmer dans le sens où elle se précipite (i). » // « A l'instant même, sur le simple énoncé de cette proposition qu'un pape a été condamné pour hérésie, l'école qui se croit chargée de protéger la papauté refuse d'entendre, refuse de regarder, et se précipite tout entière sur Honorius pour le défendre. Elle renverse tout ce qui parait témoigner contre lui, et, bravant toute menace d'excommunication, elle foule aux pieds trois conciles et cinq papes (2)... Je dis donc qu'il n'y a plus ici ni science, ni raison, ni discussion, ni attention, ni opération intellectuelle quelconque. C'est un vertige, c'est une ivresse qui 11c sait pins discerner les objets (3). » C'est ainsi que Gratry s'emporte contre les champions de la théologie catholique, formulant de nouveau ses accusations contre l'école de l'erreur, et lui répétant les paroles du livre de Job (10,7): « Dieu a-t-il donc besoin de
(1) Ibid.,p.35.
(2) Ibid.,p. 36.
(3) Ibid.,p. 28.
d9'i HISTOIRE DT CONCILE Dl VATICAN
vos mensonges? A- t-il donc besoin de vos ruses pour son service ? »
Il cite quelques exemples de procédés inqualifiables : a Comment peut-il se faire que sur le sujet même d'Honorius, dans la dernière réforme du bréviaire romain, le scribe, chargé de cet office, se soit permis la mutilation que voici, dans la leçon de Saint Léon au 28 juin. J'ai cité ci-dessus le texte décisif du bréviaire de id20 : « En ce synode furent condamnés Cyrus, Sergius, Honorius, Pyrrhus... lesquels ont dit ou enseigné qu'il n'y a qu'une seule opération ou volonté en Xotre Seigneur Jésus-Christ. «J'ouvre le bréviaire romain d'aujourd'hui et j'y trouve, à la leçon de Saint Léon : « En ce concile furent condamnés Cyrus, Sergius, Pyrrhus, qui ne reconnaissaient qu'une seule opération et volonté de Jésus-Christ. » Le nom d'Honorius a disparu. On a tout simplement supprimé la condamnation d'Honorius... De pareilles falsifications sont-elles donc tolérables? Voilà, Monseigneur, l'une des fraudes qui vous ont trompé. En voici d'autres, du même ordre, perpétrées toujours dans le même sens et pour arriver au même but, savoir : la souveraineté sans partage (1). » // Gratry signale ensuite deux interpolations du bréviaire imaginées en faveur de la primauté romaine. Elles dérivent des décrétales pseudo-isidoriennes(2).
Dans la ferme assurance de sa propre infaillibilité, il conclut ainsi sa première lettre : « Pour moi, je crois fermement écrire ceci par l'ordre de Dieu et de Notre Seigneur Jésus-Christ, et par amour pour son Eglise. Les derniers des hommes peuvent recevoir et reçoivent les ordres de Dieu. J'en ai reçu dans ma raison, dans ma conscience et dans ma foi. Pour obéir, je souffrirai ce qu'il faudra souffrir (3). r> On a cru que dans ces paroles il s'attribuait
(1) Ibid.,p. 37.
(2) Ibid., pp. 56 sqq.
(3) Ibid, p. 7!'.