LA QUESTION D HONORIUS
une mission surnaturelle, divine, et que ces déclarations devaient nous faire supposer, en réalité, qu'à la fin de sa lettre, dans une sorte d'extase sur la grande action qu'il venait d'accomplir, il s'était donné cette haute mission. Mais dans une remarque préliminaire de la Deuxième Lettre (i), il nie avoir jamais pensé à une mission d'en-haut.
L'archevêque de Malines exprime dans sa Première Réponse (2) son étonnement de la violence qui se manifeste dans l'écrit de Gratry, et il déclare que la conclusion de la lettre l'a rempli de crainte pour son auteur. « Vous avez donc reçu de Notre Seigneur Jésus-Christ l'ordre d'affirmer comme absolument incontestable que son vicaire en terre peut imposer à toute l'Eglise, dans un jugement dogmatique, l'obligation de croire l'hérésie... Vous avez reçu... l'ordre d'enseigner cela, c'est-à-dire le contraire de la croyance générale de l'Eglise ? Je dis de la croyance générale, car « presque tous les catholiques croient, et tous admettent en pratique que le Souverain Pontife jugeant solennellement — e.v cathedra — en matière de foi et de mœurs, est infaillible. » Ce sont vos paroles dans l'abrégé de la doctrine catholique (Connaissance de Dieu, t. II). Vous reconnaissez, en les écrivant, ce que Suarez constate en ces termes : // Veritas catholica est Pontificem definientem ex cathedra esse régulant fidei quae errare non potest, quando aliquid authentice proponit universae Ecclesiae tanquam de fide divina credendum. Ita docent hoc tempore omnes catholici doctores, et censeo esse rem de fide certain. (De Fide, Disp. X.) Les derniers conciles provinciaux de Prague, de Cologne, d'Utrecht, de Colocza, de Baltimore, de Londres, c'est-à-dire des Eglises d'Allemagne, d'Angleterre, de Hongrie, de Bohème, de Hollande et des Etats-Unis d'Amérique,
(1) Ibid.,p.2. Voir aussi le préambule de la Quatrième Lettre, p. 3.
(2) La Question d'Honorius. Lettre au R. P. Gratry, par M" Deghamps, archevêque de Malines. Paris, 1870.
-196 HISTOIRE DU CONCILE Dl VATICAN
confirment l'assertion de Suarez et la vôtre, et vous savez que les plus célèbres assemblées du clergé de France attestent la même chose. Et vous ne craigne/ pas d'affirmer aujourd'hui que vous avez reçu de Dieu l'ordre de repousser cette doctrine (i)? »
L'archevêque détermine ensuite cinq points relatifs à la question d'IIonorius, qu'il promet de prouver dans des lettres séparées, autant que le lui permettront ses travaux au concile. Dans cette première lettre, il montre, d'après Saint Alphonse de Liguori, qu'Honorius dans son écrit à Sergius n'a en fait avancé aucune erreur (2). Quant à l'objection que le sixième concile aurait condamné Honorius pour une erreur enseignée dans cet écrit, l'archevêque y répond avec le même saint docteur : « ...Si parmi les noms des hérétiques, le concile a cité réellement celui d'Honorius, Bellarmin, Tournély et Berti, d'accord avec le cardinal Torquemada, assurent qu'il fut condamné par suite d'une erreur de fait dans laquelle de fausses informations entraînèrent les Pères du synode; et, en cela, le concile n'est pas tombé dans une erreur de fait dogmatique (sous ce rapport, ni le Pape, ni le concile œcuménique ne peuvent errer), mais dans une erreur de fait particulier, par suite de fausses informations résultant de ce que la lettre d'Honorius avait été mal traduite du latin en grec; ce qui induisit les Pères à croire que le Pape avait écrit à Sergius dans un esprit hérétique. Or, tous les auteurs sont d'accord pour admettre que les conciles généraux eux-mêmes peuvent tomber dans une erreur de cette espèce (3). »
aP'1 Dechanips termine sa lettre en exhortant Gratry à la prudence : « Je comprends, dit-il, la dangereuse tentation qui poursuit chez vous (en France) quelques nobles esprits. /
(i) Loc. cit.. p. 6. sq.
(2) Ibid.,p. 17 sq.
(3) Ibid.,p.22sq.
GRATRY CONTRE L INFAILLIBILITE 197
Vous voudriez que l'éclat du nom de Bossuet fût saris ombre, et qu'on pût dire de la Sorbonne ce qui n'est vrai que de la chaire de Pierre, à laquelle les promesses appartiennent..., Dès qu'il fut question d'un concile général, tous ceux qui sont au courant de l'histoire de l'Eglise pressentirent que le premier concile œcuménique rassemblé depuis 1682 pourrait difficilement se taire sur une doctrine aussi manifestement opposée que celle de la Déclaration à la doctrine de l'Eglise mère et maîtresse, et par conséquent à la croyance générale. Avec l'attente du concile commença donc chez vous le travail préparatoire à la lutte contre la définition redoutée. Toute la presse annonça dès lors le sujet de l'ouvrage, qu'allait publier Mgr de Sara ( 1 )... »
Gratry n'avait pas attendu la réponse de l'archevêque pour composer la Deuxième Lettre (2). Celle-ci était sur le point de paraître lorsqu'il eut connaissance par les journaux de la lettre de Mgr Dechamps. Aussi n'en tint-il compte que dans un court préambule. Daus la lettre même il se propose de discuter une affirmation opposée par l'archevêque de Marines , à l'évèque d'Orléans, à savoir : que « la doctrine de l'infailli-, bilité personnelle » a la splendeur a d'une vérité certaine, , d'une vérité confessée par les plus grands noms de la théologie dans tous les siècles » (3).
Les plus grands théologiens de l'époque moderne sont, d'après Gratry, Melchior Cano, Bellarmin et Saint Alphonse de Liguori. Parlons d'abord, dit-il, de Melchior Cano.
« Dans un chapitre sur les privilèges divins du Saint-Siège et du Pape en matière de foi, Melchior Cano cite, de compte fait, vingt textes assez étendus portant les noms de papes
(1) Ibid., p. 27 sq.
(2) Deuxième lettre à M'" Dechamps, par A. Gratry, prêtre de l'Oratoire, membre de l'Académie française, Pari-, 1870. Gratry, dans cette lettre et les suivantes, tut fort aidé par Dollinger. Cf. Friedrich, Ign. v. Dôllinger, 111,521.
(3) Gratry, op. cit., p. 6.
des premiers siècles. Sur ces vingt textes, combien sont authentiques? Il yen a deux. Les dix-huit autres sont tirés des fausses décrétâtes. Le tout n'est qu'un tissu de fraudes, aujourd'hui reconnues comme telles, et dont le grand théologien a été victime (i). » //
Or, Gratry le montre plus loin, Bellarmin s'est attaché aux mêmes autorités que Melchior Cano, et Saint Alphonse deLiguori aux mêmes que Bellarmin.
« Mais, continue Gratry, remontons au moyen âge. Allons trouver le maître, je veux dire Saint Thomas d'Aquin, ce grand homme de génie, ce grand saint... Il a été victime du second grand mensonge fondamental... Un faussaire du XIIIe siècle a fabriqué des textes qu'il attribue plusieurs conciles et à plusieurs Pères, particulièrement à Saint Jean Chrysostome et à Saint Cyrille d'Alexandrie. Par ces textes, ce misérable a trompé d'abord le pape Urbain IV, puis Saint Thomas d'Aquin (2)... »Le Père de Bubéis en convient dans l'introduction de son édition de l'opuscule Contra errores Graeeorum. « Encore une fois, c'est cet ensemble de faux documents et de fausses traditions d'école qui vous a trompé, comme fut trompé Saint Thomas d'Aquin (3).»
Puis Gratry cherche à prouver que pour les temps antérieurs au moyen âge, pour les premiers siècles du Christianisme, on ne peut apporter aucun témoignage en faveur de l'infaillibilité pontificale (4).
Bans sa Troisième Lettre, il revient d'abord sur la première réponse de Mgl Dechamps. Celui-ci avait montré que dans la lettre à Sergius, incriminée, aucune hérésie n'est enseignée; mais Gratry réplique : Pourtant le sixième
(1) Ibid.,p. 8sq.
(2; Ibid., p. 18 sq.
(3) Ibid., p. 25 sq.
(4) Ibid., p. 34 sq.
LA QUESTION D HOXORIUS 199
concile la condamne (i). 11 ne remarque pas qu'en voulant îi bout prix combattre la doctrine de l'infaillibilité personnelle par la décision d'un concile, il met en question l'infaillibilité du concile général lui-môme. Mgr Dechamps avait exposé la théorie de plusieurs théologiens sur l'erreur de fait qui aurait influé sur le concile. Gratry s'en débarrasse d'une façon aussi surprenante qu'expéditive. Il ne la comprend pas et ne croit pas que personne puisse la comprendre : « Je demande si quelqu'un peut comprendre cette argumentation et y voir autre chose que des mots absolument vides (2)? » Evidemment un homme étranger à la théologie ne sait pas ce qu'est une error facti. Mais le théologien comprend le raisonnement. Un concile peut décider infailliblement si tel écrit contient oui ou non une hérésie : ce jugement porte sur un factum dogmaticum ; Jj mais si cet écrit émane de tel ou tel auteur, si cet auteur l'a écrit précisément tel qu'il est présenté, s'il n'a pas été tronqué ou présenté dans une traduction défectueuse, ce sont autant de points sur lesquels le jugement du concile n'est pas au-dessus de la condition ordinaire et peut, par conséquent, être entaché d'erreur. Voilà pourquoi ces théologiens, voyant, d'un côté, que la lettre d'Honorius à Sergius ne contient pas d'hérésie, d'un autre que le sixième concile s'est fondé sur elle pour condamner Honorius, sont tout naturellement portés à émettre l'hypothèse que la lettre n'a pas été soumise au concile dans la forme où nous la lisons aujourd'hui, mais mutilée, ou dans une traduction grecque inexacte (3). Par conséquent, malgré
(1) Troisième lettre, etc., p. 14.
(2) Ibid., p. 7.
(3) Déjà saint Maxime, un contemporain et un des principaux théologiens dans la lutte contre le monothélisme, affirmait que la lettie d'Honorius avait été falsifiée par les chefs de la secte. (Guéranger, Défense de l'Eglise romaine contre les accusations du H. P. Gratry, p. 14.) Depuis, beaucoup de théologiens ont adopté cette manière ie voir et cru que là était la solution de la difficulté qui naît de la condamnation d'Honorius par le sixième concile. Mais cette opinion n'est pas suffisamment fondée. M,r Dechamps ne s'en occupe plus, et, dans sa
la condamnation du concile, Honorius n'est pas hérétique; le concile a commis une erreur de fait.
Gratry revient ensuite à la lettre de M-1 Dechamps à l'évèque d'Orléans, et, laissant de côté la question d'Honorius, attaque un de ses arguments en faveur de l'infaillibilité. Il cite aussi quelques exemples des expressions exorbitantes employées en parlant du Pape par les défenseurs « insensés » de son infaillibilité.
Lorsque Gratry écrivit sa Troisième Lettre, la controverse venait de prendre une tout autre importance ; des hommes ' fort différents de tendances et de situation s'y mêlaient. Dans les milieux théologiques, Gratry trouvait beaucoup d'adversaires; dans la préface de sa Quatrième Lettre, il parle d'une cinquantaine d'écrits publiés contre lui (i). En revanche, bien des gens étrangers à la théologie s'en étaient laissé imposer par son attitude hardie et par l'assurance de ses affirmations. Il reçut ainsi beaucoup de lettres d'encouragement : le comte de Montalembert, entre autres, lui donnait son approbation (2). Deux évoques même, M81 Strossnmyer et M3' David, de Saint-Brieuc, lui prodiguèrent leurs louanges dès l'apparition de sa première lettre. Le premier exprime sa joie de voir Gratry défendre l'évêque d'Orléans contre les injustes attaques de deux autres évoques. Son œuvre est pour le moment présent de la plus haute importance. Beaucoup d'hommes, par leur zèle indiscret, l'ont courir à l'Eglise les plus grands dangers. La plus sérieuse et la plus énergique résistance est nécessaire. « Aussi nous nous félicitons grandement de rencontrer en vous, frère très aimé, un aussi vaillant auxiliaire de nos
Deuxième Lettre, il résout la difficulté, en montrant, d'après D. Guéranger, que la condamnation d'Honorins par le concile est invalide, comme n'ayant pas été approuvée par le Pape. (Voir plus bas.)
(1) Les titres d'un grand nombre de ces écrits se trouvent dans Priedberg, Alitensiiu I,i- ;h//i erslen Vatikani&chen konzil, p. 39.
(2> C. V., 1385 a. sqq,